Scène de vie ordinaire : 30 Roms squattent chez moi


Scène de vie ordinaire : 30 Roms squattent chez moi.

Le contexte

J’habite à Antibes. J’ai 44 ans. Je travaille dans le domaine de la formation. Depuis plusieurs années notre maison, pour laquelle nous avions entamé des travaux de rénovation, était en attente de reprise de travaux…un long procès contre une entreprise et un architecte, peu scrupuleux et incompétents dirons-nous. Seul le toit et les 4 murs subsistaient après les quelques travaux effectués.

Des expertises et contre expertises, des contestations nous ont longtemps obligé à laisser libre, l’accès au chantier et à l’intérieur de la maison.

Début 2011, durant le printemps Tunisien, une première vague de squatteurs prend possession des lieux. Après quelques mois et beaucoup de palabres ils s’en vont durant l’été. Au début de l’hiver, une deuxième vague de squatteurs débarquent, originaires d’Afrique du Nord et de Roumanie. Là aussi après quelques mois et moult discussions ils s’en vont au printemps. Un troisième envahissement par quelques familles Roms a lieu courant 2012 ; ils s’en iront à l’automne, très vite remplacés par le dernier groupe qui prendra possession des lieux en Décembre 2012. Ils sont partis après quelques mois de négociations en Septembre 2013.

Cela ne s’est pas fait sans quelque « résistance » de notre part : de nombreuses obstructions du chantier que nous avions construites, afin d’en assurer la protection, respectant l’obligation règlementaire qui nous était faite, ont été détruites, de nombreuses chaines et cadenas cassés, etc.

Mais ce n’est pas ceci qui fût le plus difficile à supporter.

 

Dura lex, sed lex ?

Dans le même temps, nous découvrions des lois et leurs applications, réservant quelques surprises. Une municipalité, qui fait son travail par ailleurs, nous informe lors de la dernière entrée forcée dans notre maison que les squatteurs sont présents depuis plus de 72h, nous n’avons donc pas le droit d’intervenir et de leur demander de partir. Nous devons faire un recours auprès de la préfecture.

Une préfecture qui met plus de 7 mois pour réagir à nos courriers RAR, mails et appels téléphoniques, pour finalement nous répondre qu’elle choisit de ne pas appliquer la loi invoquée (loi sur le logement opposable du 05 Mars 2007, article 38) pour l’évacuation du squat. Il nous faut effectuer un référé auprès du tribunal. Et prévoir environ 4 000€ de frais d’avocat et de justice. Le préfet pour expulser doit parallèlement proposer un relogement… en principe. Lors de la dernière intrusion de notre maison, une vingtaine de personnes sont arrivées au moment de l’expulsion d’un autre squat de Juan les Pins. Preuve que tous, loin de là, n’ont pas de proposition de relogement. Preuve malgré cela, que des expulsions ont lieu.

Nous avons donc constaté, qu’un squatteur qui envahit la propriété d’autrui (dans le cas où le propriétaire s’en préoccupe régulièrement et tente de l’habiter), en vient à disposer de droits qui transfèrent la responsabilité de la gestion de populations en grande précarité, de l’Etat et des collectivités locales vers le citoyen. L’Etat et les collectivités plutôt que de proposer des solutions prévues d’ailleurs par la loi, jouent la montre et imposent aux citoyens la gestion de situations qui ne peuvent que les dépasser. Ceci en dehors de toute considération de la situation du propriétaire de ce bien.

La loi, de ce point de vue, est incompréhensible, pour la totalité des personnes que j’ai croisées. Comment affronter les problèmes créés par ce squat ? Cela me laisse tout à fait perplexe. Cela laisse un sentiment profond d’injustice à deux niveaux, j’y reviendrai.

 

Les problèmes arrivent

Problèmes avec la municipalité qui se doit de faire appliquer la loi, même avec mansuétude, même avec un soutien régulier : nécessité d’un entretien du chantier, de respecter certaines normes d’hygiène, alors même que je ne disposais plus de la jouissance de ce bien.

