Quand le préfet invente des mafias imaginaires

Pour mieux dénigrer le travail des associations, la préfecture de Lyon invente des mafias imaginaires. Ses dernières prises de position concernant les sans-abri et les roms laissent perplexes des associations gravement mises en cause. On voudrait en effet nous faire croire que des réseaux mafieux que personne n’a jamais vu mais dont tout le monde a déjà entendu parler à travers les déclarations fracassantes de messieurs Guéant, Besson et consorts interviennent partout.

 

Dans le plan froid d’abord.

L’hiver dernier, la préfecture a réquisitionné des gymnases afin de mettre à l’abri des SDF qui n’avaient pas trouvé de places dans les centres d’hébergement d’urgence ouverts en nombre insuffisant.

Ces gymnases ont été gérés à tour de rôle par 3 associations qui ont pignon sur rue et qui ont été choisies par la préfecture elle-même: l’Hôtel Social, Notre-Dame des Sans-Abri, l’Armée du Salut.

Les procédures d’admission, fixées par la préfecture sont très claires : toute admission au sein du gymnase se fait sur orientation du 115, numéro d’urgence pour les sans abri. Des listings comprenant les noms des personnes sont envoyés chaque soir à l’association qui gère le gymnase qui admet ou refuse ceux qui se présentent pour dormir selon qu’ils figurent ou non sur le listing.

Chaque matin, la liste complète de toutes les personnes ayant passé la nuit dans le gymnase est transmise à la préfecture via la DDCS (Direction Départementale de la Cohésion Sociale)

Impossible donc, de passer entre les mailles du filet.

Jusque là tout paraît clair. Mais là où tout se complique, c’est quand le préfet de région, monsieur Carenco nous explique que cette année il souhaite éviter « le plus possible » la réquisition des gymnases, victimes selon lui « des mafias qui vendaient les places dans ces centres » (Déclaration à la presse du 23 septembre 2011)

Alors là, il est fort notre préfet…

Quand on connaît le fonctionnement d’un gymnase, il y a de quoi se poser des questions. Comment des « mafias » pouvaient obtenir des places ?

La seule façon d’avoir une place était d’appeler le 115. On peut donc supposer que des personnes mal intentionnées réservaient des places sous un nom et les revendaient ensuite à d’autres ? Mais comment faisaient-elles puisque les listings étaient nominatifs et qu’il fallait montrer sa carte d’identité pour être admis à l’intérieur du gymnase ?

La préfecture pourra peut-être expliquer comment cela se passait car aucune des associations concernées n’arrive à comprendre.

Ce qu’elles comprennent en revanche c’est que leur travail est gravement remis en cause puisque, durant toute la période hivernale, elles auraient laissé des mafias revendre des places pour les sans-abri.

Le préfet connaît-il les coupables ? Ont-ils été arrêtés ? Que fait la police ?

On aurait pu croire à une plaisanterie de mauvais goût de la part de la préfecture si l’allusion à des mafias qui manipulent les associations ne s’était pas répétée très récemment.

 

Dans la distribution d’eau

Le 1er octobre, 900 personnes défilaient pour dénoncer les démantèlement de camps de roms et l’acharnement de la police contre les familles. (http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-alain/220911/la-roumanie-nest-pas-auschwitz-mais-ici-cest-deja-vichy-1)

Au terme de la manifestation, 5 personnalités représentant différentes associations étaient reçues par le préfet délégué à l’égalité des chances, monsieur Alain Marc.

L’entretien a essentiellement consisté à expliquer aux associations que les expulsions continueraient et que celles-ci étaient d’autant plus nécessaires que les squats étaient gangrenés par des mafias.

Pour preuve, le préfet a avancé l’exemple d’une distribution d’eau lors de la canicule estivale. Fin août, la préfecture a en effet réquisitionné la Croix-Rouge pour distribuer de l’eau dans les squats de Lyon et de l’agglomération.

Il ne s’agissait pas là d’un accès subit de compassion pour les sans-abri mais plutôt de mettre en place une action symbolique qui permettait de dégager la responsabilité de l’Etat en cas de drame éventuel dû à la chaleur.

