le "modèle israélien" fait déraper Julien Dray

Il suffit de répertorier les différents ordres militaires israéliens qui régissent la vie des Palestiniens, pour observer que contrairement à ce que dit julien Dray, Israël a bien mis en place un état d’urgence et créé des lois d’exception. L'élu socialiste se réfère, comme Georges Bush, à un « terrorisme «  comme entité uniforme et identique en tous lieux et toutes circonstances.

Le conseiller régional socialiste d’Ile-de-France, Julien Dray, déclarait en juillet 2016 : « Il y a un pays qui combat le terrorisme depuis 50 ans et qui n’a pas créé l’état d’urgence, pas créé de lois d’exception, qui n’a jamais dérapé, […] alors que beaucoup d’États se sont laissés emporter face au terrorisme avec des méthodes très particulières, c’est Israël ».

Avant de rafraîchir la mémoire de Julien Dray avec un florilège des différents ordres militaires israéliens qui régissent la vie des Palestiniens, faisons remarquer d’abord qu’il est symptomatique qu’il évoque un combat israélien contre le terrorisme, qui aurait pris naissance il y a seulement cinquante ans. Se référer à 1967 ne peut en effet qu’inviter à laisser croire que les questions posées par les périodes précédentes auraient trouvé une solution, notamment la question des réfugiés palestiniens, actuellement au nombre de cinq millions. Un rafraîchissement eu égard à cette période antérieure s’impose donc.

 

En matière de lois d’exception et d’état d’urgence inexistant, on se demande comment M. Dray interprète les opérations du plan Dalet qui ont fait fuir 400 000 Palestiniens avant la guerre, du 1er avril au 14 mai 1948, au cours desquels eut lieu, entre autres, le massacre de Deir Yassine… Quid également des quelque 500 villages palestiniens rasés ? Question lois d’exception, quid de la loi sur les « absents » qui permet au fond juif de s’approprier les terres des expulsés, ou de la loi du Retour qui interdit à tout Palestiniens de revenir en Palestine ? Quid aussi de la loi martiale à laquelle sont soumis les « Arabes israéliens » de 1949 à 1966 ? (En 1951, 2 000 citoyens palestiniens ont été jugés par les tribunaux militaires pour être entrés ou sortis de zones fermées sans permis. En 1958, seul un Palestinien sur trois possédait un permis. En 1956 à Kafr Qassem l’armée israélienne exécute une quarantaine de villageois palestiniens qui, non informés de l’application du couvre-feu, n’étaient pas rentrés chez eux à l’heure imposée (Julien Salingue, Israël, un État d’apartheid ?).

 

Contentons-nous de ce rapide survol de l’avant 1967, qui mériterait plus ample développement, puisque l’accaparement de la terre se fait, de façon jamais démentie, au nom d’une revendiquée « sécurité », et donc via l’administration militaire…

 

Concernant l’après 1967, Israël gère les territoires occupés via le ministère de la Défense et celui des Affaires étrangères, et non pas via le ministère de l’Intérieur.

 

Une gestion qu’illustre Julien Salingue, comme suit, dans Israël, un État d’apartheid ? » (Ed. L’Harmattan, 2015, pp. 107, 108, 111, 112, 115.) : 

« Depuis 1967, 2 500 ordres militaires ont été mis en place dans les Territoires occupés. S’ils ne sont plus en vigueur à Gaza depuis le « retrait unilatéral » de 2005, plusieurs centaines d’entre eux ont toujours force de loi en Cisjordanie. Les ordres militaires gouvernent l’ensemble des aspects de la vie quotidienne des Palestiniens sous occupation, et concernent les domaines les plus essentiels comme les plus inattendus. Après 1967, de l’accaparement des ressources en eau (ordres 92, 158, 291, entre autres), aux confiscations de terres (ordres 58, 59, 291, 321, 364, 1091, entre autres), en passant par la prise contrôlée des banques (ordre 45), les ordres militaires permettent aux autorités israéliennes d’asseoir leur emprise sur les Territoires. La création de toute nouvelle entreprise est soumise à l’approbation de la puissance occupante (ordre 267, modifié par les ordres 362 et 398.), tout comme l’enregistrement de toute nouvelle marque (ordre 379, modifié par l’ordre 398.), ou la plantation d’arbres fruitiers (ordre 1 015). Les ordres militaires permettent aussi de contrôler strictement la « vie politique » palestinienne, avec entre autres, l’ordre 101 qui interdit tout rassemblement de plus de dix personnes, la mise en place d’une censure de la presse palestinienne (reprise de la législation d’urgence adoptée par les Britanniques en 1945, soit les articles 86 à 101), ou l’ordre 1079, qui établit une liste de 1 000 textes interdits de publication dans les territoires occupés, parmi lesquels… Les résolutions des nations Unies concernant la Palestine. Certains ordres, inattendus, témoignent du degré de contrôle des autorités militaires sur la vie quotidienne des Palestiniens, comme l’ordre 818, qui réglemente le type et la quantité de plantes décoratives dans les propriétés palestiniennes, ou l’ordre 96, qui interdit le transport de biens ou de marchandises à dos d’âne. 

