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Billet de blog 26 janvier 2026

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Etats-Unis : Trump, un tigre de papier ?

Les annonces tonitruantes et les menaces répétées ne peuvent masquer le fait que le Président américain s’est planté sur toute la ligne en Ukraine, au Proche-Orient et sur le Groenland. Le trumpisme est-il fini ? Non, car il n’est qu’une expression caricaturale et violente d’une stratégie américaine de long terme. Décryptage.

Philippe DUPUIS-ROLLANDIN

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Selon des indiscrétions révélées par plusieurs médias, les conseillers de l’Elysée sont fatigués et stressés, au bord du burn-out parce que tous les jours ou presque, ils sont réveillés par une foucade, une annonce tonitruante, une provocation ou une insulte contre le Président de la République de la part de Donald Trump et qu’ils doivent préparer une riposte à proposer à Emmanuel Macron.

De fait, depuis son arrivée à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le Président américain a mis la planète sens dessus dessous, explosé l’ordre international et déstabilisé l’Europe avec ses menaces de désengagement de l’OTAN, ses droits de douane et ses attaques sur ses valeurs. C’est peu de dire que le monde est suspendu aux lèvres du psychopathe de Washington.

Depuis un an, les soubresauts pour ne pas dire les séismes – de l’Ukraine jusqu’au Groenland en passant par le Venezuela et le Proche-Orient - n’ont pas manqué.

Comme cela est dit et répété à satiété sur les plateaux des chaînes d’information en continu, « le monde d’avant, construit après la seconde guerre mondiale il y a 80 ans, sur les principes du droit a volé en éclats et désormais, seul compte le rapport de force. L’Europe est en voie de vassalisation ». Déjà menacée par Poutine et Xi Jinping, elle est désormais attaquée et coulée par Trump.

Est-ce si sûr ?

Le show permanent du Président américain est une menace de déstabilisation du monde en général et de l’Europe en particulier. Soit, mais si on prend un peu de recul, que l’on tente un bilan des 12 mois de cette présidence hors normes, si on élargit la focale, on constate que les foucades et les initiatives de Trump se sont – toutes ou presque - conclu par des échecs et des reculades. La question qui se pose est de savoir si, finalement, Trump ne serait pas un tigre de papier ? Revue de détails.

Ukraine. Avant son installation dans le bureau ovale, Trump avait claironné qu’il réglerait le problème ukrainien en 24 h. Mais, le 22/01/2025, rien n’étant arrangé, il a repoussé le délai à 100 jours. Et, pendant ces 3 mois, il ne s’est rien passé sauf un événement politico-médiatique choc : la fameuse réunion du 28 février où Zélenski - pris au piège dans le bureau du Président - se fait humilier par Trump et Vance qui lui expliquent qu’il n’a pas les cartes en mains, qu’il a perdu et qu’il va devoir accepter un accord qui va être négocié directement entre le Président américain et Poutine. L’humiliation est aussi pour les Européens qui sont écartés d’un processus qui les concerne directement. Mais ils ne se laissent pas faire. Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, ils s’unissent pour affirmer que la sécurité en Europe ne se décidera pas sans les Européens. Il s’ensuit une succession de déplacements à Washington pour faire entendre raison au fougueux président et surtout – encore à l’initiative du Président français - une « coalition des volontaires » - un ensemble de 24 pays, les Européens mais aussi les Britanniques, les Canadiens, les Australiens et d’autres encore - est constituée. Ces pays affirment haut et fort qu’un traité de paix ne sera acceptable que s’il respecte l’intégrité territoriale de l’Ukraine et s’il comprend des garanties de sécurité avec des forces militaires sur le terrain, chargées de veiller au respect du traité par la Russie.

Ajoutée au fait que Poutine ne répond pas vraiment aux propositions américaines, pourtant très favorables, la détermination des Européens amène Trump à tempérer ses positions et surtout à remettre les Européens et l’Ukraine – il rencontre même Zelenski dans un climat plus apaisé - dans le jeu. Dans un rare moment de lucidité, il déclarera au printemps 2025 que « Poutine me balade ». Mais cela ne le dissuade pas de dérouler – au sens propre du terme – le tapis rouge au russe en Alaska. De ce sommet surréaliste, il sortira un plan de paix en 26 points qui reprend à peu près toutes les demandes de Poutine. L’Ukraine doit abandonner tous les territoires conquis par les armées russes, elle doit être démilitarisée, Zelenski doit quitter le pouvoir et aucune garantie de sécurité n’est prévue.
Evidemment, les Ukrainiens et les Européens se rebiffent. Ils corrigent ce plan qui, à force d’amendements, ne ressemble plus du tout au projet initial. Il n’est plus question de laisser la moitié de l’Ukraine à la Russie, ni de démilitariser le pays et surtout les garanties de sécurité sont renforcées. Là encore, un ballet diplomatique entre l’Europe et les Etats-Unis se chorégraphie et de sommets en rencontres bilatérales, Trump finit par accepter les grandes lignes de ce projet et surtout d’être un acteur des garanties de sécurité dans des formes qu’il reste à définir.

