Yom Kippour, un « Grand pardon »qui absout Israël du péché de bouclage de territoires ?
Un bouclage, c’est quoi ? Pour le commun des mortels, ça peut évoquer une protection matérialisée par une barrière amovible, des forces de police ou des militaires dépêchés en un lieu pour un temps donné. Quelque chose d’acceptable en somme, rendu nécessaire par une situation exceptionnelle. Sauf que l’enfermement des Palestiniens remonte, lui, à quelque 50 ans et n’a rien d’inhabituel, même si on a pu parler, ici et là, d’assouplissement dû à la généreuse « occupation éclairée » d’un Moshe Dayan.
Yom Kippour est un jour important, il est respecté par une vaste majorité de Juifs laïcs, quand bien même ils n’observent pas strictement les autres célébrations. Beaucoup assistent à au moins un office synagogal, ce qui en double l’affluence, et entraîne une habitude d’acheter sa place à la synagogue en ce jour de crainte de ne pouvoir en trouver.
« Erev Yom Kippour, le jour précédant le Yom Kippour, quant à lui, est un moment où chacun doit pardonner àson prochain, a fortiori manifester son amour, son amitié à tous, quels qu’ils soient. En bref, c’est une période qui, combinée avec le Yom Kippour, veut « rectifier les habitudes de l’Homme ».
http://www.divreinavon.com/pdf/ErevYomKippur.pdf [archive] Erev Yom Kippur - The purpose of the day as seen through Talmudic anecdotes
Ladite rectification des habitudes passe par une purification et une expiation, comme le dit le Lévitique 16 : 30 « En ce jour, on fera l’expiation pour vous, afin de vous purifier : vous serez purifié de tous vos péchés devant l’Éternel. ».
16:31 « Ce sera pour vous un shabbat shabbaton, (repos complet) et vous affligerez vos âmes. C’est une loi perpétuelle ».
« Vous priez, et vous vous libérez de tout ce que vous avez fait de mauvais, vous vous sentez relié à Dieu », dit, à l’AFP, Moshe Cohen, un fidèle de 19 ans. (LADEPECHE.fr, 17 octobre 2016,Kippour: Israël boucle la Cisjordanie et la bande de Gaza).
« Cette année, pour la première fois en 33 ans, la journée de Yom Kippour, consacrée au jeûne et à la prière, coïncide avec la fête musulmane de l’Aïd al-Adha, la fête du sacrifice célébrée de samedi matin à mardi soir. Pendant toute la fête juive, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza ne pourront donc pas se rendre à Jérusalem ou en Israël, mais dès dimanche matin les points de passages seront rouverts et des aménagements sont prévus par l’armée pour permettre à quelques centaines de Palestiniens de retrouver leurs proches pour les festivités de l’Aïd, a également annoncé l’armée. Les ports et les frontières terrestres avec la Jordanie et l’Égypte sont également fermés ». (http://www.lorientlejour.com)
Que quelques centaines de Palestiniens bénéficient, à l’occasion de l’Aïd, d’une réouverture des points de passage, le dimanche qui suit le bouclage imposé depuis le jeudi soir à 21 heures, ne suffit évidemment pas à redorer le blason d’un Israël coutumier de ce bouclage, version soft du blocus de la bande de Gaza, et qui rappelle fâcheusement la période entre la guerre de 1948 et celle de 1967 où les Palestiniens d’Israël ont vécu sous couvre-feu.
Les conséquences, comme le rapporte Benjamin Barthe, dans Ramallah dream (Ed. La découverte 2011), sont dévastatrices :
« En mars 1993, un bouclage général des territoires occupés fut déclaré, le premier d’une longue liste. À chaque attentat, les autorités israéliennes répondaient en verrouillant la totalité de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.
Des dizaines de milliers de Palestiniens, dont le quotidien et celui de leur famille dépendait de leur salaire de cuisinier à Tel-Aviv ou de maçon à Beersheba, se retrouvaient au chômage forcé pendant des semaines entières. Entre 1992 et 1996, la prétendue « Belle Époque » du processus de paix, le PIB palestinien recula de 14 % et l’investissement privé de 60 %. Entre 1996 et1999, le PIB par habitant chuta de 8 % ».
Autre chiffre : entre 1993 et 2000 Israël a imposé 484 jours de bouclage aux TPO, soit plus de deux mois par an.
Quelle économie, en dehors d’une économie de rente, résisterait à deux mois de paralysie par an ?