Certains de ces ordres, ont depuis, été abrogés, mais ils indiquent le type de régime qui se met en place à partir de l’occupation de 1967.

Depuis le retrait de Gaza en 2005, des centaines d’entre eux ont toujours force de loi en Cisjordanie. La dernière mise à jour des directives sécuritaires date de 2009 avec l’ordre 1 651 qui complète et remplace l’ordre 378 de 1970 et autorise le tribunal militaire à juger un accusé en zone A. Pour faire respecter ces réglementations, un système judiciaire est mis en place, systématisé dans l’ordre 378 (1970). (La dernière mise à jour date de 2009, avec l’ordre 1651, qui reprend complète ou remplace les ordres précédents, dont le 378). Le commandement militaire peut établir des tribunaux militaires, avec des procureurs et des juges qu’il nomme lui-même, et dont le fonctionnement diffère très nettement des tribunaux civils israéliens. Ils peuvent se réunir à huis clos, les procureurs instruisant à charge, les accusés devant à l’inverse apporter la preuve de leur innocence. Les tribunaux peuvent demander, sans formuler aucune accusation, une détention d’une durée de six mois, renouvelable à l’infini. (Détention administrative). »

On voit mal, compte tenu de l‘état des lieux dressé ici comment Julien Dray peut nier l’existence de lois d’exception et d’un état d’urgence…

 

Tous ces ordres témoignent de l’existence d’un « développement séparé », dont l’autre nom est « apartheid », non pas racial comme en Afrique du Sud, mais nationaliste. On rappellera à ce sujet à M. Dray que, comme le rappelle Julien Salingue, si Israël a adhéré à la Convention sur l’interdiction de la discrimination raciale de 1965, il n’a ratifié ni la Convention de 1973, qui condamne l’apartheid, ni le protocole additionnel de 1977, ni le statut de la CPI.

 

L’invitation de M. Dray de s’inspirer du modèle israélien en matière de sécurité, se fait à travers une rhétorique de « war on terror » que ne démentirait pas un Georges Bush. Il s’agit de faire la guerre à un absolu décontextualisé, nommé terreur.

Comme dit Sylvain Cypel (Orient XXI, 20 septembre 2016) : 

« La première leçon du modèle israélien, c’est que le terrorisme, catégorie sans autre caractérisation politique, est comme le paludisme, une sorte de maladie qui se manifeste de manière récurrente, que l’on peut plus ou moins bien soigner ponctuellement, mais dont on ne peut jamais se défaire, et avec laquelle il faudra vivre ad vitam aeternam Le terrorisme est une entité uniforme et identique en tous lieux et toutes circonstances. L’organisation de l’État islamique (OEI), le Hamas palestinien comme hier le Fatah, Al-Qaida, le Hezbollah chiite, etc., tout cela ressort de la même catégorie terroriste. »

 

Les terroristes auxquels pense Julien Dray, sont bien sûrs les Palestiniens sur lesquels les Israéliens testent leurs nouvelles armes.

Ce qu’a oublié M. Dray c’est que ce qu’on baptise terrorisme en lieu et place de résistance, a bien été un fait israélien avec les groupes de l’Irgoun auquel appartenait Menahem Begin, et le Stern auquel appartenait Yitzhak Shamir. Par ailleurs, les Français n’ont pas attendu les Israéliens pour inventer un arsenal de mesures sécuritaires, notamment en Algérie qui lui servait de terrain d’expérimentation, contre les résistants baptisés « terroristes », ce qui a valu à la France par la suite d’armer l’Afrique du sud de l’apartheid entre 1963 et 1975, et de vendre son savoir-faire en matière de répression de la résistance aux Israéliens eux-mêmes.

