Le Crédit Agricole essuie un camouflet éthique à Madagascar

Le Crédit agricole essuie un camouflet éthique à Madagascar

19 novembre 2013 | Par Laurent Mauduit

Le Crédit agricole voulait vendre sa participation dans la principale banque de Madagascar à un groupe d'investisseurs dénués de compétence dans ce domaine. Mediapart révèle un courrier du premier ministre Jean-Omer Beriziky qui s'oppose à l'opération.

est une histoire qui n’est vraiment pas à la gloire du Crédit agricole. Malgré des objections nombreuses des autorités de régulation du secteur bancaire de Madagascar, la banque française avait l’intention de vendre la participation majoritaire qu’elle détient dans la principale banque de la Grande Île, la BNI Madagascar, à des investisseurs n'ayant aucune compétence dans ce domaine, ce qui a suscité de vives polémiques dans un pays miné par l’affairisme. Le projet risque pourtant de tourner court, car le premier ministre malgache, Jean-Omer Beriziky, vient d’écrire un courrier aux autorités de tutelle concernées, pour leur apporter son soutien. Un courrier dont Mediapart est en mesure de révéler le contenu intégral et qui a des allures de camouflet éthique pour le Crédit agricole, même si le nom de la banque française n’est pas explicitement cité.

Pour comprendre l’importance de ces deux courriers du premier ministre malgache, il faut avoir à l’esprit les péripéties et coups tordus de cette histoire, que Mediapart avait récemment détaillée (lire Madagascar : l’insoutenable légèreté du Crédit agricole), et qui tient Madagascar en émoi depuis de longs mois. Les hasards de l’histoire veulent en effet que le Crédit agricole, en rachetant dans le passé les actifs de l’ex-Crédit lyonnais, a du même coup mis la main sur 51 % du capital de la principale banque de Madagascar, la BNI, aux côtés de l’État malgache qui en contrôle 32 %. Dans le souci de « nettoyer son bilan » – comme on dit sans trop d’élégance dans le jargon financier –, le Crédit agricole a ultérieurement commencé à céder certaines des participations dont il a hérité à l’étranger, et la BNI Madagascar est la dernière grande cession que la banque française voulait engager dans cette partie du monde.

Seulement voilà ! L’opération de cession, qui est engagée en mai 2011, se passe mal. Un premier consortium se constitue, autour d’une banque minuscule, dénommée Bank One (4 % du marché de l’île Maurice), pour racheter les 51 % du Crédit agricole, mais en juillet 2011 la direction générale du Trésor de Madagascar s’y oppose, faisant valoir que Bank One, propriété d’un groupe mauricien spécialisé dans le sucre et le textile, Indian Ocean Financial Holdings Ltd, et par ailleurs co-actionnaire de la société Orange Madagascar, n’est pas une banque de référence internationale et n’a pas les qualités ni les références pour contrôler la principale banque du pays.

Il faut donc attendre deux ans de plus pour qu’un nouveau candidat au rachat se présente. Il s’agit d’un consortium dénommé Ciel, qui fait lui aussi partie du groupe mauricien Indian Ocean Financial Holdings Ltd. Mais le candidat au rachat s’est cette fois allié à un autre homme d’affaires, dénommé Hassanein Hiridjee, dont la holding dénommée Trielite est immatriculée aux îles Vierges britanniques. De nationalité française, ce « Karan » – comme on appelle à Madagascar ceux qui sont originaires d’Inde – est un proche du président de la Transition, Andry Rajoelina, qui, pour avoir accepté de retirer sa candidature à l'élection présidentielle du 25 octobre prochain, n'en compte pas moins deux de ses proches en lice. L’homme d’affaires Hassanein Hiridjee contrôle par ailleurs First Immo, une grosse société de développement immobilier opérant à Tananarive. Le même homme d’affaires a, enfin, mis la main dans des conditions controversées sur le principal opérateur téléphonique de Madagascar, Telma (les anciens Téléphones de Madagascar), lors de la privatisation des réseaux téléphoniques, société Telma qui est aujourd’hui lourdement endettée.

En clair, les candidats au rachat exercent mille métiers, du textile jusqu’au sucre en passant par le téléphone ou la promotion immobilière, mais n’ont pas de compétence bancaire reconnue. Le 7 juin 2013, l’État malgache, sous la plume de son directeur général du Trésor, réitère dans un courrier (lire ci-dessous) son opposition à ce que la principale banque du pays soit cédée à des investisseurs qui ne présentent pas toutes les garanties pour jouer un rôle aussi important.

