Habiter/Construire : La route du progrès?

Habiter/construire, Clémence Ancelin, qui signe ici son 1er film, a d’abord eu l’idée du titre, puis à construit son tournage avec celui-ci en tête. A l’arrivée, nous sommes face à une proposition qui creuse, plante, contourne et retourne ce double postulat.

De longues séquences nous plongent dans la quotidienneté des différents groupes sociaux impliqués d’une façon ou d’une autre dans la construction d’une route bitumée en plein désert tchadien. La caméra de Clémence Ancelin se concentre sur les gestes de la vie. Par touche, par étape, en prenant régulièrement de la hauteur depuis la montagne que longe la route -seul point géographique véritablement identifiable dans cette immensité plane et quasi désertique- elle nous raconte une communauté humaine face au changement. Sa narration n’est jamais totalement linéaire, elle nous ramène sans cesse en arrière ou plutôt à la source, aux premiers habitants nomades ou villageois pour qui la route est vécue comme une menace, un espoir, qui ne savent pas encore...

Par un montage qui travaille subtilement sur l’echo, elle révèle un certain génie humain qui permet de retrouver dans les gestes des ouvriers en train de fabriquer la ferraille des coffrages pour le béton, ceux d’une villageoise qui tresse la paille de mil pour relever une barrière qui protègera ses enfants et le village des hyènes.

Des portraits posés de personnages se succèdent qui racontent comment cette route les concerne ou pas. Et, comme s’ils nous avaient invités à y entrer, nous découvrons leurs intérieurs : celui amovible des nomades, celui sédentarisé des villageois, mais dont tous les matériaux proviennent de la brousse, les containers des cadres africains du chantier, les maisons en dur des cadres français, celles plus proches de la case des ouvriers…

Le film nous parle ainsi de classes sociales à travers une présentation clinique de ces intérieurs. Bien sûr l’habitat le plus « confortable » est celui des blancs, l’eau y coule à flots pour arroser quelques plantations d’agrément, la climatisation est de rigueur et l’éclairage nocturne de la clôture de la Base permanent. Pourtant il n’y a aucun manichéisme chez Clémence Ancelin, le jeune conducteur de travaux français qui décrit ses conditions de vie est très conscient et gêné qu’elles soient si confortables par rapport au niveau de vie du pays. Les villageois qui assurent la sécurité du campement des européens expliquent que sans la route, ils auraient sans doute dû partir chercher du travail ailleurs et les commerçants qui se sont établis à la lisière de la Base espèrent bien trouver du travail au chantier, ou se faire un pécule suffisant pour acheter une moto.

Mais, la vie des nomades avec lesquels le film débute, nous a, donné un la qui traverse le film et reste audible jusqu’à la fin : le temps, la nature, les rapports que les hommes entretiennent avec elle sont un bien précieux.

La route est un des symboles du développement du pays dont la télévision nationale se glorifie d’une manière quelque peu propagandiste. Le film lui travaille la complexité, les différents niveaux de perception, les croissements et les parallèles. Passé, présent et futur se mèlent et s’entrechoquent, dans une temporalité qui est celle de l’observation et nous permet la réflexion autour de cette question : jusqu’où la route du progrès peut-elle nous emmener sans nous perdre ?

Michèle Soulignac, directrice de Périphérie.

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