Shimon Perez, artisan des accords d’Oslo et de l’arrivée de Netanyahu au pouvoir.
Bernard Guetta dans sa chronique de France inter du 28 septembre 2016 se dit étonné par les titres de la presse française et internationale, présentant Shimon Peres comme un faucon devenu colombe. Pour lui, il n’y a pas de contradiction entre les deux supposées étapes de la vie de cet homme, entièrement dévoué à la seule défense de son pays. Shimon Peres, dit-il, « s’est acharné à doter Israël d’un armement, classique et nucléaire qui lui était absolument nécessaire, et a voulu installer son pays dans la durée, sachant que le seul moyen d’y parvenir était la paix avec les Palestiniens. ». Pour atteindre cet objectif, ajoute-t-il, Shimon Peres souhaitait créer, sur le modèle de l’Europe économique de Jean Monnet qui avait réconcilié la France et l’Allemagne, un marché commun du Proche Orient, qui réconcilierait, les Palestiniens et les Israéliens.
Ce rêve d’un marché commun d’Israël et des pays arabes voisins, nous confie-t-il, est évoqué avec fougue, par Shimon Peres lors d’un dîner auquel il l’a invité ainsi que quelques figures politiques de l’intelligentsia française.
Dans cette rubrique, qui s’apparente à un panégyrique, Bernard Guetta charmé par Shimon Peres, au point de l’imiter, emprunte,au micro de France Inter l’accent du peuple yiddish d’Europe centrale » d’où il est issu.
Que Bernard Guetta ait été séduit par son ami Shimon Peres, rien d’étonnant. Shimon Peres était un séducteur qui avait appris le français pour favoriser ses entrevues avec les vendeurs d’armes auprès desquels il faisait son marché. Un français mâtiné d’un fort accent biélorusse, loin d’être un handicap, était un atout supplémentaire pour des interlocuteurs friands d’exotisme.
Pour Leila Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine auprès de l’UE, interviewée dans Un jour dans le monde sur France inter le 28 septembre 2016, Shimon Peres était le champion des belles paroles, présentant Israël sous l’image de la confiance, de la justice et de la moralité. Celui qui a fait Oslo, et s’est ensuite allié au pire ennemi de ces accords, Ariel Sharon. Celui qui n’a pas su prendre les bonnes décisions après l’assassinat de Yitzhak Rabin, et qui aurait dû accepter d’être dans l’opposition et faire en sorte que le camp de la paix se renforce. Peres ? « Un homme de la diaspora qui a voulu, dit-elle, devenir un sabra (Israélien né en Israël), et qui a doté Israël de la puissance nucléaire ».
Même discours de la part de Vincent Lemire, historien du Centre français de Jérusalem, qui qualifie Peres de « Prince de l’ambiguïté », dont la souplesse idéologique s’apparentait à celle d’un François Mitterand, qui « a commencé sa carrière avec le Mapaï, ancêtre du parti travailliste, et qui la termine alors que ce parti n’existe plus, dirigé qu’il est actuellement par un inconnu, Isaac Herzog ». Peres, père de la bombe atomique grâce à sa forte amitié avec Guy Mollet. Peres, celui qui fait son marché en URSS, Europe centrale et en France. Peres, celui qui « fait plier les Américains sur l’embargo de la vente d’armes à Israël à partir de 1963, et qui parvient à un accord d’alliance et de défense stratégique qui vaudra à Israël une livraison importante d’avions et de chars en 1964-1965 », lesquels, ajoutés aux avions français, feront gagner la guerre des Six jours à Israël. Car ce n’est pas, dit Vincent Lemire, Moshe Dayan et Rabin qui ont gagné la guerre des Six jours, mais bien Shimon Peres.