Bilan de l’action, selon lui, « Dans les squats : mission presque impossible car certains se présentant comme chefs de squat vendaient l’eau aux autres, le préfet a utilisé le terme de mafieux. » (Compte rendu de la réunion du 1er octobre disponible auprès des associations)

Selon une source anonyme, cette version est totalement imaginaire. « Les bouteilles d’eau étaient remises en main propre à chaque personne. D’ailleurs, comment voulez-vous que des mafias gagnent de l’argent en revendant de l’eau… Cela n’a aucun sens…On est en plein fantasme. »

Ici encore, il y a de quoi se poser des questions. Soit la Croix-Rouge est totalement stupide et elle s’est fait berner par des réseaux mafieux qui gagneraient leur vie en revendant de l’eau en bouteille soit, une fois de plus, la préfecture raconte n’importe quoi afin de jeter l’opprobre sur une population qu’elle a définitivement décidé de stigmatiser quitte à mettre en cause des associations partenaires.

Pourquoi les coupables n'ont-ils pas été arrêtés ? Que fait la police ? Que pense le préfet des associations qu'il met en cause ? Sont-elles selon lui, incompétentes, naïves voire complices ?

 

Après les gymnases et la distribution d’eau, dans l’aide au voyage. Pardon, l’aide au retour.

Ces derniers mois, la préfecture à accéléré les aides aux retours et les vols charter vers la Roumanie (http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-alain/210911/la-france-renoue-avec-les-expulsions-massives-de-roms-par-charter)

Les associations soulignent l’inefficacité de ces expulsions puisque, citoyens européens, les roumains peuvent revenir en France à peine le pied posé en Roumanie. Elles soulignent également le coût de cette politique : 300 € par adulte, 100 € par enfant, sommes auxquelles il faut rajouter le prix d’un aller Lyon – Bucarest.

La préfecture possède un service de communication très efficace puisque très rapidement, l’information de l’aide au retour est arrivée aux oreilles des roumains… Jusqu’en Roumanie…

Alors oui, il faut bien l’admettre. Ces derniers temps, ceux qui choisissent l’aide au retour ne sont pas connus des associations. Dernièrement un membre d’une association a même eu la surprise d’avoir une réponse étonnante. Alors qu’un homme venait de prendre une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français), il a refusé l’aide d’un avocat pour déposer un recours. « Surtout pas, je suis venu exprès pour me faire expulser et toucher l’argent »

Ah, on vient de me donner une information confidentielle de dernière minute.

La préfecture n’a pas encore retrouvé les réseaux mafieux qui revendent les bouteilles d’eau et les places d’hébergement d’urgence. En revanche, on aurait retrouvé le cerveau de l’opération « aide au retour ». Un certain Nicolas S., originaire de Hongrie.

 

Soyons sérieux …

Au lieu de propager des rumeurs dénuées de tout fondement qui ont pour simple but d’entretenir dans l’imaginaire populaire des clichés racistes, le préfet ferait mieux de passer dans les squats et d’ouvrir les yeux afin d’y découvrir la réalité.

Il y verrait des personnes dans un état physique et psychologique lamentable à force d’être ballottées de squat en squat.

Il y verrait des enfants qui ratent parfois l’école car ils n’ont plus d’eau pour se laver ni d’habit pour se changer.

Il y verrait des vieillards alités qui ne se soignent plus faute d’accès aux soins.

Il y verrait des femmes et des hommes traqués, qui dorment mal, dans la crainte d’une énième descente de police à 6 heures du matin.

Et si par hasard, un jour, le préfet pouvait avancer la moindre preuve de l’existence des mafias qu’il dénonce, alors qu’il n’hésite pas à mettre ses plus fins limiers sur l’affaire pour démanteler les réseaux.

La police fera alors plus honneur à son métier et à notre pays que lorsque qu’elle s’applique consciencieusement à recenser, ficher, traquer et pourchasser des citoyens de l’Union Européenne dont le seul crime est d’être nés roms.

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