Le vote de Sète nous laisse avec un autre problème sur le bras.

On dit qu’habituellement chacun se souvient de ce qu’il faisait, où il était, lorsqu’il a appris la survenue d’un événement exceptionnel. On le dit du 11 septembre 2001, mais aussi  du 7 janvier 2015. Plusieurs protestants se souviendront longtemps de quand et comment ils ont appris le résultat du vote, autorisant la bénédiction des couples de même sexe. C’était le dimanche 17 mai 20015 à Sète, au cours du Synode national de l’EPUDF. L’information a été commentée en boucle tout l’après-midi et tard dans la nuit à la radio, la télé, plus intensivement encore sur les réseaux sociaux.

Un témoin déclare : « Je reviens du Synode avec le sentiment d’avoir bien travaillé ». Un autre réconforte la partie « perdante » sur un ton de dénonciation : « Bon courage… dans ces moments qui sont pénibles, beaucoup voudraient réécrire les écritures pour qu'elles conviennent à leurs mœurs, …».  L’onde de choc provoqué par la décision synodale a bien atteint notre Eglise. Des youyous d’action de grâces, des clameurs d’indignation, de menaces, des mains sur la tête en geste de stupeur : les réactions sont massives et vives, en France, en Afrique et dans le monde.

La décision favorable était plausible et soyons francs, prévisible. La loi civile, les débats préparatoires, les pratiques clandestines de bénédiction non réglementées : tout présageait d’une décision favorable. Mais pas à 94 voix pour, et seulement 3 contre sur 100 votants. Non, pas à ce score-là. Jamais par le passé, les sujets d’une telle portée symbolique et politique ont été réglés en une unanimité semblable ! L’accès des femmes au ministère pastoral, l’admission des enfants et des non baptisés à la cène, l’accueil des étrangers : le vote favorable n’a pas eu un tel score.

Et si la décision de Sète était symptomatique ? Un vote favorable arraché de justesse se serait montré comme un demi-échec, portant en creux un petit défaut de légitimité. Mais, ce succès foudroyant n’est-il pas encombrant ? Le vote contre s’étant volatilisé, miraculeusement effondré, c’est comme si l’ensemble du scrutin avait tout simplement explosé. Par le haut. Positivement ? C’est tout de même déstabilisant. Nous voici avec un autre problème sur le bras… Quel sentiment on éprouve quand on n’a pas soi-même vécu ce Synode ? Malaise et confusion. Un ami revenant de Sète m’a confié qu’il était « très malheureux » après ce Synode. Il est pourtant clairement partisan de la bénédiction des couples de même sexe.  

En temps de conflit et d’affrontements,  la transmutation de la confusion est redoutable. Il me vient à l’esprit ce passage guerrier, qui nous dit quelque chose de la désorientation : « Pendant qu’ils se tenaient debout autour du camp [celui des ennemis d’Israël], chacun à sa place, le camp tout entier se mit à courir, à pousser des cris et à prendre la fuite.  […] le SEIGNEUR fit que dans tout le camp chacun dirigeait son épée contre son camarade, et tous s’enfuirent jusqu’à Beth-Shitta, du côté de Ceréra, et jusqu’à la rive d’Avel-Mehola, près de Tabbath (Juges 7, 21-22). L’image de champ de bataille serait-elle impertinente ?

L’exaltation de la guerre, de ses victoires, même remportées sous l’expertise d’un  « dieu-général-stratège »… : ce n’est pas le sujet. Ici ce sont la confusion et la désolation lamentables et autodestructrices qui m’intéressent. Mon Dieu, la belligérance et confusion sont dans notre camp !

C’est pourquoi, bien qu’étant bien réservé moi-même à la bénédiction des couples de même sexe, car je refuse que la critique d’une idée reçue devienne elle-même une idée reçue (G. Vahanian)[1], je fais le miroitement entre le récit guerrier de Juges et ce que dit Paul : « Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. Soyez bien d’accord entre vous  […] S’il est possible, pour autant que cela dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. (Rm.12. 15,18) Une mièvrerie ? Non. Une éthique de renouvellement de l’intelligence.

Je connais une collègue, fortement engagée sur cette cause dans le sens inverse à ma position. Pleine de larmes, elle est tombée dans les bras de son mari, lui aussi pasteur, mis hostile à la bénédiction des couples homosexuels. C’était lors du sursois de la décision sur cette question par les Eglises protestantes d’Alsace (UEPAL), voici un an. « Give me direction »[2] : Un vote même très normal est rarement synonyme d’une vision. En des temps difficiles, celle-ci passe par l’apaisement et le don de la prière.   

Philippe B. Kabongo-Mbaya/Eglise unie

 


[1] Dieu et l’Utopie

[2] Benjamin Dube, pasteur sud-africain méthodiste, musicien et chanteur talentueux des gospels.

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