Michel Bar-Zohar, ancien soldat des guerres de 1967 et de 1973, docteur en sciences politiques, enseignant à Haïfa puis à Emory en Atlanta, auteur de Shimon Perez et l’histoire secrète d’Israël, aux éditions Odile Jacob, raconte comment Israël a acquis la bombe nucléaire :
« Le 24 octobre 1956, a lieu, à Sèvres, la signature d’un protocole, avec Bourgès-Monoury et Christian Pineau. Israël exige, en échange de sa participation à l’opération du canal de Suez, que la France construise un réacteur nucléaire. Un deuxième accord le 23 août 57 reste secret, une véritable alliance dans le domaine du nucléaire, au prétexte que même avec l’usine de séparation du plutonium, les fins resteraient civiles. Or, une unité de séparation du plutonium ne peut avoir qu’un objectif : la production de plutonium, matériau indispensable à l’énergie nucléaire… Israël construit, pour faire écran, un petit réacteur ouvert au public, à Nabi Rubin. […] Des ingénieurs français travaillaient à la construction du réacteur Dimona, hébergés, sous des noms d’emprunt, à Beersheba. »
Cette coopération nucléaire s’amplifie, poursuit Michel Bar-Zohar, à l’insu de De Gaulle, grâce à Jacques Soustelle.
« En 1962, Couve de Murville reçoit plusieurs rapports mentionnant l’achat de grosses quantités d’uranium par Israël, au Gabon et Afrique du Sud et en Argentine et via des sociétés écrans en Belgique, et en Pennsylvanie. […] De Gaulle dut mentir aux chefs d’Etats arabes en déclarant que le réacteur israélien n’était pas équipé pour produire du plutonium"
"Couve de Murville dut mentir à Kennedy en disant que les missiles vendus par la France étaient à court rayon d’action, et non porteurs d’armement atomique. »
La fin justifiant les moyens, Shimon Peres n’ayant pas été très regardant sur la légalité des transactions et accords de coopération nucléaire, le petit pays, dont Bernard Guetta dit qu’il « en avait bien besoin » s’est donc trouvé pourvu de la bombe atomique, possédant, en 2016, secret de polichinelle, quelque deux cents ogives nucléaires…
Si Shimon Peres est le père de la bombe atomique pour Israël, il a aussi été l’artisan des accords d’Oslo. Mais ne s’agissait-il pas, comme pour la bombe, d’assurer avant tout la « sécurité » d’Israël, dont Bernard Guetta nous dit qu’il s’y est consacré tout au long de son existence ?
À la différence de Yitzhak Rabin qui tente des pourparlers à Washington avec une délégation palestinienne dont il demande qu’elle ne comprenne pas de membres de l’OLP, Shimon Peres opte pour le canal d’Oslo où le diplomate norvégien Terje Larsen, ami de Yossi Berlin, propose d’accueillir les discussions. Pour Peres, à la différence d’Yitzhak Rabin, le seul partenaire possible était l’OLP. Michel Bar-Zohar rappelle à cet égard un coup de téléphone d’Amos Oz à Peres : « Shimon, Arafat traverse une mauvaise passe, il faut le tirer de là. » Pour mémoire, le quartier général de l’OLP est à Tunis, L’OLP est exsangue, après l’aventure les années de guerre au Liban. Yitzhak Rabin accuse Peres de favoriser le canal d’Oslo et de risquer de faire capoter les négociations de paix avec le Liban, la Jordanie, et la Syrie. Mais en définitive, c’est Peres qui triomphe. Arafat, dit Michel Bar-Zohar, « était enthousiaste à l’idée de rentrer à Gaza, et était prêt à faire des compromis. « Le 30 août l’accord d’Oslo était présenté aux ministres stupéfaits, habitués aux négociations stériles de Washington. »
À partir de là on pouvait penser que Peres allait s’attacher à faire appliquer ces accords à la cause desquels il s’était tellement dévoué, et qu’après l’assassinat de Yitzhak Rabin, auquel il avait lui-même échappé, il allait reprendre le flambeau de Rabin, incarnant la figure gaullienne ou israélienne de « l’homme de guerre qui fait la paix », mais, comme le dit Vincent Lemire : « Peres n’est pas un chef de guerre, il a essayé début 1996, de se grimer en chef de guerre en faisant assassiner Yahia Ayache en pleine trêve, ce qui a provoqué quatre attentats suicides en représailles en février et mars 1996. Il a aussi, lors de l’opération « raisins de la colère » au Liban, causé le bombardement de populations civiles à Cana, qui a tué 106 civils protégés par l’ONU ».
