Philippe Val et les roquettes du Hamas
Comparaison n’est pas raison
Janus Gruter ; Florilegium (1610)
Philippe Val écrit à la page 231 de son livre Malaise dans l’inculture :
« Le journaliste se berce dans l’illusion qu’il obéit à des principes déontologiques alors qu’il s’agit de principes théologiques. La couverture des événements du Proche Orient de l’été 2014 en est une illustration. Les reporters traquaient tout ce qui pouvait susciter l’émotion de ceux qui sont contre la mort des enfants et le désespoir des mères. Mais imaginons une minute que des terroristes aient conquis la Belgique et projettent de faire disparaître la France en tirant des roquettes sur Lille, Maubeuge, Tourcoing, Metz, Nancy. Que doit faire l’État ? Déplorer que les pauvres terroristes qui leur tirent dessus n’arrivent pas à conquérir le territoire qu’ils convoitent et trouver normal de voir tomber des roquettes sur des bâtiments civils ? Ce que l’on comprendrait pour n’importe quel pays au monde, on refuse de le concevoir pour Israël ».
En comparant Israël à la France, et la Belgique à la bande de Gaza, Philippe Val reprend une image déjà utilisée par Élie Barnavi, ancien ambassadeur israélien en France.
La comparaison est tentante, en effet, la Belgique jouxte la France au nord, comme la bande de Gaza jouxte Israël au sud. De plus la frontière nord a été historiquement la voie de pénétration des armées ennemies. Mais la comparaison s’arrête là. En effet, les Belges ne vivent pas sous un blocus (ou un siège moyenâgeux) mis en place par la France, qualifié au demeurant, de crime de guerre par le droit international. Ils n’ont pas été chassés de France en 1948, et ils n’ont pas de liens identitaires avec ceux qui seraient restés en France, soit comme citoyens français « assimilés », (arabes israéliens) soit comme « belges » en terre française (Cisjordaniens).
Philippe Val utilise unilatéralement le mot « terroriste ». Le terroriste est celui qui fait régner la « terreur », et le lancement de roquettes ne peut qu’être « terrifiant » pour celui que visent ces engins de mort. A contrario, le régime de séparation par enclaves isolées, routes de contournement, Check points, bouclages, arrestations, détentions arbitraires, raids nocturnes, destructions de maisons « civiles », exécutions extrajudiciaires, constituent, eux aussi, une forme de terreur. Si on peut incriminer la charte du Hamas, et donc montrer que le texte fondateur lui-même est problématique et que les événements ne sont pas accidentels, on peut également mentionner la charte du Likoud, laquelle dénie tout droit des Palestiniens à un État. On pourrait aussi rappeler le discours de Yitzhak Rabin de 1995, qui ne laisse non plus aucune place pour la création d’un État palestinien.
1 Dans un discours au parlement, le 6 octobre 1995, Yitzhak Rabin avait affiché ses principes : Jérusalem unifiée (incluant Maale Adumin) sera maintenue sous souveraineté israélienne ; l’entité palestinienne qui sera créée dans les territoires n’aura pas le statut d’Etat ; il n’y aura pas de retour aux lignes de 1967, et la frontière de sécurité d’Israël passera par la vallée du Jourdain. Ce discours est sur le site http://knesset.gov.il/rabin/heb/Rab_RabinSpeech6.htlm.
Par ailleurs, que le Hamas soit un parti confessionnel, non laïque, est une chose. Il a néanmoins été élu à la suite d’élections financées et contrôlées par l’Union européenne en 2006. Un scrutin qui a eu pour conséquence un refus de l’UE et des US, avec un financement de groupes armés, sous l’égide de Condoleeza Rice, utilisés pour venir à bout de la prise de contrôle de Gaza par le Hamas. L’affrontement a tout de même fait quelque 116 morts, comme le rapporte Zyad Clot dans son livre Il n’y aura pas d’État palestinien. S’il y a eu coup d'État à Gaza, il a donc été précédé par un déni du résultat du scrutin de 2006, soit une forme de « coup d'État » de la part de la communauté internationale.
