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Billet de blog 1 février 2026

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Nino, Zalina, Ouna... - atelier des mots, récits et témoignages d'exil #9

Cet atelier d’écriture a lieu une fois par semaine dans une maison de quartier de Seine-Saint-Denis depuis octobre 2024. Entre 10 et 15 femmes de nationalités différentes, y participent. Ce qui suit reste une tentative, une expérience d'écriture en devenir, au même titre que ce qui se joue en atelier.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nino

- Tu sais, le silence est d’or, attends je te raconte...
- Un homme, un pèlerin, possède un oiseau dans une cage dorée. Avant de partir à la Mecque, il demande à l’oiseau s’il a un message à transmettre. « Passe à mes amis le bonjour ». L’homme revient de pèlerinage et rapporte à l’oiseau que ses amis se sont tus, se sont enfuis quand il leur a dit qu’il était en cage. A partir de ces mots, l’oiseau, ne mange plus et dépérit. L’homme finit par le sortir de sa cage, mourant, et le dépose dans un champ. L’oiseau soudain reprend vie et s’envole en lui disant, « le silence de mes amis m’a montré le chemin de la liberté ».

Porter conseil, c’est moins répondre à une question que proposer une manière de poursuivre une histoire (entrain de se dérouler) (...) Le conseil, tissu dans l’étoffe même de la vie, est sagesse.(...)
L’art de conter est en train de se perdre. Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter des histoires.
Walter Benjamin.

Nino est une vigie, un sage. Il se tient là, fidèle au poste, guetteur et observateur des nouveaux clients, saluant avec déférence les habitués de ce bar restaurant de quartier. Dans le flux des aller-retours au comptoir qui voit s’égrener les travailleurs de passage, entre deux tasses de café vides débarrassées avec dextérité, dans un geste bienveillant pour « aider le service », il délivre la bonne parole ou plutôt porte conseil, ce qu’il nomme avec malice, « dire la phrase du jour ». Il arrive qu’il reste au bar, un café en face de lui, mais la plupart du temps, il danse d’une table à l’autre, à l’affût, avec un sourire d’enfant, prêt à rebondir au moindre prétexte et à toucher son interlocuteur avec le bon mot. Puis il prend congé, discrètement.
Nino vit à Paris, à deux pas. Il est kabyle, de la région d’Iflissen, littéralement « les pirates », une commune algérienne de la wilaya de Tizi Ouzou.

Ouna

Ouna raconte, se jette à l’eau, c’est le jeu. Elle accepte de rentrer dans le cercle et de prendre la parole, seule face à l’inconnu. Le groupe est une oreille attentive, aidante. Ce cercle de confiance accueille une parole libre, écoutée pour elle-même, une parole dans sa matière brute, originelle. Écoutez-moi telle que je suis.
Ce récit, elle a tenté d’abord de l’écrire, à tâtons, selon l’expression consacrée, en avançant avec difficulté, en cherchant ses mots. Écrire, c’est toute une histoire : ne pas perdre le fil, ne pas se tromper, ne pas faire de fautes. Cela ramène à des injonctions parfois stigmatisantes dans un monde où l’écrit est en surplomb. Le monde des lettres parait inaccessible, hors de portée d’une tradition où la parole est reine et l’école une faille, un manque, parfois même un interdit.

Illustration 1

Nino

Je suis de l’orge
Je vaux de l’or
On me coupe la tête, on me brise le corps
Et je donne la vie à celui qui me donne la mort.

Nino est un conteur, sans le vouloir dit-il, en s’en défendant presque, surtout pas pour briller en société, mais parce que cela fait partie de lui et qu’il le cultive, l’entretient, ici ou ailleurs. Cela lui vient. Il le dit cependant avec la sagesse de l’homme lettré, posture que jamais il ne revendique, et le bons sens de l’homme avisé :
« Le conte  rassemble, éduque, ouvre les yeux. Toute la société est dans le conte. En Kabylie, il n’y avait rien à manger, alors on racontait des histoires, comme les berceuses par exemple, jusqu’à ce que les enfants s’endorment. Cela me fait penser à la chanson d’Idir, A Vava Inouva. »

(...)
La famille rassemblée

Prête l’oreille au conte

Je t’en prie père Inoubba ouvre-moi la porte

O fille Ghriba fais tinter tes bracelets

Je crains l’ogre de la forêt père Inoubba

O fille Ghriba je le crains aussi
(...)

