pessoa
Abonné·e de Mediapart

13 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 juil. 2018

Quand l’hôpital (de Mulhouse) se fout de la charité (à l’emploi)

A l’instar de l’école, verra-t-on longtemps encore l’hôpital public comme la pépite placée au firmament du service public à la française ?

pessoa
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a lieu de se poser la question, tant les personnels qui l’animent quotidiennement n’y sont pas toujours logés à la meilleure enseigne, loin s’en faut. Il arrive même que l’hospitalité à géométrie financière de ce type d'établissement public assèche quelque peu ses modestes ressources en simple humanité, devant l’étendue des souffrances professionnelles et morales endurées depuis longtemps par nombre de leurs valeureuses blouses blanches.

En témoigne, encore aujourd’hui, la piètre qualité des offres d’emploi d'agents hospitaliers contractuels, en provenance du service des ressources humaines du GHRMSA (Groupe Hospitalier de la Région de Mulhouse et Sud Alsace), retrouvées ces derniers jours sur le site de Pôle-emploi.

Ainsi, l’on recherche un(e) assistant(e) pour le service du personnel, qui doit notamment « participer à la gestion de l’absentéisme de l’ensemble du personnel non-médical de l’établissement, assurer le relais entre les bénéficiaires C.G.O.S. [comité de gestion des oeuvres sociales] du GHRMSA et la délégation régionale de Strasbourg, instruire et gérer les demandes de congés bonifiés ou assurer à la demande de sa hiérarchie des prestations diverses de gestion RH ».

En termes de savoirs et savoir-faire, le ou la postulante devra : « actualiser des processus, des méthodes et outils de gestion, concevoir des supports de suivi et de gestion, administrer des dossiers individuels de salariés, connaître la législation sociale, et réaliser des déclarations réglementaires ». Un niveau universitaire Bac+2 est requis pour les candidat(e)s, ce qui paraît pour le moins nécessaire.

Par ailleurs, sont proposés un poste d’aide soignant(e) diplômé(e) d’État, et un ou une agent des services hospitaliers, titulaire d’un Bac professionnel.


Allô tonton ? Pourquoi tu tousses ?

Saurez-vous deviner ce que ces 3 offres d’emploi ont en commun ?

Une discrète ligne introduite au bas de l’annonce exhale le pot aux roses : « Candidature avec lettre de motivation + cv accompagnée de la validation de l’éligibilité au contrat aidé exigé ».

Voilà donc. Non content de réclamer du personnel qualifié et diplômé d’État, le groupement hospitalier de Mulhouse exige de ces impétrants qu’ils soient éligibles à un contrat aidé !

Le contrat aidé de vigueur ici est le CUI-CAE (contrat unique d’insertion/contrat d’accompagnement dans l’emploi), réservé au secteur non marchand.

Le ministère de l’économie en précise ainsi la nature : « Le CUI-CAE s’adresse aux personnes rencontrant des difficultés particulières d’accès à l’emploi, qu’elles soient sociales ou professionnelles, sans limite d’âge : chômeurs de longue durée, bénéficiaires des minima sociaux, travailleurs reconnus handicapés… »

Voici son principal intérêt : « une aide à l’insertion professionnelle, qui peut atteindre 95 % du montant du Smic horaire brut (ou même 105 % pour les ateliers et chantiers d’insertions conventionnés par l’État), pendant 24 mois au maximum ». Ajoutons à cela des exonérations de taxes et cotisations diverses.

Dans cette perspective, le calcul à court terme pour les ressources humaines du groupement mulhousien consiste sans doute à remplacer, à coût économique quasi-nul ou indolore, du personnel manquant pendant quelques semaines (c’est le cas pour les postes d’aide soignant(e) et d’agent des services hospitaliers, qui sont tous deux proposés sous la forme d’un CDD de 2 mois), ce qui est tout d'abord illégal, puisque la durée minimale d'un CDD en contrat aidé est de 6 mois, et en escomptant de fait, cyniquement, sur les nécessaires et durables difficultés économiques et sociales des candidat(e)s diplômés, qui seules les rendraient alors éligibles aux contrats aidés !

Dans le même ordre d’idée, notons la particulière mesquinerie du même service, lequel recherche à son bénéfice un ou une « assistant-e en ressources humaines » sous contrat de travail à durée indéterminée, de niveau universitaire Bac+2, et donc… en contrat aidé, bien sûr !


Vol au-dessus d’un nid de loulous

Autrement dit, l’établissement entreprend de dévoyer délibérément un dispositif public d’aide à l’emploi, ciblé en faveur des exclus du marché du travail, et en conçoit une simple variable d’ajustement comptable, et de flexibilisation commode du personnel contractuel qualifié et diplômé.