Philippe Val utilise le mot « territoire ». La France a des frontières définies. Quelles sont, en revanche, les frontières qui définissent l’État d’Israël ? Le « territoire » israélien devait représenter 55 % de la Palestine dans le partage onusien de 1947. À l’issue de la guerre de 1948, il s’agrandit et atteint 78 %. Après la guerre de 1967, Israël annexe Jérusalem-Est et, en 2002, construit un Mur qui confisque12 % de la Cisjordanie. Actuellement Israël prépare l’annexion de la zone C, soit 60 % de la Cisjordanie. En 1981, Israël a annexé, contre le droit international, le Golan. Une bande de « sécurité » au sud Liban, occupée par retour de bâton par le Hezbollah, a été mise en place en 1978, puis en 1982, par Israël, à la suite de ses incursions au Liban… Quelle est donc l’étendue exacte de ce « territoire » convoité par le Hamas ?
Philippe Val incrimine la cible constituée par les bâtiments civils. Parmi les cibles non militaires visées par les forces israéliennes, il y a des dizaines de milliers de maisons palestiniennes et, faut-il le rappeler, nombre d’infrastructures civiles de Cisjordanie et de la bande de Gaza, financées par l’Union européenne.
Philippe Val affirme que « Ce que l’on comprendrait pour n’importe quel pays au monde, on refuse de le concevoir pour Israël », mais la Communauté internationale accepte-t-elle de la part des États en général qu’ils colonisent le pays qu’ils occupent depuis 70 ans ?
Philippe Val reprend, page 176, l’antienne israélienne selon laquelle l’antisionisme n’est que le faux nez de l’antisémitisme. On rappellera à ce sujet les propos d’Uri Avneri, combattant israélien de 1948, fondateur du Bloc de la paix : « Le moyen le plus simple de faire passer les sympathisants BDS pour des criminels et de s’en débarrasser est de les accuser d’antisémitisme. Il n’existe absolument aucune preuve qui étaye l’accusation selon laquelle la
. blog Philippe Cross : L’argumentaire usé d’Alain Finkielkraut. Voir aussi : www.rfi.fr/.../20160202-israel-detruit-maisons-palestiniens-financees-ue-jinba-cisjordanie. www.lemonde.fr/.../l-onu-denonce-un-nombre-record-de-palestiniens-deplaces-en-2014 (Les autorités israéliennes ont détruit 590 structures appartenant à des Palestiniens à Jérusalem-Est et dans la zone C, forçant 1 177 personnes à se déplacer).
L’Observatoire Euro-Méditerranéen pour Droits de l’Homme, jeudi 9 juin 2016 : Au cours des trois premiers mois de 2016, le nombre de démolitions par mois a augmenté d’une moyenne de 50 entre 2012-2015 à 165. Euro-Med estime que la valeur totale des fonds d’aide de l’UE gaspillés depuis 2001 est d’environ 65 millions d’euros, dont environ 23 millions ont été perdus lors du seul assaut de 2014. Depuis 1967, Israël a détruit plus de 48 000 bâtiments palestiniens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, principalement pour faire place à des colonies exclusivement juives, internationalement reconnues comme illégales. Cette tendance se poursuit sans aucun signe d’arrêt. Au cours des trois premiers mois de 2016, Israël a détruit plus de maisons et d’infrastructures construites avec l’aide européenne en Cisjordanie que durant toute l’année 2015. Plus de 120 bâtiments financés par des donateurs de l’UE ont été démolis.
plupart des sympathisants BDS sont antisémites. Je suis convaincu qu’en grande majorité ce sont des idéalistes fervents qui veulent venir en aide aux Palestiniens opprimés ».
La normalité à laquelle Philippe Val nous convie, rappelle fâcheusement celle adoptée par ces Français juifs qui ont fait leur Alya à Ashdod, à 30 km de Gaza, et qui, comme le rapporte un journal de province, se réunissent sur la plage pour jouer à la belote, considérant que, quand il n’y a pas de roquettes, tout est tranquille. Entendons : tout est normal. Ou encore celle d’un Avraham Yehoshua, romancier, promu politologue sur le plateau de 28 minutes de février 2016 et déclarant, oublieux du blocus et de l’origine immigrée de la population gazaouie, issue des réfugiés de 1948 et aussi 1967, qu’Israël a évacué la bande de Gaza en 2005 et qu’il n’y a pas d’occupation à Gaza, que les Gazaouis sont indépendants, et que par conséquent il ne comprend pas ce que veut le Hamas.