Le résultat est que les Européens sont rentrés dans le jeu, que le seul plan qui reste sur la table est celui qu’ils ont construit avec les Ukrainiens. Evidemment, Poutine qui ne veut pas la paix, n’a rien répondu, ce qui équivaut à un refus et d’ailleurs, sur le terrain, la guerre continue. Avec l’hiver, les Ukrainiens vivent un enfer.
Mais, sur le plan diplomatique, Trump est dans une impasse. Son rêve d’une paix mercantile qui lui aurait permis de mettre la main sur les richesses en terres rares de l’Ukraine s’est envolé. Dans ce match tragique, le résultat est : Europe : 1, Trump 0.

Droit de douanes. Là aussi, c’était avant son élection, du « vous allez voir ce que vous allez voir ». L’idée était de faire payer à la terre entière tout ce qu’elle était supposée avoir volé aux Etats-Unis. La Chine était menacée de taux mirobolants à 50, 100% et même plus. Il a suffi que XI Jinping fronce les sourcils et fasse savoir qu’il bloquerait l’exportation de minéraux et de terres rares dont l’économie américaine a tant besoin pour que la menace s’évapore.
Il restait alors le maillon faible – l’Europe – visée par des droits de 25, 30, voire 50% avec un sort particulier pour la France dont les vins et spiritueux devaient être frappés d’une taxe de 100%. Finalement, après négociation, le droit qui s’appliquera ne sera que de 15% dans le cadre d’un accord que les Européens ont eu la faiblesse d’accepter en juillet 2025. Oui, mais voilà, le Parlement européen a décidé le 20 janvier de geler cet accord. Certes, Trump peut toujours appliquer unilatéralement les droits de douane mais l’autre partie de l’accord - celle qui prévoit que les Européens doivent acheter des centaines de milliards d’hydrocarbure aux américains et investir des milliards aux Etats-Unis - est belle et bien gelée.
Dans ce match économique, Trump n’est pas vraiment gagnant et la partie n’est pas finie.

Proche-Orient-Iran. Soutien indéfectible d’Israël, Trump a été obligé d’intervenir dans la guerre à Gaza en raison des exactions de son « ami » Netanyahou et sous l’impulsion donnée par Emmanuel Macron qui a entrainé de nombreux pays sur la voie de la reconnaissance de l’Etat de Palestine. Après la guerre de 12 jours - qui s’est traduite par le bombardement des installations nucléaires de l’Iran portant un rude coup à son programme nucléaire - il a imposé un cessez-le-feu. Cette trêve fragile – elle est violée tous les jours soit par Israël, soit par le Hamas – est censée être la première étape d’un vaste plan pour lequel, il a annoncé la création « d’un Comité de la paix » qui est une farce. Il s’agit en fait d’une sorte de club privé de golf où les participants doivent payer un ticket d’entrée de 1 milliard de dollars et où ils n’auront aucune voix au chapitre, Trump étant le seul à décider.

Et il n’est pas précisé quelle sera la destination de ces milliards. A la reconstruction de Gaza ? Au développement de la fantasmagorique Riviera ? Dans la poche de Jared, Melania et Donald Trump ?

Emmanuel Macron a immédiatement et violemment refusé l’invitation, ce qui lui a valu une nouvelle menace de droit de douane à 200 % sur les vins et spiritueux français mais cette menace n’a vécu que 48 h.

Au plus fort des manifestations des iraniens contre le régime des ayatollahs, Trump avait encouragé la population iranienne à se battre parce que « la cavalerie américaine » était en route. Mais il a suffi que les pays arabes s’opposent à une telle intervention pour que la cavalerie rentre au bercail.

Proche-Orient et Iran : rodomontade et velléité.

Groenland. C’est la grande reculade. Tout s’est joué au sommet de Davos entre le 19 et le 23 janvier.