Cela, alors même que les supposés « vrais » bénéficiaires des contrats aidés disposent à peine d’un niveau de formation CAP pour 55% d’entre eux, et BAC pour 17% (Source : étude OPCALIA 2016). Ils doivent de ce fait bénéficier impérativement d’actions de formation, puisque celles-ci leur font défaut, et plus encore d’un véritable tutorat professionnel, tout le long de la durée du contrat de travail, ainsi que le prévoit la réglementation.

Certes, le financement alloué n’est servi que pendant 24 mois au maximum, mais rien n’interdit de réamorcer le dispositif au terme de la période. Voilà quelques juteuses économies aisément réalisées sur le budget de fonctionnement du groupement hospitalier, et, accessoirement, sur le dos du petit personnel qualifié !

Pas de chance encore pour ces salariés low cost : ils sont exclus du calcul pour la détermination de l’effectif moyen dans l’établissement de travail, puisque le titulaire de l’un de ces contrats reste nécessairement inscrit à Pôle-emploi, en tant que chômeur de catégorie E (“personnes en emploi non tenues de rechercher un emploi” !). Donc, pas d’accès aux bénéfices offerts par le comité d’entreprise, par exemple. Mais les employeurs ont le droit de prier pour eux lors des fêtes de Noël…

Mais par-delà le recours abusif aux contrats aidés, il faut savoir que près de 10 % des annonces d’emploi déposées sur le site de Pôle-emploi, sont non-conformes à la législation du travail, selon une enquête interne réalisée par l’agence pour l’emploi en 2017. C’est près de 50 %, selon la CGT.

Rappelons enfin que Pôle-emploi ne contrôle plus a priori les offres enregistrées sur son site depuis l’année 2014. Ce sont en effet des algorithmes et une intelligence artificielle qui ont pris la relève de l’humain, et se chargent, avec quelques difficultés on l’a vu, d’écarter les employeurs douteux et opportunistes…

Vous reprendrez bien un p’tit Valium ?

Ajout  : selon la formule consacrée, le service des ressources humaines du GHRMSA n’a pas donné suite aux questions posées sur le sujet.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Comment les Chinois ont corrompu les Kabila pour un contrat minier géant
Une société-écran, alimentée par deux sociétés d’État chinoises détentrices du plus gros contrat minier de l’histoire de la RDC, a versé au moins 30 millions de dollars à la famille et au premier cercle de l’ancien président Joseph Kabila. Sa famille a aussi obtenu en secret des parts dans l’autoroute et le barrage liés à la mine.
par Yann Philippin et Sonia Rolley (RFI)
Journal — International
Des millions volés à l’État ont financé un retrait de cash par le directeur financier de Kabila
L’entreprise congolaise Egal, qui a détourné 43 millions de dollars de fonds publics en 2013, en a reversé 3,3 millions sur un compte de la présidence de la République de RDC afin de compenser un retrait d’espèces effectué par le directeur financier du président Joseph Kabila.
par Yann Philippin
Journal — International
Russie : pourquoi le Kremlin veut en finir avec Memorial
L’historien Nicolas Werth explique les enjeux de la possible dissolution, par la justice russe, de l’ONG Memorial. Celle-ci se consacre à documenter les crimes de la période soviétique, mettant ainsi des bâtons dans les roues du roman national poutinien.
par Antoine Perraud
Journal — France
Mosquée « pro-djihad » : au Conseil d’État, le ministère de l’intérieur se débat dans ses notes blanches
Vendredi 26 novembre, le Conseil d’État a examiné le référé de la mosquée d’Allonnes (Sarthe), qui conteste sa fermeture pour six mois ordonnée par arrêté préfectoral le 25 octobre. Devant les magistrats, la valeur de feuilles volantes sans en-tête, date ni signature, a semblé s’imposer face aux arguments étayés de la défense. Compte-rendu.
par Lou Syrah

La sélection du Club

Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Avec le poids des morts
« Chaque famille, en Côte d'Ivoire, par exemple, est touchée. Tu vois le désastre, dans la mienne ? On assiste à une tragédie impensable ». C. témoigne : après un frère perdu en Libye, un neveu disparu en mer, il est allé reconnaître le corps de sa belle-sœur, dont le bateau a fait naufrage le 17 juin 2021 aux abords de Lanzarote, à Orzola.
par marie cosnay
Billet de blog
« Murs de papiers »
[Archive] Olivier Cousin, dans son dernier film, nous donne à voir ce qu’est la vie des sans-papiers à travers une permanence d’accueil de la Cimade : des chemins de l’exil aux mille dangers, des parcours du combattant face à une administration française kafkaïenne, la fin de la peur et l'espérance en une vie meilleure, apaisée.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
« L’Héroïque Lande - La Frontière brûle » : des vies électriques
[Archive] «L'Héroïque Lande. La Frontière brûle», réalisé par Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, renverse les attendus d'un film «sur» La Jungle de Calais, pour sonder les puissances politiques et sensibles du cinéma, avec des images qui s'imaginent depuis une Zone et avec ses fugitifs.
par Robert Bonamy