Problèmes avec les voisins, victimes de nuisances : bruits (30 personnes dans un espace de moins de 100 m2), odeurs (toilettes creusées dans le sol, à l’air libre, en pleine ville, en plein été), animaux et insectes ; dépôts sauvages d’ordures ; horaires très décalées avec des voisins qui travaillent ; enfants qui jouent bruyamment dans la rue ; altercations avec d’autres squatteurs ; descentes de polices ; branchement sauvages EDF, utilisation de parking et bosquets pour des utilisations peu communes et peu hygiéniques, accumulation de déchets de toutes sortes en quantité importante…. Voisins qui se révoltent et accusent : nous ne faisons pas tout ce qui est en notre pouvoir, ou encore pas assez bien, ou pas assez vite. Nous nous moquerions des situations qu’ils rencontrent.

Problèmes avec la préfecture, totalement absente, dans l’accompagnement. Le respect de la légalité est « normal » me direz-vous !

Problèmes financiers liés aux multiples frais à engager, afin de répondre aux attentes des uns et des autres.

Préoccupation permanente, liée aux exigences des uns et des autres, aux aléas de la vie d’un squat ; liée aux incompréhensions que crée la proximité de 2 modes de vie, tout du moins de 2 situations de vie très éloignées (d’une part des salariés dans les appartements ou maisons des alentours qui vivent « normalement » et d’autre part la subsistance, la survie d’un groupe important et disparate, d’un squat, sans sanitaires, sans eau potable, sans eau courante, sans électricité, avec de nombreux enfants y compris en bas âge).

Investissement au long cours, chronophage, qui vous fait endosser, de fait, le rôle de tampon. Mais aussi, le rôle de responsable de la situation, voire d’accusé quelquefois. Même si nous n’étions pas les seuls responsables et accusés visés.

Ce fut dur, plus d’une fois, mais ce n’est pas précisément ce qui fut le plus dur à supporter.

 

Les Roms : « Nègres » du 21ème siècle ?

Comme je le disais plus haut, le sentiment d’injustice est fort.

Le sentiment d’incompréhension et d’injustice ressenti autour de moi l’était aussi.

Sentiment d’incompréhension et d’injustice qui cherche un responsable, la logique conduit évidemment à prendre le fauteur de trouble pour le responsable. Lorsque ces responsables sont différents, se conduisent de manière différente, ont d’autres codes, d’autres mœurs, d’autres modes de vies, le rejet n’est pas loin, la haine non plus.

Très vite, les dires, le vocabulaire que j’ai eu l’occasion d’entendre autour de moi, s’est focalisé non pas sur la situation qu’il fallait résoudre, mais sur la présence, l’existence même des Roms.

Leur présence injustifiée sur notre territoire, leurs larcins, leur saleté, leur odeur, leur fainéantise, la mendicité, les trafics, leur incapacité à la discrétion, les avantages injustifiés et immenses dont ils bénéficiaient et que même les français ne parvenaient à obtenir, etc. Mais rarement un mot pour lier certaines situations à leurs conditions de vie d’une extrême précarité.

C’est l’autre sentiment d’injustice auquel j’ai déjà fait référence.

Comment peut-on laisser vivre des êtres humains dans de telles conditions ? Que d’indignité à vivre dans une société qui déconsidère ne serait-ce qu’un seul être humain ainsi.

Dans les nombreuses discussions que j’ai pu avoir, dans le quartier, avec les autorités, etc., j’ai à de multiples occasions eu l’impression de me retrouver au 19ème siècle dans des conversations esclavagistes, qui permettait à un être humain d’assimiler d’autres humains à des animaux par le vocable, les jugements de valeurs. Non, toutes ces personnes n’étaient pas xénophobes, mais les informations partielles dont elles disposaient sur la situation locale, les amenaient bien souvent à des jugements erronés.

La solidarité, l’empathie, sont aussi des constructions culturelles, il n’est pas aisé de les conserver en toute circonstance.

La concurrence sociale que nous vivons à travers le chômage de masse, à travers les différentes formes de précarité que vit près de 20% de la population, mais aussi le sentiment d’insécurité sociale et sociétale entretenu par certains politiques et médias conduisent à favoriser les conditions du repli sur soi, de l’opposition des groupes sociaux. Depuis une vingtaine d’années ce sont les groupes sociaux les plus précaires qui sont mis en opposition, en concurrence, de manière de plus en plus violente.

