LAÏCITÉ & autres textes pédagogiques FERDINAND BUISSON

Les éditions THÉOLIB viennent de publier dans leur collection "Sources Laïques" un livre de 200 pages intitulé :

Ferdinand Buisson - Laïcité & autres textes pédagogiques - Extraits de "La bible des hussards noirs".

Voici l'Avant-propos écrit par l'auteur-éditeur :

Pierre-Yves RUFF,

Laïcité, neutralité, et horizon républicain 
Le côté ouvert du triangle
 

  • D’autre part, – il est à peine besoin de formuler cette prescription, – le maître devra éviter comme une mauvaise action tout ce qui, dans son langage ou dans son attitude, blesserait les croyances religieuses des enfants confiés à ses soins, tout ce qui porterait le trouble dans leur esprit, tout ce qui trahirait de sa part envers une opinion quelconque un manque de respect ou de réserve.” (Ferdinand Buisson.)


Si la loi de 1905 est un document simple, dont la compréhension ne demande qu’un peu de bonne volonté, le concept de laïcité recouvre une vaste pensée. Ce n’est pas une appréciation personnelle. C’est ce qu’affirme, six ans après qu’ait été adoptée la loi de séparation des Églises et de l’État, celui à qui l’on doit d’avoir forgé le concept de laïcité. Je veux parler de Ferdinand Buisson. Il parle d’un “néologisme nécessaire”, “aucun autre terme ne permettant d’exprimer la même idée dans son ampleur”.

De nos jours, cette vaste pensée paraît largement méconnue. Cela produit deux phénomènes. D’une part, une prolifération de discours pour le moins retors, camouflant des approches nauséabondes sous un usage incantatoire de la laïcité. Mais aussi, d’autre part, des discours extrêmement naïfs, tenus par des personnes incontestablement de bonne foi. Ceux-là sont convaincus de défendre la laïcité, quand bien même leurs attitudes et leurs propositions contribuent à sa destruction.

Cet avant-propos sera un parcours en trois temps. Dans le premier, j’évoquerai deux exemples récents de ces discours naïfs, avant que de rappeler ce que veut dire le mot “laïcité”. Dans le deuxième, je m’attacherai à un terme qui en est indissociable : celui de “neutralité”. Le mot paraît tout simple. Sa mise en œuvre l’est beaucoup moins. Enfin, dans un troisième temps, j’explorerai ce qui est l’horizon ou le projet de l’ensemble laïcité-neutralité. Ferdinand Buisson, comme beaucoup de philosophes, recourt le plus souvent à des modèles triangulaires. Fait significatif : le troisième côté du triangle est fortement présent dans son œuvre. Il n’est jamais nommé. Cette omission me paraît volontaire. J’exposerai en quoi.

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Mais je commence avec “laïcité”. Je passe ici sur les discours retors, visant à faire d’elle le justificatif de l’islamophobie. Ils ne résistent pas à l’analyse. Je citerai, plutôt, deux exemples que je trouve graves.

Premier exemple. Au nom de la morale – je me demande d’ailleurs laquelle – on interdit aux jeunes filles de venir  à l’école en portant des jupes trop courtes. Au nom de la laïcité – je me demande également laquelle –, on a vu récemment l’accès à un collège refusé à une jeune fille. Elle portait, a-t-on trouvé, une jupe… trop longue. Ainsi, au nom de la morale, et au nom de la laïcité, un bel ensemble réapparaît : celui de la théocratie, par définition masculine, avec son obsession quelque peu maladive, concernant la longueur des jupes que portent les femmes.

Je sais bien qu’ultérieurement, il nous fut dit qu’était en cause l’attitude de la jeune fille. Je ne crois guère aux justificatifs donnés dans l’après-coup. Quoi qu’il en soit, cela ne change pas grand-chose. Je ne vois pas comment l’on peut aider une conscience à éclore et s’épanouir, si l’on commence en légiférant sur les vêtements, ou en jugeant des attitudes. Et je rappelle cette formule de Buisson : “Une classe qui manœuvre avec la régularité ponctuelle d’un régiment, c’est un spectacle qu’il ne faut pas admirer.”

