L'envers du Prix du Sang

L’ENVERS DU PRIX DU SANG

Ainsi donc, à en croire la tribune de Mr Jean-Louis Esperce parue dans le JdM du 16 mai sous le titre le prix du sang, les deux otages français libérés par « deux soldats d’élite » ne méritent pas d’être accueillis en héros par le Président de la République ». L’ont-ils par ailleurs jamais demandé ? Pas à ma connaissance. Leur faute ? « Etre partis en voyage d’agréments en ignorant délibérément les conseils des autorités françaises sur la fréquentation des zones à risque ». L’auteur semble bien informé. C’est vrai que notre ministre des Affaires étrangères, ancien VRP de l’industrie de l’armement quand il occupait, il n’y a pas si longtemps le poste de ministre de la Défense, avait martelé haut et fort que « nos deux compatriotes évoluaient dans une zone considérée, depuis pas mal de temps, comme rouge ». Sauf que…

Sauf que, comme le révèle le journal Le Monde (1), dans son édition du 12 mai 2019, le parc de la Pendjari, dans lequel ils ont été kidnappés, n’était pas classé en zone rouge depuis pas mal de temps. Il n’a même été classé comme « formellement déconseillé » que neuf jours après leur enlèvement, précisément le jour de leur libération… A qui profite cette mise à jour opportuniste? Mais bon, on ne va pas se chamailler pour une banale histoire de couleurs et de timing… Par contre, et c’est la question qui me semble intéressante, pour quelles raisons mystérieuses le gouvernement français a-t-il mis tant d’empressement à libérer ces deux touristes lambdas alors que la septuagénaire Sophie Pétronin, enlevée le 24 décembre 2016 dans le nord du Mali, est toujours détenue avec cinq autres otages : un missionnaire suisse, une religieuse colombienne, un Australien de 82 ans, un Sud-Africain et un Roumain. Sophie Pétronin, qui était, depuis vingt ans, à la tête d’une ONG s’occupant d’orphelins à Gao, ne semble donc pas avoir un profil suffisamment intéressant pour nos responsables politiques.

Alors donc, qui sont réellement Patrick Picque et Laurent Lassimouillas ? Nous le saurons peut-être dans une cinquantaine d’années, si quelqu’un pose la question et lorsque le secret défense sera levé. Mais surtout qui sont la citoyenne américaine, d’une soixantaine d’années, et la ressortissante sud-coréenne qui ont également été récupérées, de manière totalement inopinée, lors de l’opération française ? « Personne n’avait connaissance de leur présence » a confirmé la ministre des Armées, lors de la conférence de presse (2). Mais, dans ce gouvernement de Pinocchio, de telles affirmations péremptoires sont à prendre avec les précautions et le recul qu’il se doit. Mieux, ni les Etats-Unis ni la Corée du Sud n’auraient été informés du rapt de leurs ressortissants, rapt qui datait de 28 jours. Difficile d’imaginer ce silence radio pour tout bon djihadiste qui se respecte et, en parallèle, l’ignorance crade d’un service d’espionnage parmi les plus performants au monde. J’ai nommé la CIA. Et puis, mais j’ai mauvais esprit, comment ne pas s’interroger sur le tintamarre orchestré autour de la mort des maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello. Maîtres en quoi d’ailleurs ? En expertise à trucider, liquider, fragmenter, disperser façon puzzle ? Certes ils sont morts mais, j’ose l’écrire en sachant que je vais encore agrandir mon cercle d’amis intimes, ça ne serait pas un peu leur métier ? Tout comme les 17 soldats qui ont également rejoint le paradis des braves, à en croire les statistiques morbides de Mr Jean-Louis Esperce, depuis le début de l’intervention de la France en Afrique. Si ces données font référence à l’opération Barkhane, lancée en août 2014 et qui fait suite à Serval et Epervier, nous atteignons, « au pire », la moyenne de quatre décès par an. Dans le même temps, le site de l’OPPBTP (3) nous révèle que 120 ouvriers du bâtiment ont perdu la vie, en 2017, sur les chantiers de France et de Navarre. Cent douze en 2016 et 130 en 2015. Bizarre, je n’ai pas vu d’images de remontées des Champs-Elysées ou de quelconque hommage national. Mais j’ai peut-être manqué un épisode. Ou ça n’est pas, tout simplement, le genre de hochet médiatique qui fait frissonner les rédactions, plus friandes des mensonges éhontés de notre sinistre de l’Intérieur.

 

(1)https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/05/12/la-fausse-affirmation-de-jean-yves-le-drian-sur-les-risques-majeurs-pris-par-les-ex-otages-au-benin_5461021_4355770.html

(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/10/sahel-quatre-otages-dont-les-deux-francais-enleves-au-benin-ont-ete-liberes_5460497_3210.html

(3) Organisme Professionnel de Prévention du Bâtiment et des Travaux Publics

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