« Pour garantir un développement harmonieux du système financier malagasy dans son ensemble, je réitère le souhait de l’État-actionnaire, dont je suis le représentant ès qualités, d’avoir une banque de premier ordre disposant d’une véritable référence internationale en remplacement de l’actionnaire majoritaire (…). En effet, la composition du nouveau Consortium actuel ne reflète pas cette qualité qui a été entre autres et toujours une recommandation forte de notre part », écrit notamment le Directeur général du Trésor. C’est donc un veto clair et net

Les deux lettres du premier ministre malgache

Et pourtant, le Crédit agricole n’en tient strictement aucun compte puisque, quelques jours plus tard, le 19 juin 2013, un conseil d’administration de sa filiale, BNI Madagascar, se tient à Paris et ratifie le projet de vente des 51 % au consortium Ciel, malgré le refus des autorités de Madagascar. Pourquoi le Crédit agricole se sent-il autorisé à passer en force ? En fait, on le découvre le lendemain, puisque, au terme d’obscures grandes manœuvres, l’État malgache change d’avis et donne son accord à la cession au profit du groupe Ciel.

Mais le Crédit agricole n’est pas au bout de ses peines, puisqu’il y a encore un obstacle à franchir : la cession doit obtenir l’autorisation de la Commission de supervision bancaire et financière (CSBF) du pays, qui est l’autorité de régulation du secteur bancaire. Or, là encore, le projet bute sur la même difficulté : le 22 août 2013, à l’unanimité de ses membres, la CSBF s’oppose à l’opération, au motif, toujours le même, que l’acquéreur doit être une banque de référence internationale. Et dans la foulée, Hassanein Hiridjee est convoqué par les autorités du pays pour fournir des informations complémentaires sur sa société Trielite immatriculée aux îles Vierges britanniques, cette implantation dans un paradis fiscal rendant difficile la traçabilité des flux financiers et pouvant nuire à la réputation de BNI Madagascar.

Les candidats au rachat ajustent donc leur offre, et ce n’est plus la société Trielite mais la société First Immo, appartenant au même Hassanein Hiridjee mais implantée à Madagascar, qui vient épauler le groupe Ciel, dans son offre de rachat. Et cette fois encore, un nouveau coup de théâtre intervient : début septembre 2013, la CSBF, qui est placée sous la présidence du gouverneur de la banque centrale du pays, Guy Ratovondrahona, se désavoue elle-même et change de position, donnant finalement son feu vert à l’opération. Quelques pressions se seraient-elles exercées sur le gouverneur ? Aussitôt, l’affaire devient la polémique la plus importante qui enflamme Madagascar, en pleine campagne présidentielle, et la presse locale évoque de possibles pots-de-vin. Quoi qu’il en soit : le gouverneur de la banque centrale, qui a mangé son chapeau, a emporté le secret avec lui. Le lendemain, il est retrouvé mort. Une crise cardiaque, dit-on…

Au début de cet automne 2013, l’affaire en était donc là. Même si la vente n’était pas encore finalisée, elle semblait maintenant en route, après avoir obtenu toutes les autorisations. Et le rôle du Crédit agricole n’apparaissait guère glorieux. Et pour une raison qui se comprend sans grande difficulté : l’ancienne puissance coloniale qu’est la France s’est souvent très mal conduite à Madagascar, l’un des pays les plus pauvres du monde. Sans doute là bien plus encore qu’ailleurs. Et avec le recul, la France aurait dû comprendre qu’elle avait une obligation d’exemplarité absolue. Et pourtant, non ! Décidé à vendre au plus vite sa participation, sans se soucier le moins du monde des turbulences suscitées par son comportement désinvolte, le Crédit agricole a longtemps fait la sourde oreille aux inquiétudes exprimées par les autorités malgaches. La banque française risque pourtant d’avoir désormais des difficultés à passer en force, car le premier ministre malgache, Jean-Omer Beriziky (ici sa bio sur Wikipedia), vient en effet d’adresser le 2 novembre un courrier, aux deux autorités de tutelle concernées à Madagascar, le directeur général du Trésor, et la présidente de la Commission de supervision bancaire et financière (CSBF).