Walter Benjamin, dans son inépuisable essai sur le conte, évoque deux types de conteurs, celui qui a vu du pays (le marin, le navigateur commerçant) et celui qui, gagnant honnêtement son pain, est resté au pays, connait les histoires et les traditions du cru (le laboureur sédentaire, le paysan).
La Kabylie, Tamurt idurar, « le pays des montagnes », en bordure de la mer Méditerranée, est sans doute au croisement de la terre et de l’eau, du cultivateur et du marin, du conteur-paysan puisant aux sources de sa terre natale et du conteur-voyageur, abreuvé de récits d’ailleurs.
Bien souvent, le court récit que fait Nino, en contexte, pris dans le cheminement de la conversation, présente toujours ouvertement ou tacitement un aspect utilitaire, une recommandation pratique, un proverbe, une règle de vie. C’est ce qui en fait le sel au delà de son talent de conteur.

« La vraie richesse n'est pas ce que l'on possède, mais ce que l'on partage. »

Nino est un voyageur, un exilé, un homme des passages, mais c’est aussi un gars du cru, un travailleur acharné, un type simple que l’on rencontre à un croisement de vies, dans les rares cercles de parole improvisés, là où les histoires se racontent, un gars que l’on a pas envie de quitter.
Il est intarissable, débordant de récits.

« Le doute ne rend pas fou, c’est la certitude qui rend fou »

Nino dit être à la fois passionné par la géographie et l’histoire, un peu plus par la géographie. On pourrait dire, en reprenant l’observation de Walter Benjamin, que comme l’artisan, il s’intéresse dans tous les cas au lointain. Le lointain spatial, par la connaissance des contrées lointaines et les expériences d’exil de celui qui a beaucoup voyagé ; le lointain temporel par la connaissance historique et ancestrale ancrée dans sa terre kabyle, celle du  sédentaire.

Ouna

Ouna raconte maintenant...Au début, la voix est hésitante dans une langue qui n’est pas la sienne. Elle s’accroche pourtant aux mots et ne lâche rien, prend confiance, déroule l’histoire. Parfois, elle improvise, revient en arrière, crée des liaisons qui paraissent maladroites, cherchent ses mots, mais tisse le fil. « Après, après », « C’est ça, c’est ça », « Il a dit quoi ? Il a dit ». Elle garde le cap malgré tout. Le groupe écoute en silence, curieux, attentif, vigilant. « Le soleil chez toi, il est plein, ici il est moins ».  Elle rectifiera par la suite : « Chez toi la lune est pleine, ici c’est une demi-lune ». 

Un conte raconté à la veillée, dans sa narration même, possède déjà des méandres complexes, des digressions pour faire durer le récit, des incongruités, des personnages secondaires venus de nulle part. Il faut ajouter ici, le temps nécessaire à une parole qui puise dans la mémoire en même temps qu’elle se dit, le temps d’une langue en apprentissage, en devenir. Mais le rythme reste celui du conte, assumé, patient, jusqu’à la chute libératrice, les rires et applaudissements de l’auditoire finalement conquis.

Cette histoire est celle d’une devinette, d’un roi qui rêvait d’une femme aussi intelligente que lui et qui au final est pris à son propre piège ; une histoire d’amour malicieuse dans laquelle un coffre vient se nichait à la toute fin.

Il était une fois un roi qui voulait se marier.
Il a appelé le ministre et lui a dit :
Je voudrais me marier, mais avec une femme intelligente. Je vous donne une devinette pour la dire au marché. Quelle devinette ?
Tu vas au marché et tu dis cela : « Quel est l’arbre qui a 12 branches, chaque branche a 4 branches, chacune de ces branches a 7 feuilles ? S’il n’y a personne qui répond, tu fermes le marché. La vente, c’est terminé. »

L'atelier

Mille questions se posent et inspirent le travail de collecte : le respect de la tradition orale, les risques inhérents à un récit raconté en français et pas dans la langue originelle, ceux des contresens possibles de nos interprétations, une transcription de l’oral à l ‘écrit qui de fait trahit les imperfections, hésitations mais aussi les magnifiques envolées de l'expérience orale, les défaillances de mémoire et de langue bien compréhensibles de la conteuse, nos propres défaillances,…Un chemin semé d’embûches donc, mais si revigorant pour au final laisser trace comme le rappelle Badia.

