Morts dans la rue sans avoir eu le temps de vivre

 Crise économique oblige, nous dit-on, le gouvernement taille dans les budgets sociaux et supprime des places d'hébergement d'urgence. Le nombre de sans-abri explose et les associations sont unanimes pour dénoncer une situation sans précédent.

 Crise économique oblige, nous dit-on, le gouvernement taille dans les budgets sociaux et supprime des places d'hébergement d'urgence. Le nombre de sans-abri explose et les associations sont unanimes pour dénoncer une situation sans précédent.

Vivre dans la rue, c'est aussi mourir dans la rue.

Le collectif « Les morts de la rue » (1), recense 280 personnes qui sont mortes depuis le début de l'année, soit une par jour.

Alors que l'espérance de vie est de 80 ans pour vous ou moi, elle est de 47 ans pour les personnes qui vivent à la rue. Le 1er novembre, c'est un nourrisson qui est mort dans la rue.

Voici quelques histoires de personnes qui sont mortes récemment.

 

Lionel :

Lionel a passé sa dernière nuit à deux pas du Père Chevrier, le plus grand centre pour sans-abri de Lyon. Il avait trouvé refuge dans un renfoncement d'immeuble, à l'abri du vent et du froid.

On ne sait pas pourquoi il a préféré dormir ce soir là dehors plutôt que dans le foyer.

Par manque de place ? Pour éviter la promiscuité d'autres sans-abri ?

D'après ses compagnons de galère : « on n'appelle plus, il n'y a jamais de place et puis quand il y en avait, il y avait aussi les bagarres, les maladies et les vols.»

Le lendemain matin, plusieurs personnes sont passées devant lui sans s'arrêter, croyant probablement qu'il dormait sur le trottoir.

Vivant, il était déjà mort pour beaucoup, alors mort, vous imaginez...

C'est finalement une femme habituée à le rencontrer dans le quartier qui s'est inquiétée de le voir par terre inanimé. Elle a prévenu les secours qui n'ont rien pu faire.

Lionel est mort à 52 ans.

 

Gilles

Gilles avait été rencontré quelques mois avant sa mort par des bénévoles d'une association qui passent leur nuit à distribuer de la nourriture et des couvertures aux sans-abri. L'un d'eux raconte :

J'ai remarqué un homme sous un porche en allant au travail. Je lui ai parlé, mais il ne s'est pas réveillé. Je décide donc d'y retourner ce soir.

Il est là, dans un recoin, sous une couverture, on ne voit ni sa tête, ni ses pieds...

Je lui dis bonsoir, on ne sait jamais, s'il ne dort pas, il sera peut-être heureux de manger un peu ou de parler. Il bouge, découvre sa tête et sourit. Il semble content et nous serre la main.

Après des présentations rapides, nous évoquons avec lui le sujet des foyers mais il refuse d'en parler.

Gilles tousse beaucoup. A un moment il me prend la main et me dit... « Mon assistante sociale m'a dit que j'étais fatigué... Je me sens très fatigué... J'ai 57 ans, je suis un battant... Mais je me sens fatigué. »

Je suis à quelques centimètres de lui, il sent l'alcool. Il fait déjà froid et l'alcool réchauffe. Sa main me serre de plus en plus fort.

Et puis, d'un coup, comme si tout le poids de sa vie avait décidé de peser sur sa nuque, il penche la tête vers le sol et se met à pleurer...

Je lui serre la main à mon tour, pendant quelques secondes, ses sanglots déchirent le silence de nuit. Il est 2 heures du matin, les gens du quartier dorment paisiblement. Gilles, lui, pleure une vie trop lourde à porter.

Je me lance... Gilles, j'ai bien compris que vous ne voulez pas aller dans un foyer. Mais pourquoi ne pas penser à y aller un autre jour. Juste pour essayer, juste pour vous changer les idées, pour voir un peu de monde, un jour, deux jours, vous reposer, et puis vous reviendrez ici si ça ne vous plait pas...

Il arrête de pleurer...

Il regarde mes équipiers et il leur dit... « Il est malin, il croit qu'il va avoir le dernier mot avec moi... Mais il ne l'aura pas, parce que je suis un battant »... Il sourit et... Il se met à chanter... Du Maurice Chevalier...

Dans la vie faut pas s'en faire
Moi je ne m'en fais pas
Ces petites misères
Seront passagères
Tout ça s'arrangera
Je n'ai pas un caractère
A me faire du tracas
Croyez-moi sur terre
Faut jamais s'en faire
Moi je ne m'en fais pas

 

Nous le remercions, lui donnons une couverture car il fait déjà froid et échangeons une dernière poignée de main avec regrets. Tout le monde souhaiterait rester plus longtemps avec Gilles, mais la nuit s'annonce longue compte tenu du nombre de personnes que nous devons voir. Nous partons le cœur serré. En montant dans le camion, une coéquipière a les larmes aux yeux.

Gilles est mort quelques mois plus tard. Il avait 57 ans. Il en paraissait 70.

 

Mohamed :

Mohamed avait 41 ans. Il vivait sous un pont, au pied de Fourvière. Il avait posé son matelas, ses affaires et sa vie en bordure de Saône d'où il pouvait contempler tranquillement les reflets de l'eau.

Il aimait lire, écrire, il était doux, calme et ne demandait rien à personne.

Il était aussi généreux avec les autres malgré sa situation très précaire. Un jour, Max, un de ses amis l'a vu traverser la rue pour aller donner une pièce à une femme assise par terre qui demandait l'aumône.

« On parlait de tout, il s'intéressait à beaucoup de choses, il avait toujours le sourire » témoigne son ami.