 

Comme le rapporte Yakob Rabkin, auteur de Comprendre l’État d’Israël citant Anita Shapira (Land and Power) : « la psychologie sioniste se forme par deux paramètres contradictoires - un mouvement de libération nationale, et un mouvement de colonisation européenne d’un pays au Moyen Orient. »

Le recours à la force, dit-il, est indispensable pour le maintien de ces deux objectifs. Il cite à ce propos cet extrait du livre de Benny Morris Righteous victims : 

« l’idéologie et la pratique sionistes étaient nécessairement et essentiellement expansionnistes. Afin de réaliser le sionisme, il fallait organiser et expédier des groupes de colons en Palestine. Chaque colonie qui s’implantait se rendait compte d’une manière très aiguë de son isolement et de sa vulnérabilité ; elle cherchait naturellement à établir d’autres colonies autour d’elle. Cela rendait la colonie originelle plus « sécuritaire » - mais les nouvelles colonies devenaient ainsi « la ligne de front » et avaient besoin de nouvelles colonies afin de les défendre. Après la guerre des six jours, une logique similaire a légitimé l’extension de la colonisation israélienne. »

 

Concernant le recours à la violence de la part d’un résistant à une occupation, on rappellera à Monsieur Dray, qui lui préfère le vocable « terrorisme », cette déclaration de Nelson Mandela (Un long chemin vers la liberté) : « C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de choisir la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. »

 

Ce concept de terrorisme, que Sylvain Cypel moquait en le comparant à un paludisme récurrent, est également déconstruit eu égard à sa pérennité supposée, par Julien Salingue rappelant que : 

« si la résistance à ce que les Palestiniens considèrent comme une entreprise de dépossession est bien, comme disait Hussam Khadr (membre du Conseil législatif palestinien en 2001) « une résistance quotidienne qui a duré tout au long du XXe siècle et qui dure encore aujourd’hui », force est de constater que le recours à des formes d’actions violentes, s’il a été bien réel, n’occupe qu’une place très minoritaire dans l’histoire de la lutte palestinienne ».

 

L’auteur de « Israël, un État d’apartheid ? » poursuit avec un état des lieux de la résistance non violente :

 

« Les cellules de guérilla constituées pour lutter contre l’occupation britannique et la colonisation sioniste, sont en fait démantelées dans les années 1936-1939. La « lutte armée » reprend en 1965, mais les actions militaires sont relativement rares. L’écrasement des camps de Jordanie (1970) et du Liban (1982) sonne le glas de la guérilla. Les détournements d’avion des années 1970, comme la prise d’otages de Munich (1972) sont organisés par des groupes minoritaires et visent avant tout à attirer l’attention internationale sur la question palestinienne. Ces actions violentes, bien réelles, ne se sont pas substituées à la résistance quotidienne « non violente ». Selon Omar Barghouti, (coordinateur de la campagne palestinienne Boycott Désinvestissement Sanctions) « Depuis plus d’un siècle la résistance civile a toujours été une composante essentielle de la lutte du peuple palestinien contre le sionisme. […] La résistance au projet colonial sioniste a principalement pris des formes non violentes : manifestations de masse, mobilisations populaires, grèves de travailleurs, boycott des produits sionistes, résistance culturelle, au travers de la poésie, de la littérature, de la musique, du théâtre ou de la danse. »

 

Contrairement à la guerre de 1948 qui avait expulsé 800 000 Palestiniens, celle de 1967 n’a pas permis aux forces sionistes de se débarrasser des habitants palestiniens des « Territoires ». C’est donc le plan Igall Allon qui va être adopté, à savoir, confiner les habitants dans des enclaves séparées, sortes de prisons à ciel ouvert, version soft de la bande assiégée de Gaza.

Tout individu se rebellant contre cet emprisonnement est alors désigné comme terroriste, et l’oppresseur acquiert le statut de victime « en légitime défense », sans référence au contexte politico-militaire de l’occupation. En fait de « décontextualisation », on lira avec intérêt le modèle du genre que contiennent les lignes de l’Express rapportées par Sylvain Cypel, faisant état de mesures en fait condamnées par les Accords de Genève :

« La politique israélienne de lutte contre le terrorisme repose à la fois sur une stratégie défensive (zones de sécurité, barrières, points de contrôle militaires…) et offensive (infiltration, arrestations préventives, assassinats ciblés…). »

Le socialiste Julien Dray nomme « terroristes » les résistants à l’occupation en Israël, comme le faisaient à propos des résistants en Algérie, la SFIO, le MRP, Les Radicaux, les Gaullistes et les indépendants, en 1956.

 

Le clivage gauche droite étant inopérant en matière de colonisation, le dérapage n’est pas une affaire conjoncturelle, mais bien structurelle.

De ce point de vue, Julien Dray ne pouvait que « déraper », comme l’avait fait Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris, avec son Tel Aviv sur seine, un an après les massacres de Gaza, et comme elle vient de le faire, en phase avec Nathalie Kosciusko-Morizet, émettant un vœu en défaveur du vote de l’UNESCO qui dénonçait la judaïsation de Jérusalem-Est…

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