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Billet de blog 5 janvier 2026

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Trump-Venezuela : le poids du droit, le choc de la légitimité

Violation du droit international, l’enlèvement de Maduro par les forces américaines remet au goût du jour la doctrine Monroe dont La France a eu sa version, ce qui explique le malaise et l’ambiguïté de la position française sur ce coup de force. Explications.

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La position du Président de la République par rapport au coup de force militaire américain au Venezuela « prenant acte de la fin de la dictature Maduro dont le peuple vénézuélien ne peut que se réjouir » sans condamner la violation de l’état de droit que constitue une telle intervention a suscité de violentes réactions, surtout à gauche. « La honte » pour Jean-Luc Mélenchon, relayé par son fidèle Manuel Bompard qui a dénoncé la « France réduite à féliciter les coups de force de Trump ». La droite a été plus mesurée, voire carrément muette. Même si Emmanuel Macron a précisé « qu’un dictateur a été déchu » et que « le droit international doit désormais être respecté », en installant au pouvoir l’opposition - qui en avait été écartée en raison de la manipulation des élections par Maduro – il a semblé faire peu de cas du droit international sur lequel il est par ailleurs très sourcilleux, notamment pour l’Ukraine. Il a toutefois précisé lundi 6 janvier que « la France n’approuvait pas la méthode », ce qui ressemble à une tentative d’inflexion en forme de service minimum.

Faute politique ? Ce n’est pas si simple. Globalement, les réactions dans le monde et en Europe révèlent un réel embarras entre l’atteinte bien réelle à l’état de droit et l’opportunité de ce coup de force. Celle qui a le mieux résumé cette ambivalence est Giorgia Meloni. La cheffe du gouvernement italien a expliqué « qu’une action militaire extérieure n’est pas le moyen approprié pour mettre fin aux régimes totalitaires mais (le gouvernement italien) considère en même temps légitime une intervention militaire défensive contre des attaques hybrides ou dans le cas d’entités alimentant et promouvant le trafic de drogue ».

Ce « en même temps » - au demeurant très macronien - pose clairement le problème et le dilemme entre le poids du droit et le choc de la légitimité. Que faut-il choisir ?

Il a beaucoup été dit que cette intervention militaire – techniquement très réussie – achevait de faire exploser l’ordre mondial, fondé sur la souveraineté des Etats par un Trump enivré par sa puissance et menaçant ainsi la terre entière, faisant émerger un nouveau monde fondé sur le rapport de force et la violence.

Rien n’est plus faux. Cette intervention militaire n’est pas le signe d’un nouveau monde mais au contraire le retour d’un monde ancien, celui que l’Occident a mis en place au XXe siècle, particulièrement après la seconde guerre mondiale.

Après la déflagration des années 40-45, les Occidentaux et les Soviétiques se sont partagé le monde, chacun se considérant maître dans sa sphère d’influence et pour éviter que l’un soit tenté de chercher des noises à l’autre, la guerre froide et la dissuasion nucléaire ont été mises en place.

Pour les Occidentaux, le monde nouveau d’alors devait être fondé sur la paix, le respect des frontières et des souverainetés nationales, les conflits devant se régler de manière diplomatique et pour garantir cette tranquillité mondiale, ils ont créé les Nations Unies mais l’organisation mondiale – le Machin comme disait le Général de Gaulle – n’a pas – loin s’en faut – totalement réussi sa mission.

Ayant vaincu le nazisme et construit ce nouvel ordre mondial, fondé sur les valeurs démocratiques et l’entente cordiale, les Occidentaux se sont en quelque sorte octroyé « le monopole du cœur », la détention du bien contre le mal, l’espoir messianique que leur modèle démocratique devait s’imposer dans le monde et, à tout le moins, ne pas être menacé.

