Sur la laïcité

Elizabeth Badinter déplorait récemment que personne, en dehors de Marine Le Pen, ne parlât de laïcité. Ce fut interprété par des malveillants ou des sots comme un compliment à cette dernière. Ce qu’elle déplorait était le silence des personnages qui tiennent aujourd’hui le devant de la scène, et que justement on laissât la candidate frontiste être la seule à en parler. Les choses ont peu changé, la "crise" aidant.

 

Les réflexions suivantes sont d'un incroyant, ou plutôt de quelqu'un qui se pense incroyant. Comme il y a de mauvais croyants, des gens qui croient qu'ils croient mais sont « de peu de foi », il y a symétriquement de médiocres incroyants qui croient qu'ils ne croient pas, et se disent facilement laïcs, c’est-à-dire hostiles à la religion, ordinairement à telle religion, l’Islam par exemple ! Je doute que les islamophobes se recrutent plus parmi les chrétiens ordinaires que parmi les mécréants... S’agissant de l’Islam, de plus savants mais non moins sots soutiennent que l’Islam est par nature incompatible avec la laïcité, comme si toute religion n’avait pas nécessairement un problème avec elle, en raison de sa prétention naturelle à l’universalité. C’est même le cas pour l’irréligion pour la même raison.

Pour moi, je pense ne pas croire, mais sans entière certitude. Je hais la bigoterie, et la superstition, sous toutes ses formes, me fait peur. Montesquieu dit que le croyant et l'incroyant ne peuvent se rejoindre entièrement, car l'un, dit-il, parle de ce qu'il aime et l'autre de ce qu'il craint. Exemple: Bertrand Russell qui dit que la religion est un remède à un mal pire que ce mal, et Ricœur qui déclare que la fonction propre de la religion, celle qu'elle seule est capable de remplir, est de persuader l'homme qu'il n'est pas foncièrement et irrémédiablement mauvais en dépit de l'expérience irrécusable qu'il fait de l'existence du mal autour de lui et en lui. Je suis donc de ceux qui craignent la religion plus qu’ils ne l’aiment, mais je crains autant certaine irréligion.

 

Cependant, entre le meilleur incroyant et le meilleur croyant, il y a un point de rencontre possible : c’est la laïcité bien comprise. C’est même le fait de pouvoir s’élever à cette laïcité qui permet le meilleur croyant et le meilleur incroyant. Cet accord suppose des conditions telles, notamment politiques, qu’on comprend que le désaccord soit difficile à clore : il faudrait une république parfaite pour que la paix se fasse entre les uns et les autres – et qu’on n’en parle plus. Mais un dialogue pourrait se nouer, qui n’équivaudrait pas à cette paix pure et utopique, et vaut sans doute mieux qu’elle, sauf dans les conceptions iréniques, idiotes, du dialogue.

 

En vue d’une compréhension exacte de la laïcité, nous proposons deux séries d’observations : d’abord sur la confusion commune entre laïcité et tolérance ; ensuite sur le sens éventuel de l’expression « laïcité positive ».

 

Tolérance et laïcité

 

On ne doit pas confondre tolérance et laïcité. La notion de tolérance est d’abord une notion médicale, rappelait Derrida. Elle désigne une limite ou un seuil, une ligne entre deux pentes, l’intégration ou l’exclusion. Cela s’applique à un organisme, une société, une pensée. Un organisme peut ne pas tolérer ceci ou cela, s’il ne peut l’intégrer à son fonctionnement sans danger vital. De même, une société peut être objectivement hors d’état de tolérer n’importe quel groupe en son sein : le problème politique se ramène en fait toujours à un problème d’intégration (comment les partialités des groupes locaux réussissent-elles à constituer une partialité globale, dite nationale). Mais toutes les intégrations ne sont pas possibles.