« Il n’y a pas d’économie palestinienne à proprement parler, dit Adel Samara, cité par Benjamin Barthe, il y a un système de rentes. Chaque mois, l’Autorité palestinienne puise dans l’aide budgétaire que lui verse la communauté internationale, transfère cet argent sur les comptes de ses 160 000 employés, qui se précipitent dans les magasins, dépensant l’essentiel de leur salaire en une ou deux semaines, et, pendant que le marché se rendort jusqu’à la nouvelle paye, l’argent atterrit dans le tiroir-caisse des entreprises israéliennes dont les produits sont omniprésents sur nos rayonnages. »
« Je rigole, poursuit Adel Samara, quand j’entends la Banque mondiale parler de 9 % de croissance dans les territoires occupés. […] D’Adam Smith à Marx, tous les théoriciens de l’économie conviennent que la croissance découle de la production. Or, dans les Territoires occupés, il n’y a pas eu, ou peu, de production. Il y a un accroissement du montant de liquidités en circulation sous l’effet de la rente internationale. C’est tout. »
Les jours de fêtes tels que Yom Kippour, ne sont pas les seuls à impacter l’économie palestinienne, le jour du shabbat y contribue également, et ce, de façon hebdomadaire.
Benjamin Barthe décrit par l’intermédiaire de son interlocuteur Mohamed Abou Ein l’invraisemblable casse-tête que crée le transit des marchandises par les terminaux militaires israéliens :
« Depuis la mise en service du mur d’occupation, au milieu des années 2000, toutes les cargaisons à destination des Territoires occupés doivent transiter par un terminal militaire israélien. Ils sont au nombre de cinq : Tarqumya, au sud ouest, près de Hébron ; Betunya, en lisière de Ramallah ; Sha’ar Efraïm, au nord d’ouest près de Tulkarem ; Jalameh, au nord, à proximité de Jénine ; et Beqa’ot, sur la vallée du Jourdain ».
Le premier problème, c’est que Tarqumya et Betunya ne sont pas situés sur la Ligne verte, (frontière officieuse entre Israël et la Cisjordanie) et l’autorité palestinienne refuse logiquement de s’y déployer, et, dans le cas de Betunya, les pays donateurs refusent d’y financer la construction d’équipements, tels les scanners.
Le deuxième problème c’est que ces terminaux ne sont ouverts que de 8 heures à 16 heures, qu’ils ferment à midi le vendredi, veille de shabbat, et qu’ils sont fermés intégralement le samedi, ainsi que durant toutes les fêtes religieuses. À titre de comparaison, le port israélien d’Ashdod est ouvert sept jours sur sept et trois cent soixante-cinq jours par an.
Le troisième problème, ce sont les procédures de fouilles, qui prennent trente à quarante minutes par camion. À raison de quatre files par terminal et de huit heures de travail, cela fait 80 camions par jour quand une ville comme Ramallah aurait besoin de 600 camions par jour.
Si Erev Yom Kippour engage à « manifester son amour, son amitié à tous, quels qu’ils soient. Si, en bref, c’est une période qui, combinée avec le Yom Kippour, veut rectifier les habitudes de l’Homme », les faits sur le terrain démontrent que le « tous, quels qu’ils soient » et le générique « Homme » avec un H majuscule, n’incluent pas les Palestiniens, pas plus que le cinquième commandement n’incluait les non Hébreux.
Dans le chapitre XXIII des Nombres, il est dit que le peuple juif est « un peuple qui a sa demeure à part, et qui ne fait point partie des nations. »
Le peuple dont parle les Nombres, est celui du Judaïsme, pour lequel le salut et la rédemption sont d’ordre spirituel. Pas celui, sioniste, de l’État d’Israël, pour lequel la rédemption passe par l’acquisition de la terre, en violation du précepte du Talmud de Babylone.qui interdisait aux juifs de revenir en Terre sainte « par la force ». On sait que « le peuple » est devenu pour partie, israélien, et qu’il a acquis un État, reconnu par l’ONU, dont il est devenu membre. Il a donc des devoirs envers cette organisation et est donc hors la loi quand il prétend agir « en dehors des nations ».
Ainsi en va-t-il du bouclage des territoires, ou du blocus, siège d’un autre âge, imposé à la bande de Gaza, ou de la limitation de l’accès à l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans de Jérusalem Est.
Si les textes de l’UNESCO à propos de Jérusalem Est, ne ménageaient pas la susceptibilité israélienne ne mentionnant que des noms musulmans du lieu, et nieraient en creux, selon Benjamin Netanyahu le lien d’Israël avec le Mont du Temple, la session de l’UNESCO du 17 avril, dressait un état des lieux de la judaïsation de Jérusalem Est, dont une des caractéristiques est justement d’effacer la présence arabe en renommant les lieux en hébreu. Il était dénoncé dans ces textes : les nombreux projets de construction, les agressions israéliennes et mesures limitant la liberté de culte des musulmans, l’interdiction d’inhumer leurs défunts, l’installation de fausses tombes juives dans les cimetières musulmans, la conversion persistante de nombreux vestiges islamiques et byzantins en soi-disant bains rituels juifs ou lieux de prière juifs.
(Article Marie Verdier, La Croix, 12 mai 2016, Vote de l’Unesco sur Jérusalem Est : les raisons de la polémique.)
La France, qui ne s’offusque pas outre mesure du bouclage de la Cisjordanie,se contente de « déplorer » le blocus de la bande Gaza, s’est abstenue, lors du vote de l’UNESCO du jeudi 13 octobre. Faut-il s’en étonner ?