S. fait aussi un travail de mémoire autour de la transmission d’un récit entendu dans la Tunisie de son enfance, transmis par ses grands-parents. Elle puise dans cette même tradition orale et livre un très beau texte, cette fois écrit directement  en français avec une attention et une précision bouleversante, par un tissage minutieux des mots, des images, tout en prenant soin de garder un récit qui se tient debout dans sa narration, étape après étape.

Il était une fois une femme qui avait sept garçons. Elle rêvait d’avoir enfin une fille pour compléter sa famille. Un jour, elle reçut une bonne nouvelle qu’elle voulut annoncer à ses enfants. Elle était enceinte. Mais ses fils prirent alors une décision radicale. Ils expliquèrent à leur maman que si le bébé était encore un garçon, ils quitteraient la maison.

Illustration 2


 
Zalina

(…) Un matin, ma plus jeune fille était très capricieuse et réclamait sa tétine. Impossible de la calmer. La laissant avec mes autres enfants, je suis allée lui en chercher une. Pour éviter de croiser des soldats russes, j'ai traversé des maisons détruites, espérant trouver une pharmacie ou un magasin. Mais ce que j'ai vu me donne encore des frissons aujourd'hui : les soldats arrachaient des hommes à leurs familles et les attachaient à des chars. En riant, ils les déchiraient, puis tous les autres garçons... Je ne pouvais pas m'enfuir, j'aurais été prise moi aussi. J'ai dû assister à tout cela, impuissante, derrière un mur de briques en ruine… Hélas, ces atrocités sont sans fin…(…)

Taos

Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.
René Char.

- Tu sais maman, cette berceuse, là où on dit « ils ont poussé leurs ailes et ils se sont envolés ».
- Ah oui, me disait-elle raccommodant sa chaussette ou pelant sa pomme de terre.
 Puis, elle commençait à chanter.
- Mais non, mais ce n’est pas cela maman. Mais non , ce n’était pas celui-là. 

La mère de Taos, Marguerite Fadhma Aït Mansour Amrouche, chantait toute la journée, en raccommodant, en faisant son ménage, en pleurant les absents, pendant les maladies. Elle berçait ses enfants, parfois ceux des autres, en chantant. Il y avait des chants pour toute circonstance.

Elle ne parlait que par proverbes. « Mieux vaut une vérité qui fait mal qu’un mensonge qui fait plaisir. »

Si Taos est née le 4 mars 1913 en Tunisie, sa mère est née à Tizi Hibel, un village de Grande Kabylie, situé dans la wilaya de Tizi Ouzou, là où est aussi né l’écrivain poète Mouloud Feraoun, assassiné par l'OAS à Alger le 15 mars 1962.
La famille étaient en exil. Taos a, toute sa vie, fait revivre par la collecte et par le chant la tradition, le répertoire kabyle légué par sa mère, véritable figure de proue.

En 1975, dans un appartement cossu du quartier des Batignoles, à Paris, Taos Amrouche répond à la question de la journaliste.
- « Votre mère a-t-elle voulu vous passer le flambeau ? »
- « Non, elle n’a pas voulu. Je lui ai demandé....C’est une sorte de royauté, on ne s’appartient plus. »
- « Ma mission est que le peuple auquel j’appartiens redécouvre ses sources et connaisse sa propre richesse. Pour cela, il a fallu prendre conscience de l’existence de ces trésors et les extraire comme on extrait un minerai infiniment précieux.» (...)

[ces récits] ressemblent à ces graines enfermées hermétiquement pendant des millénaires dans les chambres des pyramides, et qui ont conservé jusqu'à aujourd'hui leur pouvoir germinatif.
WB

Taos définissait ces chants, transmis par sa mère, comme des chants usuels, des chants faits pour aider l’homme à accomplir certains actes de l’existence et certains travaux rudes ; berceuses, chants pour le travail, aubades sacrées, aubades de noces, une tradition qui permet de marquer chaque moment de la vie du berceau jusqu’à la tombe.
« Nous transposons immédiatement et nous pensons à nos chants traditionnels. Nous pensons bercer, nous pensons consoler, nous pensons accompagner la vie de la naissance à a mort. Nous pensons rire, danser, se moquer. »

En 1966, Taos publie Le grain magique, des contes, poèmes et proverbes berbères de Kabylie, écrits en langue française .

Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil !
Dans un village autrefois étaient sept frères. Ils se réunirent et se dire :
« Cette fois, si notre mère met au monde un garçon, nous nous exilerons, nous nous enfuirons. »

Zalina

Ce matin
assis au bord du lit
à mi-chemin entre tristesse et joie
ne sachant
vers quelle direction aller
tant il est difficile de choisir
quand les années obligent
à toucher du doigt
le mystère du bien et du mal (...)

Jean-Luc Catoir

Le téléphone en main, l’œil pétillant, aux aguets, Zalina ne perd rien de ce qui est dit et pourtant a du mal à prendre la parole. Rien ou presque ne lui permet dans son environnement immédiat de pratiquer le français quand elle ne participe pas à l’atelier. Sa frustration tient au décalage entre le quotidien d’une vie faite de traquas, de petites contrariétés, d’entre deux et de malentendus (rendez-vous sociaux, médicaux, trajets parisiens, problèmes administratifs,...) et les souvenirs d’une vie d’avant et d’entre guerres, remplis d’images pour la plupart lumineuses, teintées d’un lyrisme fiévreux, d’une mélancolie diffuse, mais qui permet de tenir, de se raccrocher au monde et aux plaisirs d'antan. Alors, isolée dans sa chambre sans charme (certainement trop petite pour une femme avec tant de ressources), sur un coin de table, elle parle dans sa langue maternelle (le russe) à son traducteur automatique, puis remplit en français, mot après mot, méticuleusement, des dizaines de pages de son cahier d’écolier. Une autre vie prend forme et des espaces insoupçonnés viennent illuminer l’atelier.

En suivant le sentier qui serpente entre les arbres, vous n'entendez que le vent, le bruissement des feuilles et le chant lointain d'un oiseau. L'eau du Kezenoy-Am scintille d'un tel éclat qu'on croirait y trouver la lumière céleste.
On dit que quiconque a visité ce lieu merveilleux ne l'oublie jamais. L'âme est irrésistiblement attirée par ces montagnes, par l'eau limpide, par l'air pur embaumé de pins. On y retourne une deuxième fois, une troisième fois, et encore – car le cœur y laisse une part de lui-même.

L’atelier

Le prince vint donc au marché et dit à tous les hommes :
Vous ne vendrez ni n’achèterez, vous n’achèterez ni ne vendrez que vous n’ayez compris ces devinettes. La première, quel est l’être qui le matin marche sur quatre pattes, à midi sur deux et le soir sur trois ? La seconde, quel est l’arbre qui a douze branches et dont chaque branche porte trente feuilles ?

Écouter une histoire et lire une poésie dans le cercle des femmes.
Jouer avec les mots qui veulent dire « Migrer », se déplacer, partir, s’évader, quitter,..
Lire le conte Le chêne de l’ogre, extrait du recueil de Taos, peut-être encore écouter la berceuse chantée par Idir, ou les deux à la fois. Sans perdre le fil.

Ouvre moi la porte, ô mon père Inoubba, ô mon père Inoubba !
L’ogre répondit de sa voix fine et claire :
Fais sonner tes petits bracelets ô Aicha ma fille !
La fillette qui ne reconnut pas dans cette voix celle de son grand-père, posa sur le chemin la galette et le plat de couscous qu’elle tenait, et courut au village alerter ses parents.
(...)
L’année suivante, à l’endroit même où l’ogre fut brûlé, un chêne s’élança. On l’appela le « chêne de l’ogre ». Depuis, on le montre aux passants.
Mon conte est comme un ruisseau, je l’ai conté à des seigneurs.

> Le conteur, réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov, Walter Benjamin, Œuvres III, Éditions Gallimard 2012
> Le grain magique, Taos Amrouche, 1966, Éditions La Découverte Poche Littératures et voyages, 1996
> Interview de Taos Amrouche INA (9 minutes), « Musique en 33 tours », Jacqueline Muller et Gérard Guillaume, 1972  - https://youtu.be/Ap4svLEuLFI?si=IbDysY_7CpG5svcy
> Migrations, Jean-Luc Catoir, Éditions La Boucherie Littéraire, 2023

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