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Billet de blog 13 juin 2016

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Israël Palestine.L'argumentaire usé d'Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut récuse l’emploi des termes « colonies », ou « apartheid. Il réduit les destructions des maisons palestiniennes à une mesure de répression contre le « terrorisme », et justifie le Mur de séparation comme moyen de « protection ». contre le même terrorisme.

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Israël Palestine. L’argumentaire usé d’Alain Finkielkraut.

Concernant l’occupation israélienne des territoires palestiniens, Alain Finkielkraut récuse l’emploi des termes « colonies », ou « apartheid. Il réduit les destructions des maisons palestiniennes à une mesure de répression contre le « terrorisme », et justifie le Mur de séparation comme moyen de « protection ». contre le même terrorisme.

Analyse

Implantations

Dans l’émission Réplique du 5 mars 2016, Alain Finkielkraut substitue au mot « colonies » celui d’« implantations » au motif que ce serait « la traduction exacte de l’anglais « settlements ».

« L’implantation » équivaudrait à l’installation indolore de nouveaux arrivants, dans le voisinage des lieux d’habitation des autochtones. Les Palestiniens se verraient de ce fait simplement côtoyer leurs nouveaux voisins, sans que pour autant leur en vie soit altérée.

Cependant, les dites « implantations » prennent place au départ sur des terres vendues par les Palestiniens mais aussi prises aux Palestiniens, en application par exemple de la loi sur les absents de 1950 (expulsés en 1948) qui a confisqué quelque 20 000 hectares, soit 40 % des terres arabes.

Par ailleurs, elles ne s’établissent pas aléatoirement, au gré du marché, leur emplacement est ordonné selon une stratégie d’occupation du terrain. Élias Sambar parle dans « Figures du Palestinien » d’une stratégie de triangulation, de l’installation de colonies en certains points des propriétés acquises, de sorte à former des triangles enserrant les terres encore palestiniennes. (Selon un scénario invariable, ajoute-t-il, une unité de conquête arrivait et en un jour édifiait une palissade doublée d’une barrière de fils barbelés et une tour surmontée d’un projecteur.).

Passant de leur fonction d’avant-postes, elles sont ensuite introduites à l’intérieur du tissu des villes palestiniennes pour séparer les habitants et à terme empêcher tout mouvement national palestinien. Quand en 1968 des colons envahissent Héron, Levi Eshkol leur propose de bâtir Kyriat Arba en périphérie, mais après 1979, quatre colonies sont installées au sein de la vieille ville, où 2 000 soldats, des rues interdites, des blocs de béton, « protègent » 400 colons.

Les colonies sont de plus, rejointes par des routes de contournement interdites aux Palestiniens (Selon B’Tselem, en juin 2009, les Palestiniens sont ont un accès limité ou interdit à l’usage de 41 routes, ce qui représente quelque 732 km en Cisjordanie, y compris 17 routes (124 km) que les Palestiniens sont complètement interdits d’emprunter. Autre particularité de ces colonies, elles attirent les Israéliens avec une diversité de mesures alléchantes du gouvernement, telles les subventions de logements, et les réductions d’impôt sur le revenu.

On a donc dans l’emploi du terme « implantation » à la place de « colonie" une illustration de la laverie des mots israélienne que dénonce David Grossman dans « Le vent jaune » ». Une laverie dont BHL, invité, se fait le complice, arguant, messianique, que le terme « colonies » signifierait que les Juifs sont là pour rester quand en Israël il y aurait l’idée, que selon un traité « en bonne et due forme » il faudrait les quitter.

Last but not least, le terme « colonies » est bien celui retenu, entre autres, par les résolutions 607, 608, 636, 641, 672, 694, 799, 1 397 de l’ONU non respectées par Israël.

Destruction de maisons :

Dans la même émission Alain Finkielkraut, rétorque à Rony Brauman qui invoquait les destructions habitations palestiniennes, que les forces israéliennes « ne détruisent pas n’importe quelles maisons » signifiant par là qu’il ne s’agirait que des maisons des « terroristes ».

L’académicien semble donc ignorer que d’une part, la quatrième convention de Genève stipule que « personne ne peut être puni pour une infraction qu’il n’a pas commise personnellement », et que d’autre part, la destruction des maisons palestiniennes se fait en raison d’une entreprise de judaïsation des Territoires palestiniens. En 2009 Jeff Halper, principal fondateur de l’ACAHD, organisme qui conteste ces destructions, dénombrait la destruction de 24 000 maisons de « personnes innocentes ». Cela se passe habituellement à l’aube, rappelle-t-il, en silence et en toute discrétion. Le prétexte avancé en l’occurrence, n’étant pas le « terrorisme » mais le fait que les propriétaires n’ont qu’un titre de propriété oral, datant de la tradition ottomane.

Le Mur :

Selon Alain Finkielkraut « si un mur a été érigé c’est pour mettre fin au « terrorisme », après la deuxième intifada ».

L’académicien oublie de dire que la deuxième intifada est consécutive à une violation permanente, (sous la forme de la poursuite de la colonisation), des accords d’Oslo de 1993 qui prévoyaient le retrait de l’armée israélienne des Territoires sous cinq ans, or l’Autorité palestinienne qui aurait dû contrôler l’ensemble de la Cisjordanie dès 1996, n’exerce ses pouvoirs administratifs en 2000, que sur 19 % du pays. Il ne rappelle pas non plus que le tracé du Mur, deux fois plus long que la ligne verte, (755 km contre 320), accapare quelque 12 % des terres cisjordaniennes, qu’il sépare des Palestiniens d’autres Palestiniens, et qu’il été condamné par la Cour de La Haye en juillet 2004.