 

D’autres avant les Roms

Comment ne pas penser lorsque l’on entend ce déni d’Humanité, à celui qu’ont subi les Italiens dans les années 1890 jusqu’aux années 1920-1930, mais aussi les Espagnols dans les années 1930 lorsqu’ils ont émigré en France: si l’on se réfère à certains journaux de l’époque, à certaines affiches : ils sentaient mauvais, étaient sales, volaient, mentaient, étaient feignants, mangeaient le pain des Français.

Ils fuyaient la misère, le fascisme, la guerre et venaient chercher un avenir pour eux, pour leur enfants.

Que font aujourd’hui les Roms, citoyens à part entière de l’Union Européenne au 1er Janvier 2014, sinon chercher un avenir meilleur que dans leur pays d’origine, pour eux et leur enfants, fuyant des situations proches des persécutions dans certains pays de l’Europe de l’Est.

L’U.E. prévoit l’intégration des populations fragiles, près de 4,5 milliards sont prévus pour la France. Un petit million est utilisé pour l’intégration des Roms, Tziganes et gens du voyage. Les moyens existent donc, pour solutionner bon nombre des difficultés rencontrées.

J’ai rencontré des êtres humains qui comme moi vivaient une situation injuste.

J’ai rencontré des êtres humains qui veulent scolariser leurs enfants, des enfants qui s’adaptent très bien au système scolaire Français, accompagnés par les bénévoles de R.E.S.F. (réseau éducations sans frontière).

J’ai rencontré des êtres humains qui aimeraient avoir l’eau courante, l’électricité.

J’ai rencontré des êtres humains qui cherchent, pour la plupart, à travailler.

Opposer les plus précaires, c’est souvent la réponse politicienne que nous entendons dans ce département… et ailleurs.

Dans ma commune qui compte à peine 6% de logements sociaux alors qu’elle devrait en compter 25%, les plus modestes et les contribuables locataires en général, paient 2 fois la note.

Une première fois, du fait du manque de logements sociaux, les prix dans le locatif privé sont tirés à la hausse.

Une deuxième fois, du fait des amendes dont la commune doit s’acquitter, chaque année, pour compenser les lois que les élus ne respectent pas, nos impôts partent en fumée. Les budgets votés par la communauté d’agglomération ne sont même pas dépensés en totalité.

Avec 25% de logement sociaux dans notre commune, non seulement tous les demandeurs de logements sociaux actuels pourraient accéder à un HLM, mais il y aurait même de quoi répondre aux mesures d’urgence. Je ne parle même pas des subventions Européennes qui attendent des projets.

Que les pauvres et les précaires se jalousent, qu’ils s’affrontent aux classes moyennes, pendant ce temps-là, ils ne se tourneront pas vers ceux qui détiennent le pouvoir, créent ou maintiennent ces inégalités, chaque année plus importantes.

Les 2 % les plus riches gardent le contrôle social et s’enrichissent au détriment des 98% restant.

Oui, c’est bien cela le plus difficile à supporter. Le manque de solidarité, les jugements de valeurs, la mise au ban social, le refus par les institutions locales de faire une place, le déni d’Humanité.

L’espoir reste cependant permis :

- ces personnes ont bien voulu partir d’elles-mêmes devant les difficultés que cela nous créait, preuve que le dialogue est possible…

- alors qu’ils étaient pistés dans la ville et empêchés de trouver un lieu pour dormir, pour mettre à l’abri une douzaine d’enfants de 1 à 12 ans, alors que leur véhicule qui permet de dormir à l’abri était emmené à la fourrière et engloutissait leurs maigres économies, aucune violence de leur part…

- une voisine de leur nouveau lieu de galère qui apporte des couvertures, malgré le regard désapprobateur d’autres voisins…

Mais que veulent-ils ?

Des maisons, des automobiles, des télévisions ?

Non, rien de tout cela.

« Un petit bout de terrain quelque part, n’importe où à Antibes, pour y dresser nos tentes, un point d’eau pas trop loin » disent-ils.

C’est ce qu’ils osaient demander, d’un air emprunté, comme s’ils avaient demandé la Lune.

Un endroit… juste pour exister….

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