L’homme politique pâtit évidemment de ces déboires et perd les élections de mai 1996 alors que six mois plus tôt, en novembre 1995, il avait vingt-cinq points d’avance sur Netanyahu. Ce dernier refuse de former un gouvernement avec Peres. En 1999 Ehud Barak, élu devant Netanyahu, s’abstient de donner un poste important à Peres. Sharon gagne les élections après l’intifada de 2000 et nomme Peres ministre des Affaires étrangères. En 2005, ce dernier quitte le parti travailliste et rejoint Sharon dans Kadima.
Peres eût pu, comme le dit Leila Shahid s’employer à défendre les accords d’Oslo, dont Michel Bar-Zohar dit qu’ils devaient constituer une étape transitoire dans le processus de paix, et qui ont finalement conduit à un recul de cette paix. Le premier accord, rappelle-t-il, « devait être suivi d’une négociation conduisant à un règlement définitif, mais les Israéliens ont évité de s’engager dans des négociations sérieuses avec les Palestiniens, choisissant de s’engager dans une succession d’accords intérimaires par lesquels les Palestiniens concédaient des portions de territoire sans rien obtenir en échange, sinon des promesses ».
Ironie de l’histoire, l’artisan des accords d’Oslo, est devenu fossoyeur de ces mêmes accords.
La continuité que revendique Bernard Guetta à propos du personnage Peres est sans doute à chercher par-delà le clivage « faucon, colombe », à savoir dans la recherche du pouvoir, un pouvoir qui permet de plaire.et de séduire. Comme le dit Amos Oz, " il a cherché toute sa vie à être aimé ". Et Gidéon Levy rapporte, quant à lui, dans un article Ha’aretz repris par Courrier international du 22 au 28 septembre, cette habitude qu’il avait de demander à la poignée d’apparatchiks qui l’accompagnait après une réunion post-électorale: « Comment est-ce que j’étais? ».Et de commenter: « Il avait un besoin maladif de reconnaissance. »
L’homme est aussi, comme son maître Ben Gourion, pétri de références à une bible sioniste sécularisée, à laquelle on peut recourir comme cadastre. Michel Bar-Zohar raconte à ce propos qu’au Lycée de Guela, Shimon « était le seul à faire partie de « jeunesse ouvrière », voyant son avenir dans les kibboutz, en agriculteur bronzé, resplendissant de santé, labourant les champs fertiles de la vallée de Jezreel, chantant le soir, et montant la garde la nuit sur un cheval au pied léger ». (À noter que « jeunesse ouvrière » sur l’échiquier politique est plus « modéré », plus proche de Ben Gourion, que le mouvement Hashomer Hatzaïr, qualifié « d’extrême gauche « , qui va jusqu’à prôner un Etat binational).
Il raconte aussi que quand Shimon Peres entreprend d’écrire ses mémoires, « il envisage de commencer son récit à l’âge de quinze ans, comme s’il n’avait aucun passé dans la diaspora ».Une posture qui confirme son désir de devenir un sabra,un homme nouveau en rupture avec le juif de la galoute.
Autres occurrences de l’adhésion de Shimon Peres au droit au retour en Terre promise :
En 1938, au collège agricole de Ben Shemen, il écrit, en phase avec la future déclaration d’indépendance israélienne : « Peuple d’Israël ! Retourne à la Terre. Prends-y racine ! La terre guérira ton dos endolori par deux mille ans d’exil ; ».