Apartheid :

Lors de la même émission Alain Finkielkraut demandait : « mais de quel apartheid parlez-vous, Rony Brauman ?

Pour paraphraser Leila Farsakh, enseignante en sciences politiques à Boston« Apartheid signifie en Afrikaner, séparation. À partir de 1948 le Parti National forge le concept de « développement séparé » sur la base de l’institutionnalisation d’une ségrégation raciale. Rien de tel en Israël, mais il existe bien un « développement séparé » basé lui, sur l’institutionnalisation du nationalisme.

La non-annexion de la Cisjordanie et de Gaza en 1967 s’explique par le désir de préserver, comme en Afrique du Sud, un Etat ethniquement pur.

Le processus d’Oslo « offre aux Palestiniens une autonomie semblable à celle des bantoustans qui évite de compromettre la suprématie politique et économique des colons. Un parallèle à ce sujet peut être fait entre la division de la Cisjordanie en zones A, B, C, et le Bantu Autorités act de 1951, le Bantu-self government de 1959, qui ne permettent pas aux Noirs de voter avec les Afrikaners. - -Comme le Commissionner General en Afrique du sud le gouvernement militaire définit et délègue au Conseil palestinien les compétences territoriales, civiles, juridiques que celui-ci était censé exercer.

La « séparation, que refuse l’ANC ainsi que la communauté internationale, semble au contraire instituée par les accords d’Oslo, à ceci près qu’ils ne mentionnent pas la résolution 181 qui légitime un Etat arabe en Palestine.

La « séparation » qui institue « un monde à part » est effectuée par le Mur, les routes de contournement, et les Check points. Autre entrave :.le bouclage des Territoires. Entre 1993 et 2000, Israël a imposé 484 jours de blocage, soit plus de deux mois par an.

-Comme les Noirs du Transkei, l’Autorité palestinienne devient le principal employeur.

Question commerce, les bantoustans ne commercent avec les Blancs qu’en se servant de permis et de pass. De même les Palestiniens doivent-ils composer avec les taxes perçues par Israël, que ce dernier peut retenir arbitrairement.

Comme en Afrique du Sud, Israël a créé en Palestine une matrice de lois et de politiques d’État qui régit le quotidien des Palestiniens. La panoplie des ordres militaires, classée par la résolution onusienne 3 068 de 1973, comme un crime comme crime d’apartheid est à cet égard éloquente.

Concernant les Arabes israéliens, selon Ben White, auteur de « Etre palestinien en Israël »:

Seules sept villes, bidonvilles, ont été créées dans le Néguev, ce, pour faire quitter aux Bédouins leur mode de vie, comme l’ambitionne le plan Prawer.

Sur les 553 villes sélectionnées comme Zones prioritaires en 1998, seules quatre étaient arabes. - Un quart de la communauté arabe d’Israël ne bénéficie d’aucun plan d’urbanisme

En 2002, une loi interdit aux citoyens arabes d’acheter une habitation dans une communauté juive située sur les terres d’État.

Le ministère de l’Éducation dépense cinq fois plus par étudiant juif que par étudiant palestinien - A la minorité palestinienne, 20 % de la population, n’est consacré que 4 % du budget pour son développement.

En 2014 le seuil des votes pour atteindre une représentation parlementaire passe de 2 % à 3,5 % pour réduire le nombre de députés palestiniens.

Le droit de résidence est contrôlé dans 70 % des villes israéliennes par des Comités d’admission qui éliminent ceux considérés comme « inaptes » à intégrer le tissu social de la collectivité.

Assignation à résidence: En 1951, 2000 citoyens palestiniens ont été jugés par les tribunaux militaires pour être sortis de zones fermées sans permis.

Jeff Halper commente à sa façon, cet « apartheid nationaliste » :

Les Israéliens n’utilisent pas le concept de « Palestiniens » et les « Arabes » sont tout simplement un non-sujet. Ici c’est comme si vous demandiez en Allemagne : » comment décririez-vous les montagnards de Birmanie ? » Nous ne pensons pas à eux et nous ne voulons rien savoir d’eux. » Nous avons une plaisanterie dans le mouvement pour la paix, qui dit que les Arabes, les Palestiniens et la Cisjordanie sont tout aussi proches d’Israël que de la Thaïlande, où les Israéliens vont en vacances.

L’académicien, récusant, avec d’autres intervenants des plateaux télévisuels ou radiophoniques les termes de « colonies » et « apartheid » au motif qu’ils ne seraient pas « pertinents pour l’analyse », nous livre une des envolées conceptuelles qu’il affectionne : « L’antisionisme cache son antisémitisme dans la pureté de l’antiracisme !. » 

Pour l’analyse, il faudra attendre…

3Julien Salingue: « Israël, un Etat d’apartheid? »Ed. L’Harmattan .2015. p. 107, 108, 111, 112, 115. « Depuis 1967, 2500 ordres militaires ont été mis en place dans les Territoires occupés. Depuis le retrait de Gaza en 2005, des centaines d’entre eux ont toujours force de loi en Cisjordanie. la dernière mise à jour des directives sécuritaires date de 2009 avec l’ordre 1651 qui complète et remplace l’ordre 378 de 1970 et autorise le tribunal militaire à juger un accusé en zone A. Les ordres 783, 892 de1979 et 1980), permettent aux colonies, via le commandement militaire, d’appliquer des dizaines de lois israéliennes...Fin 2011, ce sont 101 permis différents qui organisent les déplacements des Palestiniens en fonction de leur lieu de résidence, leur âge, leur profession, leur sexe, leur situation maritale. » 

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