Dans les semaines précédentes, le Président américain – reprenant une idée qu’il traîne depuis plusieurs mois – annonce qu’il entend annexer le Groenland, territoire autonome sous souveraineté danoise et donc rattaché à l’Union européenne. Les Européens, danois en tête, sont vent debout et dénoncent cet impérialisme. On est en effet en plein délire : un membre de l’OTAN veut attaquer un autre membre de l’Alliance et s’emparer d’un de ses territoires.  Trump persiste. Comme un enfant devant un jouet exposé dans une vitrine de Noël, il répète « Il me faut le Groenland ». 8 pays européens – dont la France – envoient un petit contingent militaire d’une trentaine d’officiers sur un base otanienne du territoire. C’est faible mais le message est clair : pas touche au Groenland. L’Europe résistera en cas d’offensive militaire qui prendrait la forme surréaliste d’une guerre entre Américains et Européens.
Face à cette riposte, Trump recule et en lieu et place d’une annexion militaire, il parle d’un rachat du territoire, proposant même entre 10 000 et 100 000 dollars à chacun des 57 000 Inuits pour acheter ce qu’il appelle désormais avec un certain mépris « ce morceau de glaçon » Ces derniers – et avec eux les Danois et les Européens – font savoir que le Groenland n’est pas à vendre. Trump répond que s’il n’obtient pas le Groenland, il imposera de nouveaux droits de douane aux 8 pays européens qui s’opposent à ses visées avec un sort particulier pour la France qui, en plus, rejette son « zinzin » sur la paix au Proche Orient avec un ticket d’entrée de 1 milliard de dollars

Le ton monte et c’est dans ce contexte que s’ouvre le traditionnel sommet de Davos. Les Européens sont chauffés à blanc. Emmanuel Macron prononce un discours d’une dureté inédite contre Trump et menace les Etats-Unis de déclencher le fameux « bazooka » européen. Ce dispositif – conçu initialement pour contrer la Chine – impose des droits de douane mais aussi et surtout interdit aux entreprises non européennes de concourir à des marchés publics et leurs activités en Europe peuvent être suspendues. Brandie l’an dernier au moment de la négociation des droits de douane, la menace n’avait pas été mise en œuvre à cause de l’opposition de plusieurs pays, dont l’Allemagne. Mais cette fois, tout indiquait que la France aurait pu obtenir une majorité.

A son arrivée dans la station montagneuse suisse, Trump, dans un discours décousu où confusion entre Groenland et Islande, autosatisfaction et insultes à Macron s’amalgament, il annonce que non seulement, il renonce à l’annexion militaire du territoire arctique mais aussi à son rachat. Il ne contentera d’une souveraineté élargie sur les bases américaines implantées sur le territoire depuis 1951, à l’issue de négociations que le Danemark n’est pas décidé à ouvrir.
Bal tragique à Davos : 1 mort. Les Groenlandais peuvent, de nouveau, dormir tranquille et on leur souhaite… une bonne « inuit ».

L’Histoire retiendra peut-être que le Groenland a marqué la fin du trumpisme ou plus exactement la fin d’un certain trumpisme, celui du show permanent, de la foucade, de la provocation et de l’insulte permanentes.
Parce que, sur le fond, c’est une autre affaire.

Ces échecs sur le plan international interviennent dans un contexte intérieur mouvant pour le Président. Entre une économie qui vacille – inflation et chômage en hausse, bourse de Wall Street erratique, décrochant à chaque annonce tonitruante avant de remonter au recul -, les mises en cause de la justice, la menace contre le Président de la FED, les dérapages – pour ne pas dire plus – de la police anti immigration à Minneapolis et les sondages en berne dans la perspective des mid-term élections de novembre, Trump vacille. Il vacille d’autant plus que les politiques se réveillent et le mettent en cause. Plusieurs congressmen et des gouverneurs – y compris Républicains – s’interrogent sur sa santé mentale au point d’envisager de mettre en œuvre le 25e amendement. Cet article de la Constitution permet de destituer le Président si sa santé – physique et/ou psychique – ne lui permet plus d’exercer son mandat. Un « empeachement » sur ordonnance.

Dans cette hypothèse, c’est le vice-président qui reprendrait le flambeau. Et là, il ne faut pas s’illusionner. Ce ne serait pas un retour au bon vieux temps. Au contraire. Pour paraphraser Clausewitz, « Vance, ce serait la poursuite du trumpisme par d’autres moyens ». Contrairement à son mentor, Vance est un idéologue. Il est structuré, stratège et réfléchi. Avec lui, il n’y aurait sans doute pas de provocation et d’annonce tonitruante tous les quatre matins mais l’objectif d’une Amérique impériale, piétinant et vassalisant l’Europe serait le même. Au demeurant, son programme est connu. Il l’a détaillé dans son fameux discours de Munich en février 2025 où il expliquait que l’Europe était plantée, en proie au grand remplacement, minée par le wookisme, gangrénée par le transgenrisme, ne respectant plus la liberté d’expression (c’est-à-dire le monopole de l’expression populiste). Cette Europe-là, par ailleurs ingrate envers les Etats-Unis, ne mérite plus d’être soutenue et traitée en allié…

Si Trump et Vance sont une expression violente et caricaturale d’un renversement de l’ordre mondial avec les Etats-Unis et l’Europe comme fer de lance de la défense de l’Occident avec tout ce que cela suppose d’ordre moral et de valeurs, ils ne sont que les continuateurs d’une mutation de la politique américaine amorcée au début du siècle.