Dans son acception sociale ordinaire, la tolérance n’est qu’une condition négative de la coexistence sociale ; elle n’implique aucun effort de reconnaissance ou de communication, et elle présuppose déjà commencée, en fait ou en droit, l’intégration à laquelle elle invite ; l’intolérance de même exprime un rejet face à une perspective d’intégration à venir ou en cours, et appelle à une exclusion. Tolérer c’est supporter, éventuellement sans plaisir ou même avec peine, mais cela n’impose aucun effort vers l’autre, en tout cas rien de plus que ce qui est exigé en deçà de la limite, c’est-à-dire en faveur de l’intégration. Si la paix civile réclame que je tolère l’autre, elle ne me demande pas de m’intéresser à lui, de lui parler, aucun dialogue. La tolérance n’est que le degré zéro de la sociabilité ; elle n’est sûrement pas la concorde, qui en est le degré ultime ; entre les deux, on peut osciller, mais un Etat qui permet que ce mouvement aille plutôt vers le haut vaut mieux qu’un autre. Et évidemment, un Etat qui permet l’inverse, ou même incite à jouer lui-même contre l’intégration (mettons Louis XIV et les huguenots) est ce qu’il y a de pire, et donc devient même la négation de la République.

Quand on confond tolérer et dialoguer, c’est qu’on parle une très grossière langue de bois. Dans son meilleur sens, la tolérance prend une valeur religieuse : les premiers à comprendre la nécessité de la tolérance sont les religieux, les théologiens ; à l’intérieur d’une communauté de fidèles, la tolérance est la condition de la sincérité religieuse et l’intolérance y favorise la fausse dévotion, comme à l’extérieur elle conduit par l’oppression à la soumission sans adhésion (juifs marranes). Les religions doivent être tolérantes d’abord avec leurs membres, puis être tolérantes entre elles, sans que cela puisse impliquer qu’aucune renonce à se considérer comme la vraie religion. Quand elles passent de ce premier niveau à celui du dialogue œcuménique, elles ne renoncent pas non plus par là à cette conviction, mais elles ne peuvent ignorer qu’elles prennent alors le risque de la mise en question et du doute sur elles-mêmes, doute qui est une condition de l’approfondissement personnel de la croyance – ou de l’incroyance.

D’une laïcité positive

Le discours sur la laïcité « positive » est très perfide.

Remarquons d’abord qu'il porte très bien contre une certaine pratique de la laïcité, et par là trouve un large auditoire, car les mécréants (y compris les électeurs et les élus socialistes, quand ils le sont) ont souvent pratiqué une prétendue laïcité qui est une attitude d'exclusion, donc une sorte d'intolérance. On voit facilement comment l’appel à la neutralité peut servir d’argument à ce type d’attitude qui, elle, ne voit pas comment alors elle donne aux ennemis de la laïcité et usurpateurs du républicanisme des armes contre elle.

La notion ne vient pas de NS ni de ses scribes. Un article de Médiapart en imputait naguère la responsabilité au Vatican. On est donc en droit de penser que ce discours, chez notre prince, est une forme d’allégeance, plus ou moins sincère. Que veut donc dire laïcité « positive » ? Le terme, qui s’oppose à « négative », sous-entend d’emblée sans le dire une opposition entre une bonne et une mauvaise laïcité. Or la laïcité n’est pas la laïcité si elle est négation de toute religiosité ; la laïcité n’est pas l’irréligion et encore moins l’antireligion. Un Etat laïc n’est pas un Etat athée : l’URSS ne fut pas un Etat laïc, ni au demeurant une vraie république ; les croyants y furent opprimés comme dans la France de Louis XIV les huguenots. La laïcité n’est pas non plus la neutralité et une école laïque n’est pas une enceinte à l’intérieur de laquelle aucune expression spirituelle, religieuse (y compris l’athéisme) ne saurait pénétrer, s’exprimer, etc. Cette diversité y est présente de fait, la bâillonner est une sottise. « Laïc » se dit d’un Etat, puis de l’école dans cet Etat, qui ne prétend imposer aucune forme de spiritualité, ni non plus les ignorer ; Condorcet dit très bien que l’école ne doit enseigner aucune croyance comme étant une vérité, pas qu’elle ne doit jamais leur faire aucune place. Ceci implique que dans le cadre de l’Etat et de son école, les différentes familles d’esprit aient un droit égal à s’exprimer et que les institutions de la république leur en fournissent les moyens effectifs. Alors et alors seulement on peut parler de dialogue sans ce que soit de la langue de bois. Si on veut qualifier de « positive » une telle laïcité par opposition aux caricatures de laïcité que sont la neutralité de l’indifférence, qui n’existe pas, ou l’anticléricalisme « laïcard », on doit reconnaître comme une conséquence cruciale de sa définition que s’impose à l’Etat un devoir d’absolue sobriété idéologique.

