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Billet de blog 22 janvier 2026

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Le 7 octobre et la suite... jusqu'à aujourd'hui

Bien que témoin d’une bonne partie de l’histoire qui conduit à ces désastres (je suis né en 1946), je ne suis pas habilité à proposer une explication. Mais je revendique le droit de dire que cette histoire ne me laisse pas indifférent.

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Le 7 octobre et ce qui est venu ensuite.

 Les images et les récits furent obscènes, immondes, insupportables. On en a été inondé. La bête humaine fut à nouveau démasquée. Les atrocités perpétrées le 7 octobre, lors de l’incursion du Hamas dans les villages et dans la fête, en Israël, on ne pourra les oublier.

 Mais voici que de Gaza, et bientôt du Liban et de Cisjordanie, d’autres images nous sont parvenues, de détresse, de ruine, de désastre, de misère et de douleur. On ne pourra jamais non plus oublier cette détresse. Et comme si cela ne suffisait pas, les destructions se poursuivent. La bête humaine est revenue, là aussi.

 Deux points de vues bruyamment proclamés divergent radicalement, comme on ne le sait que trop.

  • Point de vue de personnes juives à juste titre inquiétées par la résurgence de l’antisémitisme, qui parlent parfois de « pogrom » en référant le 7 octobre à du passé européen.
  • Point de vue de « propalestiniens » qui parlent, eux, de génocide.

 Guerre des mots sur fond d’atrocités, comme si l’on ne voulait plus voir la réalité, préférant se réfugier derrière une guerre de vocabulaire, asséner du vide, des invectives

Cette tragédie se passe chez nous, et non pas (comme d’habitude) à l’autre bout du monde. Ce drame envahit notre champ de conscience le plus traditionnel, à nous autres Européens… La Syro-Phénicie (je choisis intentionnellement cette appellation qui appartient à l’Antiquité), cette région du Proche Orient où arabes et juifs cohabitent, qu’elle soit israélienne, libanaise, jordanienne ou palestinienne, n’est pas l’Asie lointaine, ni l’Afrique, où des horreurs non moins monstrueuses ont été et sont toujours possibles. La Syro-Phénicie fait partie de notre culture, elle habite notre mémoire. Ou plus exactement, si l’on veut se permettre de penser l’humain dans sa globalité, elle occupe une des parties les plus familières, un bloc émergé pour nous de l’iceberg culturel. Le sort des Ouighour, le génocide ruandais, l’épouvantable destin du Myanmar, on s’en offusque certes, mais seule une frange d’humanistes ou d’activistes, chez nous, se sent réellement concernée. La grande masse des Européens ne s’en soucie guère, c’est bien dommage, mais c’est comme ça.

 Par contre les images de sadisme absolu du 7 octobre et de ses conséquences ont aussitôt pris racines, elles se sont installées en nous, elles ne cesseront de nous obséder, agitées qu’elles sont dans ce qu’on peut appeler notre part maudite : ce fond nauséabond, répugnant, inacceptable, contre lequel lutte, sans jamais parvenir à le détruire complètement, cette chose éminemment fragile qu’on appelle civilisation.

Il faudrait bien sûr réaliser une sérieuse anamnèse. Bien que témoin d’une bonne partie de l’histoire qui conduit à ce désastre (je suis né en 1946), je ne suis pas habilité à proposer une explication. Mais je revendique le droit de dire que cette histoire ne me laisse pas indifférent. Je suis concerné par elle, plus directement que par toute autre horreur de par le monde.

  • Tantôt je me solidarise (j’ « empathise ») avec ce qu’on appelle la « cause » palestinienne, je comprends la révolte de ceux qui furent déportés, spoliés de leurs terres. La longue histoire de la manière dont on les maltraite m’offusque, alors même que je suis évidemment horrifié par les crimes du hamas.
  • Tantôt je comprends la détermination israélienne à défendre le droit de ceux qui ont fait le choix de vivre dans un pays où les Juifs se sentent chez eux, en paix, et en démocratie. Je respecte par-dessus tout la liberté d’expression qui semble régner encore dans ce pays, et l’extrême lucidité de nombre de ses citoyens, qualités que j’ai eu l’occasion de découvrir à plusieurs reprises. Mais j’enrage en mesurant l’injustice d’un régime discriminatoire et de sa violence, qui frappe indifféremment des civils et des combattants en ce qui ressemble fortement à une punition collective, anéantissant la vie et la mémoire à Gaza (non seulement les hôpitaux et les infrastructures vitales, mais aussi les sites archéologiques, les monuments religieux, les universités, les cimetières, etc…). Je suis horrifié par la barbarie du gouvernement israélien actuel, ainsi que par une bien trop longue histoire de clôtures et de tortures