Deuxième exemple. Il y a peu, Daniel Keller, Grand-Maître du Grand Orient de France, défendait l’idée qu’au nom de la laïcité, ou encore de la “neutralité religieuse”, on devrait interdire le port du voile à l’Université.

J’avoue être choqué par cette distorsion des concepts. La neutralité – qu’elle soit religieuse, philosophique ou politique – n’a jamais été demandée aux élèves. Par ailleurs, l’enseignement sous contrat, financé par des fonds publics, n’est nullement soumis à une obligation de neutralité religieuse. S’il est une question que l’on peut se poser, c’est bien celle du statut de cet enseignement, et non pas celle du vêtement des femmes musulmanes. Dans tous les cas, seule une dictature sans précédent pourrait exiger des simples étudiants les obligations qui sont celles des représentants de l’État.

Qu’est-ce que la laïcité ? Le concept est forgé dans un contexte pédagogique. Il apparaît en 1911. Il explicite les principes et le projet de l’école laïque. La séparation de l’école et des Églises, puis la séparation des Églises et de l’État n’en sont que des conditions préalables. 

L’école a rejeté tout catéchisme hors de ses murs. Trois écueils se présentent devant elle. Le premier serait de remplacer par un Crédo d’État les antiques Crédos d’Églises. Rien n’aurait avancé d’un pouce. Le deuxième serait de faire de l’école l’antichambre de la fabrique, c’est-à-dire un instrument du Capital. Le troisième serait de s’en tenir à la transmission des savoirs, au nom de la plus stricte neutralité. Là, écrit Ferdinand Buisson, “c’en serait fait de notre enseignement national”. Donc, trois écueils à éviter : l’écueil du dogmatisme, l’écueil de l’utilitarisme et celui du seul apprentissage des savoirs.

J’en viens au rôle, à la mission de l’école laïque. Elle est, tout d’abord, d’accueillir chaque enfant tel qu’il vient. Chacun a ses présupposés, ses croyances, ses coutumes, ses parti-pris venus de son contexte familial. Le rôle de l’instituteur n’est pas de les juger, mais d’aider l’enfant à grandir. Il n’est pas de tenter de changer les croyances. Il est de faire en sorte, par la culture du débat, que des enfants que tout oppose ne soient pas, demain, ennemis. L’école comme espace de débat, que voilà un motif dont on n’entend jamais parler.

On évoque, au contraire, le rôle intégrateur de l’école républicaine. Mais l’école de la République n’a jamais eu pour objectif d’intégrer qui que ce soit à un modèle préexistant. Il était de développer une acceptation et une écoute mutuelles, permettant d’élargir, de renouveler ce modèle. La métaphore de l’intégration transformerait la République en une boite de conserve.

La mission de l’école laïque est – certes – de transmettre des connaissances et des savoirs. Mais elle va bien au-delà. Elle concerne, au moins autant, la formation morale. L’école de la République est d’abord une école de vie.

Buisson rappelle une instruction du 27 juillet 1882, signée par Jules Ferry, mais qu’il a clairement écrite, à propos de l’éducation morale. Je cite : “Tandis que les autres études développent chacune un ordre spécial d’aptitudes et de connaissances utiles, celle-ci tend à développer dans l’homme l’homme lui-même c’est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience. Cette éducation n’a pas pour but de faire savoir, mais de faire vouloir ; elle émeut plus qu’elle ne démontre ; devant agir sur l’être sensible, elle procède plus du cœur que du raisonnement ; elle n’entreprend pas d’analyser toutes les raisons de l’acte moral, elle cherche avant tout à le produire, à le répéter, à en faire une habitude qui gouverne la vie. À l’école primaire surtout, ce n’est pas une science, c’est un art, l’art d’incliner la volonté libre vers le bien.”

Cela résume le projet humain de l’école laïque. Il conduisit Félix Pécaut, bras droit de Ferdinand Buisson, à faire inscrire sur sa tombe, à destination des institutrices et des instituteurs : “Si vous avez forgé une conscience, votre œuvre n’aura pas été vaine.” Forger une conscience, ce n’est en aucun cas la diriger. C’est lui permettre de se révéler et de s’épanouir.