« Je dois partir faire un long voyage » lui avait-il aussi dit. Il avait en effet pour projet de retrouver son frère dans la région de Bordeaux à la fin du mois.

 

Il est finalement parti, Mohamed, pour un voyage bien plus long.

Un soir, alors qu'il dormait, un homme s'est approché et lui a fracassé le crâne à coups de pierre. Il l'a ensuite jeté dans le vide, 4 mètres plus bas, avant de venir l'achever à coups de couteau puis le jeter dans la Saône.

Il paraît que l'homme qui s'est finalement constitué prisonnier était un étudiant insomniaque qui passait régulièrement ses nuits à errer sur les quais.

Alors un soir, on ne saura probablement jamais pourquoi, il a décidé de s'en prendre à Mohamed et de lui voler sa vie. Comme ça, pour passer le temps, parce qu'il n'arrivait pas à dormir, pris par une « pulsion morbide »...

 

15 jours après le meurtre, toutes ses affaires sont encore là.

Des couvertures, des pantalons. Une bouteille d'eau et de nombreux livres qui témoignent de sa soif de lecture. Sur son matelas, on peut encore voir cette immense tâche rouge signe de la violence de l'agression. Un peu plus bas, le mur est encore maculé de sang.

Effacer les traces du meurtre d'un sans-abri ne doit pas faire partie des priorités des services municipaux sans doute plus occupés à jeter les affaires des sans-abri, bien vivants ceux là, afin de les dissuader de rester sur leurs lieux de vie.

 

Malraux disait que la plus belle sépulture d'un mort, c'est la mémoire des vivants. Un homme anonyme lui offre, à sa manière, une dernière sépulture:

« Momo j'aurais voulu plus parler avec lui car il était intelligent et sensible. Il aimait écrire et lisait beaucoup, il avait une grande dignité. Un héros ordinaire qui réfléchissait en avançant dans sa vie et en aidant autrui. »

 

Dolores-Christina:

Dans la rue, on trouve également des femmes, et parmi elles, des femmes enceintes, de plus en plus nombreuses.

Dans un dossier de presse d'octobre 2011 sur l'accès aux soins des plus démunis, Médecins du Monde parle de véritable « krach sanitaire ». (2)

En ce qui concerne les femmes enceintes, seulement 23% de celles qui viennent en consultation dans leurs locaux ont un logement stable et 8 % n'ont aucun domicile.

Le rapport précise que cette situation sociale a de graves conséquences sur le suivi de la grossesse. Ainsi, 68 % des femmes reçues n'ont pas accès aux soins prénataux ordinairement proposés aux femmes enceintes.

 

Mardi 1er novembre, alors que la trêve hivernale commence, on apprend qu'une femme a accouché dans la rue d'une petite fille qui n'a pas survécu. La maman qui vivait depuis peu sous une tente avec son mari venait de mettre au monde son bébé. Elle appelait au secours avec son enfant dans les bras quand elle a été prise en charge par les pompiers. Le Samu appelé en renfort n'a pu que constater le décès de la petite fille. Elle s'appelait Dolores-Christina.

Selon le collectif « Les morts de la rue », ce drame est "significatif de la politique menée actuellement en matière d'accueil et d'hébergement et la réduction des moyens ne peut qu'engendrer des situations comme celle ci". Son Président Christophe Louis ajoute : « C'est la première fois qu'on entend parler d'un nourrisson qui décède.... Ce qui est scandaleux, c'est de voir qu'une femme enceinte est obligée de dormir sous tente aujourd'hui ».

Depuis peu, il y a désormais à la rue plus de familles avec des enfants que de personnes isolées.

 

Toutes ces personnes sont mortes en raison de choix politiques:

Le 30 juin, le seul centre d'hébergement d'urgence géré par le 115 à Paris qui accueillait des femmes a fermé faute de crédits. A cette époque, Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l'association Droit au logement s'indignait : «C'est une décision criminelle, car quand on est dans la rue, on meurt».

Quelques jours plus tard, Xavier Emmanuelli, Président-fondateur du Samu Social démissionnait pour protester contre les réductions drastiques des budgets consacrés à l'urgence sociale.

Chaque soir, à Paris, mais aussi à Lyon, ce sont plusieurs centaines de personnes qui appellent le 115 et se voient refuser un hébergement d'urgence faute de places disponibles.

 

Alors aujourd'hui, je suis triste et en colère.

Triste parce que des hommes, des femmes et des enfants dont le seul crime est d'être un jour tombé du mauvais côté du trottoir meurent chaque jour dans l'indifférence.

En colère parce que j'ai honte d'appartenir à un des pays les plus riche du monde dont les dirigeants laissent les plus fragiles d'entre nous mourir dans la rue au lieu de leur offrir un abri comme la loi les y oblige. (3)

 

En 2006 pourtant, un candidat à l'élection présidentielle déclarait :

« Je veux, si je suis élu Président de la République, que d'ici à 2 ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d'y mourir de froid. Parce que le droit à l'hébergement, c'est une obligation humaine... » (4)

 

Depuis 2009, le droit à l'hébergement n'est plus seulement une obligation humaine, c'est devenu une obligation légale que l'Etat viole tous les jours.

 

Jeudi 10 novembre, plusieurs collectifs d'associations et de professionnels d'aide aux sans-abri appellent à manifester dans toute la France pour protester contre la politique du gouvernement vis-à-vis des sans-abri et des mal logés.

 

 

 

(1) http://www.mortsdelarue.org

(2) http://www.medecinsdumonde.org/Presse/Dossiers-de-presse/France/L-acces-aux-soins-des-plus-demunis-en-2011

(3) « Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique et sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. » (Article L 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles)

(4) Nicolas Sarkozy, Charleville Mézières, 18 décembre 2006

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