Roland Jaccard entre Homère, Vernant et Lévi-Strauss

Réflexion suscitée par la nouvelle de la mort de Roland Jaccard et la lecture de l'actualité

Dans une interview publiée le 26 avril 2020[1],  l’écrivain et psychanalyste Roland Jaccard déclarait, deux ans avant sa mort volontaire :

« Je veux être incinéré et laissé au bord de la route. Tout est poussière et redevient poussière. Si je devais me définir d’une formule, je dirais : terriblement anti-écologiste et farouchement favorable à la disparition de l’espèce humaine ».

On touche probablement ici, en cette formule biblique autant que nihiliste, le fond le plus obscur de la pensée contemporaine.

Dans la conception homérique, dans l’Iliade et l’Odyssée, la mort marque pour l’individu un terme définitif. Au moment de la mort, « l’âme, à la façon d’une fumée, disparaît sous la terre avec un petit cri » (Iliade 23, 107). Les morts ont perdu le ménos, la force, l’élan, l’énergie. Ils sont appelés « têtes faibles » (têtes dépourvues de ménos) : Odyssée 10, 521). Il leur manque le support physique, corporel, des sentiments : il leur manque les phrénes, qui sont un organe interne du corps que l’émotion peut déplace. Ils ne sont plus qu'un souffle, une âme, une psuchè semblable à un papillon (qui se dit aussi psyché), une image évanescente (une idole, éídolon). Les peintres grecs représentent cette « idole » comme un tout petit humain ailé, qui rejoint le groupe de ses semblables, tourbillonnant autour de la baguette d’Hermès, le psychopompe.

La crémation sur le bûcher funéraire signifie la fin de toute implication du mort dans le monde des vivants. L’ombre de Patrocle, non encore expédiée dans l’Hadès par le rituel du bûcher et du dépôt des cendres dans le tombeau, s’adresse à Achille :

« Tu dors, et moi, tu m’as oublié, Achille ! Tu avais souci du vivant, tu n’as nul souci du mort. Ensevelis-moi au plus vite, afin que je passe les portes d’Hadès. Des âmes sont là, qui m’écartent, m’éloignent, ombres de défunts. Elles m’interdisent de franchir le fleuve et de les rejoindre, et je suis là, à errer vainement à travers la demeure d’Hadès aux larges portes. Va, donne-moi ta main, je te le demande en pleurant. Je ne sortirai plus désormais de l’Hadès, quand vous m’aurez donné ma part de feu. » (Iliade 23, 69-76, traduction Mazon).

Cette vision découle non pas du pessimisme, mais d’un amour infini de la vie. Ce qu’on pourrait appeler la sous-évaluation pour l’individu de la pseudo-existence post-mortem est inversement proportionnelle à une surévaluation de la vie collective, de la lumière, de l’éros, des bonnes choses et de la musique. La joie des vivants entraîne en effet l’absolue nécessité de la survie collective, laquelle assure, pour le défunt, une survie de mémoire. Jean-Pierre Vernant a écrit là-dessus de très belles pages : « Par la mémoire du chant répété à toutes les oreilles d’abord, par le mémorial funéraire offert aux yeux de tous, ensuite, une relation s’établit entre un individu mort et une communauté de vivants »[2]

Sans cette certitude, pas de littérature, pas de poésie, pas d’art…

Roland Jaccard annonçait la mort de la littérature. Logique ? Oui, peut-être du moment que cet individualiste sans illusion, mais amoureux de la jeunesse et de la beauté, et grand provocateur, se disait anti-écologique et favorable à la disparition de l’espèce humaine. Il devait, comme d’autres d’ailleurs et pas des moindres, penser comme vraisemblable sa disparition dans un oubli total. Souvenons-nous du Finale de l’Homme Nu de Claude Lévi-Strauss (1971): « …Il incombe à l’homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu’il n’était pas présent autrefois sur la terre et qu’il ne le sera pas toujours, et qu’avec sa disparition inéluctable d’une planète elle aussi vouée à la mort, ses labeurs, ses peines, ses joies, ses espoirs et ses œuvres deviendront comme s’ils n’avaient jamais existé, nulle conscience n’étant plus là pour préserver fût-ce le souvenir de ces mouvements éphémères sauf, par quelques traits vite effacés d’un monde au visage désormais impassible, le constat abrogé qu’ils eurent lieu c’est-à-dire rien » (dernières lignes, p. 621).

Le malheur veut qu’une large portion des politiques de chez nous, misérablement dépourvus de l’intelligence formidable de Lévi-Strauss, du talent littéraire et de l’humour lucide, voire sarcastique, de Roland Jaccard, affiche sans aucune hauteur de vue un même pessimisme sur l’écologie et semblent se moquer comme de l’an quarante de la survie de l’humanité. Ces prédicateurs cyniques de la croissance à tout prix sont encouragés par des conseillers convaincus par l’économie libérale. Loin d’être eux aussi des réalistes lucides, leur nihilisme et leur égocentrisme aveugle ressemble franchement à de la bêtise et à de la lâcheté. Loin de vouloir garder courage et lutter, ils sont naturellement des contempteurs de l’asile et des droits humains. Pas étonnant. Par rapport aux enjeux réels de ce monde, ils ont une attitude qu’on pourrait assez facilement concilier avec une pensée chrétienne apocalyptique, mais en aucun cas avec l’usage du monde inspiré par une lecture d’Homère.

[1] https://lesplusbellesplumes.com/je-laffirme-haut-et-fort-la-litterature-est-morte/?fbclid=IwAR1AivtFiJFXTQpbvO1fUl4AxYPixzT7Mzq4yLhKU5VwqvrcbIw3JnOgjNA

[2] Cf. Jean-Pierre Vernant, L’individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne (1989). 

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