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L’instituteur est un éducateur moral. Cela souligne à quel point la “neutralité”, corollaire de la laïcité, sera un équilibre difficile. Kant, présent de façon récurrente dans les écrits de Ferdinand Buisson, eût parlé d’un concept “problématique”.

Car au fond, renoncer à évoquer toute question métaphysique, morale, religieuse ou philosophique, c’est se rendre incapable d’être un éducateur moral. Comment parler de l’importance de la sincérité, si vous-mêmes cachez vos convictions et vos aspirations ? Comment apprendre à un enfant à se forger un point de vue, si vous-mêmes faites semblant de n’en avoir aucun ?

La neutralité de l’école désigne son obligation d’accueillir toutes et tous. Elle n’implique pas la neutralité absolue de ses institutrices et de ses instituteurs. Chacun est libre d’avoir ses convictions. Le dogmatisme et le prosélytisme sont les seuls interdits.

J’irai plus loin. Ma Mamie d’adoption était directrice d’école, formée à la laïque. Elle portait le voile, sans être musulmane. Elle était protestante, et ne l’avait jamais caché. Jamais personne ne lui en a tenu grief.

Interdire le port du voile aux collégiennes ou aux étudiantes peut être justifié par nombre de raisons. Je n’en partage aucune. Mais le faire, quoi qu’il en soit, est une violation de la laïcité et, de surcroît, une ineptie pédagogique.

En atteignant le plus intime de certaines personnes, en produisant de l’exclusion, on s’interdit toute mission pédagogique – on détruit l’école laïque, œuvrant ainsi contre la République.

Et ce n’est pas en choisissant de financer, sur les deniers publics, des collèges musulmans, qu’on œuvre en vue de l’unité de la nation.
J’ajoute une remarque. J’exprime ici, pourrait-on dire, des “opinions” qui me sont personnelles. Dans le domaine de la philosophie, nous avons des concepts que je dirais “nomades”. La “vérité” n’est pas la même, quand elle est émergente, chez Heidegger, ou positive chez Descartes. Il n’en est pas de même, quand il y va de la laïcité, ou de la loi de 1905. La loi est claire. Le concept l’est aussi. Il ne dépend en aucun cas de notre subjectivité.

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J’en viens au côté ouvert du triangle, celui dont j’avais signalé que Ferdinand l’avait laissé ouvert, mais de manière intentionnelle.
Si vous parcourez le programme de l’éducation libérale, en conservant, tout à la fois, la fidélité nécessaire et votre liberté, vous en arriverez, toujours, à la question du monde de demain.

La laïque des hussards noirs répondait fortement au constat de Buisson : “Ce qui manque à la République, ce sont des Républicains.”

Leur volonté de mettre en place une éducation toute libérale, leur venait d’une conviction : l’instruction seule pouvait permettre de mettre à bas les tyrannies.

Il ne s’agissait pas, pour eux, de combattre des points de vue ou des croyances. L’un des très proches de Buisson, Séailles, l’avait ainsi résumé : “Au nom de la Libre Pensée, demandons qu’il n’y ait plus d’opinions suspectes ou privilégiées, qu’on puisse être athée, sans être traité de scélérat, et croire en Dieu, sans être traité d’imbécile.”

Il s’agissait de faire de l’école un parcours vers soi-même, de forger des consciences libres, capables de construire, dans l’acceptation réciproque, un monde libre, et à venir.

Nommer ce monde, aurait été l’emprisonner dans des catégories relevant du passé. La liberté de ce monde possible, et toujours à venir, n’est pas inscrite dans nos programmes. Si nous pouvons, activement, contribuer à sa préparation, nous ne pouvons faire autre chose qu’en avoir la préscience.

De là, sans doute, l’absence d’un troisième terme : laïcité, neutralité et tout l’horizon de ce monde à venir, construit sur un acquis, celui de la liberté de conscience

Loin des débats actuels qui agitent l’école, j’aimerais retrouver, un jour, le beau projet personnaliste et révolutionnaire dessiné par la Convention, rendu possible par les Lois Ferry et mis en œuvre par Ferdinand Buisson.