Il est vrai que nous appartenons à un monde historiquement chrétien, mais il n’appartient pas au prince (chef de l’exécutif) de le proclamer, mais seulement à l’historien de l’enseigner, au philosophe de le méditer. Avoir des racines chrétiennes n’impose à personne d’être lui-même chrétien. J’ai des racines chrétiennes, j’admire même le message évangélique, sans être chrétien. Cette histoire de racines est bien étrange, car le christianisme a lui-même des racines, qu’il partage avec d’autres croyances, etc… L’Etat qui met en scène une éclatante manifestation au profit du catholicisme, contredit dans les faits le contenu principal de son discours ; la laïcité, même dite positive, exclut explicitement ce déséquilibre indécent au profit d’un culte, ce qui ne manquera pas de troubler les autres dans le moment même où on leur promet le dialogue : c’est alors que cette laïcité-là tombe le masque et apparaît pour ce qu’elle est, déclaration d’allégeance.

Si la laïcité est la laïcité elle n’a pas besoin qu’on la dise positive : la laïcité réputée négative à laquelle on entend l’opposer n’est pas du tout laïcité, mais la laïcité comprise correctement n'a pas à se dire positive: elle ne le sera que sans le dire et en se disant telle elle a déjà commencé de ne plus l'être.

Il y a un paradoxe de la tolérance : nul ne peut se prétendre absolument tolérant ou meilleur tolérant que tout autre, sans devenir ipso facto intolérant, implicitement au moins. Une tolérance absolue ne peut être exigée : la tolérance réelle est toujours finie. La tolérance est une notion seulement négative : tolérer, c’est ne pas exclure. La laïcité, si on ne la confond pas avec elle, est en elle-même une notion positive : elle ouvre un dialogue. La tolérance prépare seulement cette ouverture, et il serait bien regrettable que des communautés qui sont en situation de se tolérer ne mettent pas à profit cette situation pour aller plus loin. Comme il est même probable que dans cette situation elles ne pourront réussir une tolérance pure et exacte, il est inévitable qu’elles soient contraintes d’inventer la laïcité. Celle-ci n’est pas un simple luxe qu’on pourrait s’accorder ou dont au contraire on pourrait choisir de se passer, une fois la tolérance établie, mais la fin dont la tolérance est le premier moyen. Dès que des communautés sont en situation de se tolérer, c’est-à-dire lorsque cette situation appelle à une possibilité d’intégration, la question de la laïcité se pose puisque ces communautés ne peuvent en rester à une simple indifférence réciproque qui n’appellerait même pas la tolérance : on ne réussit à éviter de descendre au-dessous du degré zéro de la sociabilité qu’en se rendant capable de s’élever au-dessus. C’est pourquoi le « communautarisme » n’est pas une solution, mais la négation du problème et un expédient hypocrite, simple instrument de domination.

La laïcité est-elle oubliée ? On a bien l’impression que tout le monde s’en moque, comme de l’avenir de l’école républicaine, qui est précisément le lieu où pourrait se situer le cœur de sa pratique. Parmi les candidats à l’élection présidentielle, quelques-uns disent se préoccuper de cet avenir. Nous verrons peut-être bientôt lesquels sont sincères. Nous voyons très clairement lesquels lui ont déjà fait un sort, et ce sont justement ceux qui ont parlé de laïcité positive.

 

 

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