Grâce à de très bonnes sources, Mediapart est en mesure de révéler ces deux courriers. Comme ils ont été rédigés en des termes presque identiques, un seul suffit pour comprendre le rappel à l’ordre que fait le premier ministre malgache, et par ricochet le camouflet éthique que cela

Le sarkozyste Xavier Musca à la manœuvre

Le premier ministre fait en particulier ces observations : « Dans un souci majeur de préserver de façon pérenne la solidité du système bancaire et financier à Madagascar, il me paraît urgent et crucial d’intégrer cette notion de banque de référence internationale/banque de premier ordre parmi les critères techniques fondamentaux d’agrément des banques dans notre pays. Le consortium qui postule actuellement au rachat de la BNI ne dispose pas de cette expérience. Par ailleurs, ses membres opèrent dans plusieurs domaines d’activité, dont l’immobilier, la téléphonie mobile, l’import-export, la concession automobile, etc. Il est évident que les principaux clients de la BNI qui exercent dans les mêmes secteurs éprouveront de la réticence à soumettre leurs dossiers confidentiels à une banque détenue par la concurrence (…) Il y a de fortes chances pour que cette situation aboutisse à la fuite de ses gros clients, dont les dix premiers, à eux seuls, génèrent plus de 80 % des résultats de la BNI, ce qui fragilisera dangereusement et rapidement la situation financière de la banque et créera même une perturbation du système financier en général. »

Et pour conclure cette lettre, le premier ministre ajoute : « L’État, en tant que tutelle du secteur, encourage la recherche de partenaires ou l’introduction de nouvelles banques à Madagascar mais suggère la mise en œuvre d’un dossier d’appel d’offres ouverts en ce qui concerne le cas de la BNI. » C’est donc dit clair et net : le dossier a été jusqu’à présent traité en dépit du bon sens ; il est donc urgent d’arrêter de faire n’importe quoi, en tolérant d’invraisemblables conflits d’intérêts, qui risquent d’enfoncer le pays un peu plus dans l’affairisme.

Le courrier du premier ministre est courageux. Car à quelques encablures du second tour de l’élection présidentielle malgache, qui est prévu pour le 20 décembre, les voix qui s’élèvent en faveur du respect dans ce pays des règles d’un État de droit sont peu nombreuses.

Le plus stupéfiant dans cette histoire, c’est que le membre de la direction du Crédit agricole qui supervise cette cession sulfureuse n’est autre que Xavier Musca, qui fut lui-même directeur du Trésor en France, avant de devenir secrétaire général adjoint de l’Élysée, en charge des questions économiques, auprès de Nicolas Sarkozy. Des dangers de conflits d’intérêts dans la vie des affaires, il n’ignore rien, puisque sa fonction a longtemps été de les prohiber en France.

Le Crédit agricole n’ignore donc rien de l’affairisme qui s’est déchaîné, à Madagascar, quand il a annoncé son intention de vendre sa participation dans la BNI. La bataille recèle même un épisode cocasse et jusque-là secret : au tout début, l’un des candidats au rachat, Hassanein Hiridjee, avait trouvé un autre allié français pour partir avec lui à l’assaut de la BNI, un dénommé… Bernard Tapie. L’homme d’affaires franco-malgache a en effet fait une partie de ses études en France et est devenu l’ami de Laurent Tapie, le fils de Bernard, à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP).

Voilà plusieurs mois, Laurent Tapie a donc convaincu son père de faire le voyage à Madagascar, pour étudier secrètement le rachat de la BNI, en association avec Hassanein Hiridjee. Finalement, on sait ce qu’il en est advenu. Mis en examen pour « escroquerie en bande organisée », à la suite de l’arbitrage Adidas-Crédit lyonnais, Bernard Tapie n’a plus la liberté de gérer sa fortune à sa guise, puisqu’une grande partie de ses biens ont été placés sous séquestre, à titre conservatoire. Il n’a donc plus les moyens, dans l’immédiat, de croquer une banque.

Cependant, l’épisode en dit long sur le climat qui règne autour de la vente de la BNI. Et sur le comportement du Crédit agricole, qui fait mine de fermer les yeux. Nous avons cherché à joindre Xavier Musca, mais nous n’y sommes pas parvenus. Si prompt à communiquer sur tous les sujets, la banque verte joue dans le cas de Madagascar une seule carte, celle du secret. Avec l’intervention du premier ministre malgache, cette protection risque pourtant de ne plus fonctionner très longtemps… 

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