Il se joint aussi à une expédition secrète au site de Massada, où le groupe compte ouvrir une voie facilitant l’immigration clandestine. Interpellé par les policiers, il aurait répliqué : « Nous n’y sommes pas allés depuis 2000 ans. »
Ilan Greisalmer, autre invité de la même émission « Un jour dans le monde », nous renvoie au sioniste colonisateur qu’a été Shimon Peres, disant de lui qu’il avait été « l’un des pères du processus de colonisation dans les territoires, à l’origine des premières implantations sérieuses ». (Un processus de colonisation qui, faut-il le rappeler, se poursuit pendant la mise en place des accords d’Oslo.)
On apprend aussi à la lecture du livre de Michel Bar-Zohar, que Shimon Peres aurait suggéré à la France qu’elle loue la Guyanne à Israël pour trente ou quarante ans. Peres aurait imaginé l’installation de milliers de juifs et la naissance d’une succursale d’Israël, et aurait convaincu des dirigeants du syndicat employeur Histadrout.
L’exotisme semble constituer un paramètre d’importance eu égard au parcours du jeune immigrant d’Europe centrale. En 1936 il adhère au groupe Hanovar Haoved, affilié à la Histadrout, qui habille ses membres de shorts kaki, de chemises bleues fermées au col par un cordon rouge, et qui leur fait « dresser leurs tentes près du cimetière musulman, au nord de Tel Aviv ». Un Tel Aviv dont Michel Bar-Zohar nous dit qu’il « l’enchanta, avec ses cinémas, ses théâtres, ses mouvements de jeunesse, sa plage au sable d’or, ses matches de foot, ses glaces, ses pastèques, ses passants bronzés, ses terrasses de cafés, ses spécialités locales comme le falafel. Paris, en comparaison était une vieille femme ridée. »
Shimon Peres est donc ce commis voyageur devenu père de la bombe atomique israélienne, vainqueur de la guerre des Six jours, artisan d’accords d’Oslo jamais mis en œuvre, et… de l’arrivée de Benjamin Netanyahu au pouvoir. Autant d’objectifs atteints en raison de sa capacité à séduire et son amour du pouvoir. Il a sans doute rêvé avec son projet de marché commun du Proche Orient, mais il est difficile de le considérer comme l’artisan de la paix qu’une certaine presse israélienne veut qu’il soit, titrant : « Le pionnier de la bombe nucléaire et le champion de la paix. ». Titre qui fait dire à Vincent Lemire : « La paix est morte mais la bombe est toujours là. »
Dans la mesure où, comme le reconnaissait Bernard Guetta, Israël a toujours placé sa « sécurité » au premier plan, et que par ailleurs cet Etat a toujours conditionné l’objectif de paix à une expansion territoriale, la timide reconnaissance mutuelle du début des accords d’Oslo ne pouvait que se transformer en astre mort.
« Cela va faire, dit Leila Shahid, un demi-siècle que les Palestiniens vivent sous occupation, et les pourparlers d’Oslo ont vingt-trois ans. Qui négocie pendant vingt-trois ans ? Peut-on croire que Shimon Peres n’a pas de responsabilités dans cinquante ans d’occupation des Territoires ? Le conflit nourrit depuis cent ans ce qui ne va pas en Méditerranée et le terrorisme international instrumentalise l’injustice en Palestine pour justifier ses actes terroristes. »(Pour rappel, le mandat britannique est ponctué de troubles dus à l’immigration massive des juifs en Palestine, le moment le plus représentatif étant constitué par la révolte arabe de 1936-1939.)
Une instrumentalisation qui devrait faire réfléchir, ceux qui sont toujours prompts à minimiser l’importance du conflit israélo-palestinien en le comparant, sur le plan du nombre des victimes, à des conflits plus meurtriers, en vertu d’un laisser-faire qui avalise la normalisation en cours dans les territoires palestiniens.