Cette tragédie, donc, ne me laisse pas indifférent. Elle ne laisse quasiment personne indifférent d’ailleurs, en Europe et en Amérique, à en juger par l’intensité des manifestations et réactions contradictoires qu’elle suscite. Si l’on est horrifié à ce point, c’est parce que cela nous dit, plus évidemment que des massacres lointains (c’est triste mais c’est comme ça), que quelque chose en NOUS, de nous-mêmes, serait susceptible de produire et de supporter une telle violence infligée et une telle souffrance vécue.

 L’antisémitisme chronique qui empoisonne, plus ou moins à leur insu, bon nombre de nos semblables, joue certainement un rôle dans l’indignation que suscite la réaction israélienne. Il encourage cette indignation. Mais il ne saurait l’expliquer. On n’a pas besoin d’être antisémite pour ressentir l’horreur qui va s’amplifiant, une horreur qui n’enlève rien à celle du 7 octobre.

 Ni l’une ni l’autre de ces horreurs, qu’il serait indécent de comparer, n’a le pouvoir, ni le droit, d’effacer l’autre.

 Il faut éviter de les mettre en balance, éviter de chercher qui souffre le plus, sous peine d’amplifier le mal, et de cautionner soit l’antisémitisme, soit le droit du plus fort. Il faut simplement exiger que cela cesse. Que nos dirigeants fassent en sorte que cela cesse. Qu’ils cessent d’être aveugles, ou pire : complices.

 Et me voici, à l’aube de mes 80 ans, bien à l’abri, pour combien de temps encore, dans une Suisse menacée de sombrer, elle aussi dans la folie de ceux qui n’aiment pas la démocratie.

 Les images de villes bombardées, d’hôpitaux et d’écoles détruites, de populations déplacées, de cadavres et d’enfants mutilés font remonter la pire mémoire ; celle des guerres que nous avons connues en Europe… que dis-je : ces images qui remontent viennent se mêler à un drame absurde que nous vivons en Europe aujourdhui, avec l’Ukraine et les atrocités de d’une guerre comparable, au niveau des tranchées et des charniers, à celle de 14-18.

 Avec Nétanyahou, Trump et Poutine on a affaire à un trio de névrosés attachés au pouvoir comme à la planche de leur salut. Ils savent, chacun, qu’ils ont tout à perdre de la paix. Et deux de ces fous encerclent de leurs gesticulations un dirigeant ukrainien désespéré qui, lui aussi, pousse l’Europe vers la guerre. Et les guerres, aujourd’hui, sont plus longues que celle de 14 (« Moi, mon colon, celle que je préfère… »).

Trump en Père Ubu, pour ne parler que de lui, ne manque pas totalement d’humour, contrairement à Hitler. Son humour est celui d’un potache sadique. Mais ce Grand Guignol n’en est pas moins un dictateur, comme il ne se gêne pas de le proclamer lui-même, en faisant semblant de rigoler…

La grande question n’est pas tant celle de son succès électoral (quand on connaît l’Amérique…), mais plutôt comment tel guignol parvient-il à diriger une stratégie d’impérialisme économique et culturel. Comment articuler le surréalisme de l’image (dérisoire) au pragmatisme (efficace) du pouvoir ?

 Visiblement les dirigeants de ce monde (à l’exception des tyrans et des fascistes) ont été pris au dépourvu. Tétanisés. A l’image de ce ministre du Monténégro bousculé par Trump. Ça date de quelque temps, mais cela dit tout.https://www.rts.ch/play/tv/lactu-en-video/video/donald-trump-bouscule-le-premier-ministre-du-montenegro?urn=urn:rts:video:8655086

 Les discours de Trump, ils font rire. Par leur énormité et leur délire narcissique.
Mais le Père UBU perd peu à peu de son énergie… il se dirige vers une pitoyable sénilité, diluée en eau de boudin.
Il faut donc garder espoir. Les démocrates commencent d’ailleurs à se réveiller de leur stupéfiante sidération…
Je rêve?

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