Philippe Borgeaud
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Billet de blog 23 nov. 2015

Pauvres humanités

Philippe Borgeaud
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Dans le journal italien La Repubblica il y avait récemment un article sur la disparition programmée de la philosophie dans les lycées. Au détriment de la philosophie, on veut renforcer la religion ; on privilégie un « enseignement de la religion », « ora di religione » ou quelque chose comme ça. C’est un truc bizarre ; peut-être une forme d’histoire des religions, mais très théologique. Ça, ça a du succès. Ce qui disparaît, c’est la philosophie, la philosophie telle qu’on en a besoin. Ce n’est pas le thomisme ou je ne sais quel système dont on a besoin. Non, c’est l’histoire de la philosophie. Le journal interrogeait des philosophes qui expliquaient l’intérêt de l’histoire de la philosophie.

J’ai l’impression que la vraie histoire des religions, en perspective comparatiste, historienne et anthropologique, c’est analogue à l’histoire de la philosophie. Je ne dirai pas que la philosophie est une branche de l’histoire des religions. Mais je pense que ce que font les historiens des religions sérieux, c’est une branche essentielle des sciences humaines, une branche des humanités qui permet d’avoir un regard critique sur les manières de penser les choses les plus essentielles. Et c’est ça qui est menacé aujourd’hui. On nous dit de tous côtés, du Japon à l’Italie et à la Suisse (d’où j’écris) que ce qu’il faut, c’est renforcer les savoirs utiles (économie, sciences applicables), et aussi encourager la foi. C’est aussi le programme chez moi de certains mouvements politiques de l’extrême droite. M. Blocher disait il y a peu qu’il faudrait supprimer les humanités qui sont inutiles dans l’enseignement universitaire, que ça ne sert à rien ! Mais il n’est pas contre l’enseignement de la religion, que je sache. Ce qui veut dire qu’on est revenus à la case départ, à une situation très éloignée, très vieille, qui n’est pas, excusez-moi du saut énorme que je fais ici, sans rappeler ce que disait le théologien romain Varron : « Il est heureux que le peuple ignore des choses qui sont vraies, et croie des choses qui sont fausses. » Comme ça il est tranquille, le peuple. La philosophie et l’histoire des religions sérieuses, ce sont des choses dangereuses.Ce sont des disciplines qui poussent à la critique. La difficulté qu’il y a à parler de ces choses au niveau des pouvoirs politiques, vient de ce qu’on ne dit pas des choses qu’ils désirent entendre. On est poussés à la contestation, par ce que l’on fait en historien, en philosophe ou en anthropologue. Parce qu’on est critique par rapport aux coutumes et encore plus par rapport aux coutumes politiques. On est poussés à affirmer des choses dangereuses, par l’analyse des discours, par l’analyse des rituels. Alors vous me direz, il y a deux possibilités : soit on en reste au libertinage du XVIIème siècle, c’est-à-dire qu’on peut faire tout ce travail là sans protester dans les rues. On ferme la porte et on discute entre nous, tout en pratiquant ce qu’il faut pratiquer à l’extérieur. Soit on est des libertins du XVIIIème  siècle,comme Diderot, et on fait la Révolution française.

 Mais il nous faut bien regarder ce qui se passe aujourd’hui. Parler non seulement des marchands d’armes qui n’aiment pas les sciences humaines, mais aussi de ces gens, de ces individus qui font des prêches ici et là, appelant à la violence ; des individus qui, oui, sont des manipulateurs, des idéologues manipulateurs, ceux qui appellent au Jihad ou ceux qui, de notre côté, appellent à la Croisade. En tant qu’historien des religions, on est armé pour déconstruire leurs manipulations. Quand on prend une secte actuelle, on peut la déconstruire ; on peut voir avec quoi elle a été fabriquée, avec quels éléments. Au fond, on est armés pour faire ça. Je pense sincèrement que… à part quelques illuminés, les masses populaires se fichent de la religion. Mais elles ne s’en fichent plus tout à fait quand on en fait un drapeau, un signe identitaire. Ça, c’est du fabriqué ! Ce n’est pas inhérent à l’humain ça !

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