C’est au nom de cette volonté de sécuriser le modèle libéral et démocratique que les Etats-Unis ont réactivé et adapté « la doctrine Monroe », du nom du Président américain qui en 1823 – les Etats-Unis ne sont indépendants que depuis 1776 et ne sont pas encore très solides – « avertissait les Nations européennes que les Etats-Unis ne tolèreraient aucune nouvelle colonisation ni aucun monarque fantoche ».

La doctrine Monroe, ce n’est rien d’autre que la légitimation d’actions militaires intérieures ou extérieures visant à protéger ses valeurs et/ou ses intérêts, les deux étant souvent liés.

Donald Trump ne s’est pas privé de se référer à la doctrine Monroe pour justifier l’enlèvement de Maduro. Le Président vénézuélien a été destitué au nom de la menace que fait peser le trafic de drogue dans son pays et plus encore la mainmise sur les installations pétrolières américaines sur le territoire du Venezuela.

Mais il ne s’agit pas – comme cela a été dit – d’une innovation. Les Etats-Unis n’ont jamais renoncé à la doctrine Monroe. Au contraire, ils en ont usé et abusé dans les années 60 et 70. Dans ces années-là, en pleine guerre froide, englués dans la guerre du Vietnam, les Américains considéraient comme une menace, l’élection et l’installation de majorités de gauche dans les pays voisins d’Amérique Latine. Ils y voyaient des complots de Moscou, visant à déstabiliser les Etats-Unis.

Cela a commencé dès 1960 avec l’affaire de la baie des Cochons à Cuba où l’armée américaine débarque pour renverser Fidel Castro. L’opération échouera lamentablement et aura pour conséquence la crise des missiles de 1962 qui a failli entrainer le monde dans une guerre nucléaire.

Mais la doctrine Monroe connaitra son apogée si on peut dire dans les années 70 avec des coups d’Etat installant des régimes militaires dans plusieurs pays d’Amérique Latine. Il s’agissait de mettre des barrières de sécurité dans ce que les Etats-Unis considéraient comme leur pré carré.

De fait, l’Histoire a démontré qu’en 1973, c’est par un complot et une manipulation montés par les forces spéciales américaines et la CIA que le Président Allende du Chili a été déstabilisé et même assassiné pour être remplacé par le général Pinochet.

Pour la même raison, les « putschs » en Argentine, au Brésil, en Bolivie ont tous été fomentés par les Américains.

La seule différence entre Trump au Venezuela en 2026 et les Présidents Kennedy, Nixon et Ford des années 60-70 est qu’il le fait ouvertement, le montre et le diffuse comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo alors qu’avec les autres, c’étaient des opérations des services secrets ou « de mystérieux » conseillers qui agissaient dans l’ombre.

Et les Etats-Unis ne sont pas les seuls à avoir eu une telle stratégie interventionniste. La France, si prompte à donner des leçons de morale et de démocratie, a aussi mis en œuvre sa doctrine Monroe. On pourrait lui donner le nom de « doctrine Foccart », du nom du sulfureux conseiller du Général de Gaulle qui a organisé et supervisé la fameuse « FrancAfrique » depuis l’Elysée.

Après la décolonisation, dans le souci de préserver les intérêts politiques, stratégiques et économiques, en particulier l’accès aux matières premières et même pétrolières, de la France, il convient de garder un œil sur les pays africains. Combien d’interventions militaires destinées à renverser un pouvoir hostile à la France ou, à l’inverse, maintenir un pouvoir « ami » menacé ?

La France continuera à veiller à son pré carré et à appliquer la doctrine Foccart longtemps après le Général De Gaulle.

En 1978, des rebelles katangais dans une région du Zaïre (désormais Congo), riche en matières premières, s’emparent des mines et menacent le Président du pays, Mobutu. C’est un dictateur, mais ami de la France et les ressources minières sont stratégiques. Le Président Giscard d’Estaing envoie des troupes – le film « la Légion saute sur Kolwezi » retracera cette intervention – pour mater cette rébellion et réinstaller Mobutu.
L’année suivante en 1979, au Centrafrique, le fantasque empereur Bokassa est devenu ingérable. Giscard d’Estaing envoie un bataillon pour le renverser et installer un nouveau président, débarqué d’un Transall de l’armée française.