C’est Obama – le gentil démocrate – qui, en 2010, a théorisé que le centre de gravité du monde s’était déplacé de l’axe nord-atlantique vers l’axe Asie-Pacifique. L’intérêt stratégique et économique des Etats-Unis était désormais du côté de la Chine et de l’Asie en général. L’éclatement de l’Empire soviétique ayant fait disparaitre la grande menace existentielle contre l’Europe, elle pouvait être abandonnée à son sort.

L’Europe a eu la mauvaise idée de lui donner raison en se démilitarisant et en abandonnant toute ambition géostratégique pour se concentrer sur son espace économique, s’adonnant aux joies de la mondialisation heureuse.

Au début des années 2010, les attaques de Poutine contre la Géorgie et la Crimée ainsi que les menaces sur l’ensemble de l’Ukraine - que les Européens ont cru contenir avec les accords de Minsk - auraient dû les alerter. Il n’en n’a rien été, la lutte contre le djihadisme monopolisant alors leur intérêt.

La note de stratégie que le Pentagone a publiée en janvier 2026 va exactement dans ce sens de l’abandon de l’Europe et de sa marginalisation. Et ce qui est certain, c’est que le Pentagone survivra à Trump et à Vance.

En 2017, Emmanuel Macron, nouvellement élu, prononce un discours fondateur à la Sorbonne où il anticipe les menaces stratégiques contre l’Europe de la part des géants que sont la Chine et les Etats-Unis et celles militaires de la Russie et estime que l’UE doit se donner les moyens d’être une puissance économique et militaire autonome, sortant de la dépendance américaine. Il répéte inlassablement cette exhortation avec assez peu d’écho.

Il faudra attendre le déclenchement en 2022, de la guerre en Ukraine par Poutine pour avoir un électrochoc et l’amorce d’un réveil des Européens qui – avec des à-coups et des hésitations – se mobiliseront pour l’Ukraine en lui apportant une aide politique et militaire massive même si d’aucuns estiment qu’elle a été poussive et parfois tardive.

L’élection de Trump sera le second effet qui secoue. Les Européens comprennent enfin que la dépendance économique et sécuritaire aux Etats-Unis confine à la vassalisation. Les Etats – Allemagne en tête – augmentent leur budget militaire, l’UE elle-même décide d’un vaste plan de réarmement. L’objectif ultime est de se débarrasser du parapluie américain au profit d’un parapluie européen qui serait évidemment français, la France étant le seul pays européen à être doté de l’arme nucléaire et pouvant l’employer de manière totalement autonome. On est encore loin de l’Europe de la Défense et plus encore de la Défense de l’Europe. 60% des équipements militaires des Européens sont d’origine américaine et l’industrie européenne n’est pas en capacité de fournir les armées des pays de l’Union. Néanmoins, le mouvement est amorcé. On ne peut que s’en féliciter et souligner l’action et la détermination d’Emmanuel Macron dans cette mutation. Alors, fin de l’histoire ?

Non, parce que ce nouveau paradigme européen est fragile. Il suffirait que, dans 2 ou 3 ans, à la faveur d’une alternance à Washington, le jeu se calme pour que l’ardeur européenne fléchisse. Surtout que cette nouvelle orientation stratégique est portée à bout de bras par quelques pays, en premier lieu la France et le Président de la République.

Là est le véritable enjeu de la prochaine élection présidentielle. Soyons clair. Si Marine Bardella/Jordan Le Pen devait être élu(e), Il en serait fini de l’entrainement européen. Et parmi les candidats de l’arc républicain en situation de possible élection, aucun, à ce jour, n’a fait connaitre son engagement européen.

Si le leadership français venait à fléchir, l’Europe retournerait à ses vieux démons et à ses petites affaires, abandonnant toute velléité d’affirmation. On dit souvent d’un velléitaire « qu’il n’a pas les moyens de ses ambitions ». L’Europe, c’est le contraire. Elle n’a pas les ambitions de ses moyens qui sont considérables, en termes de richesses, de technologie, de population, d’organisation politique. Mais elle ne veut pas les utiliser.

Au fond, le pire ennemi de l’Europe, c’est l’Europe..

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