Présentation de l’ouvrage


Ce livre est entièrement constitué d’articles de Ferdinand Buisson parus dans le Nouveau Dictionnaire de Pédagogie et d’Instruction Primaire(1911).

Ce Dictionnaire, souvent surnommé “la Bible des hussards noirs”, Théolib l’a entièrement réédité, espérant faire œuvre utile en un temps où l’on parlait beaucoup de “refonder” l’école.

La crise de l’école, dont on nous parle tant, est significative d’une crise de la République. Bon nombre de questions traversant notre époque furent déjà posées par la République naissante. Ce n’est qu’en revenant aux sources, nous semble-t-il, qu’il est possible de penser le présent.

D’aucuns répondent que les temps ont changé, que les difficultés actuelles rendent caduques les réponses de nos aînés. Certes, les temps ont changé. Mais quand, dans la veine de l’ouverture apportée par les lois scolaires signées Jules Ferry, Ferdinand Buisson et ses équipes s’attelèrent à la construction du “grand chantier de la République”, celui de l’école laïque, ils reprirent ouvertement les principes posés lors de la Convention, et ce beau titre d’“instituteur” que l’on voudrait faire passer aux oubliettes. Qui pourra dire qu’entre la Convention et la IIIe République, les temps étaient les mêmes ?

Ce qui demeure constant dans l’homme, qu’on en soit satisfait ou non, c’est l’homme lui-même. L’évolution des espèces se fait sur des milliers d’années.

D’autres trouvent une objection dans le contexte sociologique. Les fondateurs de l’école laïque, nous dira-t-on, ne vivaient pas dans une société clivée comme la nôtre, où la violence se répand, comme se multiplie la multiculturalité, productrice de communautarismes et de haines.

Ce serait oublier que la IIIe République, née sur les cendres de la Commune, a traversé la violence inouïe entourant l’affaire Dreyfus. Ce serait oublier la crise boulangiste, l’hostilité farouche du parti catholique envers la République, les divisions que l’on pouvait trouver entre bonapartistes, monarchistes, républicains, et jusqu’aux divisions dans chaque camp. Ce serait oublier qu’il y eut les lois scélérates, les divisions de la classe ouvrière, avec la prise de pouvoir que voulaient les marxistes sur le mouvement ouvrier, la question syndicale, si sensible dans l’instruction, la répression des grèves ouvrières, la question coloniale, sans oublier les questions régionales, sources alors de clivages certains.

À ce propos, il est bon d’en finir avec une rumeur tenace. Il semble aller de soi que l’école laïque affichait cette prescription : “Défense de parler breton et de cracher par terre.” Aucun écrit de Ferdinand Buisson ne suggère une telle idée. Aucune affiche de l’époque n’a jamais pu être produite. Ce n’est qu’une rumeur, nullement désintéressée. Par contre, on peut trouver la décision suivante, du côté de Lorient : “Il est défendu aux élèves de parler breton, même pendant la récréation et de proférer aucune parole grossière.” Mais cela se produit au cours des années 1836-1842, c’est-à-dire sous la Monarchie de Juillet.

Que des dérives aient eu lieu, cela est évident. Que d’aucuns, pensant savoir ce qu’il en est de la laïcité, œuvrent en toute honnêteté, quitte à lutter contre sa nature même, cela ne le semble pas moins.

Les textes édités ici ne visent pas à asséner la vérité. Leur objectif, plus humble, est juste celui d’un rappel : Voici ce qu’il en est, d’un idéal qui peut être à reprendre.

À chacun d’en juger ensuite.

Un dernier mot : nous avons laissé les articles dans leur ordre chronologique, pour ne pas les hiérarchiser. Par ailleurs, les renvois intérieurs au Dictionnaire n’ont pas été ôtés, pour permettre à chacun de poursuivre, s’il le désire un jour, ses propres investigations.

Ferdinand Buisson - Laïcité & autres textes pédagogiques - Extraits de "La bible des hussards noirs", Théolib, Juin 2015, 200 pages, 20€

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            Pierre-Yves Ruff 
   Écrivain, éditeur et conférencier
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