Enfin, en 1984, le Tchad est menacé par une agression libyenne. Mitterrand déclenche une opération militaire pour écarter les Libyens et stabiliser le régime d’Hissène Habré.

La doctrine Monroe/Foccart a eu son pendant soviétique. Moscou n’hésitait pas à envoyer les chars – Budapest 1956, Prague 1968 – ou organiser un renversement – Varsovie 1981 – dès lors qu’un mouvement populaire mettait en péril le régime communiste inféodé. On notera une curieuse inversion des valeurs. La droite dénonçait ces interventions tandis que la gauche, en particulier communiste, les approuvait au nom de la lutte contre l’impérialisme américain.

La chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique ont mis en veilleuse la doctrine Monroe. Le pré carré latino-américain n’était plus menacé. Les Etats-Unis ont desserré l’étau et les pays – Brésil, Argentine, Chili, Bolivie – sous dictature militaire ont pu opérer leur transition démocratique. La France a perdu son influence en Afrique et ne veut plus et ne peut plus jouer au gendarme sur ce continent. La dernière grande intervention française a été au Mali, suivie de l’opération Barkhane en 2013. Elle était à la fois légale parce que répondant à une demande du Mali et légitime parce qu’il s’agissait de lutter contre les djihadistes.

Pendant un petit quart de siècle, l’Occident a savouré sa victoire, celle de son système de valeur et a imposé son modèle de mondialisation heureuse. Mais le vent a tourné avec la montée en puissance de la Chine, les menaces poutiniennes et – cerise sur le gâteau – l’élection de Trump.

Le raid américain sur le Venezuela renvoie donc à des temps anciens. Si l’enlèvement de Maduro par Trump a une certaine légitimité, il ne faut pas pour autant en sous-estimer le danger et le précédent qu’il crée.

Personne ne peut défendre le Président vénézuélien mais la légitimité de l’opération trumpienne a des limites et l’intéressé en est plus conscient qu’il ne veut bien le reconnaitre. D’abord, on notera que sur toutes les images complaisamment diffusées par les Américains, l’ancien chef de l’Etat, menotté et couvert d’un curieux bonnet, est entouré non pas de militaires mais d’agents du DEA, l’unité de police américaine chargée de la lutte anti-drogue. Le message est clair : « ce n’est pas un coup d’Etat mais l’arrestation d’un trafiquant de drogue ».

Ensuite, le malaise s’accroit avec la surréaliste conférence de presse du dimanche 4 janvier où Trump triomphe et explique son coup. S’il emploie 10 fois, 20 fois, 50 fois le mot et les expressions « pétrole », « installations-infrastructures pétrolières », pas une seul fois, il ne prononce le mot « démocratie » et fait peu allusion à ce qui est pourtant la motivation - pour ne pas dire le prétexte - de cette opération : la drogue. Et en plus, il explique que les Etats-Unis vont « gérer » le Venezuela, et promet à la vice-présidente du pays - qui a été désignée présidente par intérim - un « sort plus rude » que celui infligé à Maduro si elle ne file pas droit.

Et dans la foulée, grisé par son succès, il menace la Colombie, l’Iran et même le Groenland – territoire sous souveraineté danoise et donc européenne – du même sort.

La part de légitimité dans cette opération vénézuélienne ne doit pas faire oublier les menaces et les délires impérialistes du Président américain.

La communauté internationale doit se préparer à des réactions plus fortes. Sinon, l’ordre international de 1945, fondé sur la paix et le dialogue volera vraiment en éclat. On pourra fermer l’ONU et accrocher à la porte du bâtiment de verre new-yorkais un écriteau ainsi rédigé : « Pour cause de construction d’un nouvel ordre mondial, l’ONU est fermée pour travaux ».

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