La Gauche, la Droite... et la laïcité ?

 

COLLOQUE DU COMITÉ LAÏCITÉ RÉPUBLIQUE

« La gauche, la droite... et la laïcité, pourquoi tant d’atermoiements ? » 

Le Comité Laïcité République organisait le 8 février à l’Assemblée nationale un colloque sur le thème « La gauche, la droite et la laïcité : pourquoi tant d’atermoiements ? ». Outre des témoignages d’universitaires et de spécialistes de la laïcité, il réunissait aussi des parlementaires ou anciens parlementaires, anciens membres de différents gouvernements, de droite comme de gauche. Tous ont déploré que la laïcité ne soit pas mieux défendue, affirmée et garantie car tous considèrent, au-delà de leurs appartenances, qu’elle est un principe qui n’appartient ni à la gauche ni à la droite – et en tout cas surtout pas à l’extrême droite – mais qu’elle est la clef de voute de l’édifice républicain et que son affirmation, dans le contexte que connaît notre société, est plus que jamais nécessaire.

  

PRÉSENTATION DES THÉMATIQUES

Séance du Matin : LA GAUCHE ET LA LAÏCITÉ

Historiquement la Gauche a porté la laïcité et les grandes lois de liberté, même si en son sein a toujours existé un courant réduisant le combat de la Gauche au seul domaine social.

Depuis les années 80, une partie de la gauche semble avoir considéré que la bataille laïque était achevée. En 1984, elle a abandonné son projet de “grand service public unifié de l'école”. A partir des années 90, au moment de la première affaire du voile, une partie de la Gauche semble avoir opté pour des formes de communautarisme (accommodements raisonnables, financements par les collectivités locales d'associations cultuelles sous couvert d'activités culturelles) et s'être engagée en faveur d'une laïcité “nouvelle”, “ouverte”, édulcorée.

L'élection de François Hollande à la Présidence de la République a donné à penser qu'elle allait permettre les retrouvailles de la Gauche et de la Laïcité. Des mesures positives: mariage pour tous, révision des lois de bioéthique, mise en place de l'Observatoire de la laïcité, Charte de la laïcité à l'école, ont plaidé en ce sens. 

Dans le même temps, la proposition 46 du candidat Hollande a été classée, le vote d'une loi sur le droit à mourir dans la dignité est en attente, le vote d'une loi permettant de créer des crèches laïques a été écartée par l'Observatoire, la remise en cause de la loi Carle instaurant la parité dans le financement public entre écoles publiques et privées n'est pas évoquée, pas davantage que l'annulation de la reconnaissance des diplômes universitaires du Vatican ou la circulaire Guéant instaurant des conférences départementales de la liberté religieuse.

Et  la gauche favorable au modèle communautariste se fait pressante, par exemple dans le rapport sur l’intégration remis au Premier Ministre en novembre 2013, recommandant d'en finir avec l'interdiction des signes religieux, et en particulier du voile à l'école.

Au-delà de déclarations réconfortantes sur la place de la laïcité en faveur du  vivre-ensemble, les grandes  questions ne semblent pas devoir trouver de réponse:

     • Quels moyens mettre en place pour faire appliquer les principes souvent contournés de la laïcité dans le service public (écoles, hôpitaux, justice, armée, prisons...) ?

     • Comment mettre un terme aux pratiques des collectivités locales : conseils régionaux, généraux et municipaux qui, s'appuyant sur des arrêts du Conseil d'Etat, contreviennent à l'article 2 de la loi de 1905 (La République ne subventionne aucun culte) et financent allègrement des activités cultuelles et communautaristes ?

     • Comment traiter la question de la laïcité pour les missions d'intérêt général: crèches, universités ?

     • Quelles réponses apporter aux difficultés de plus en plus nombreuses  rencontrées du fait de revendications toujours plus exigeantes d'expression religieuse dans les entreprises privées ?

     • Comment préparer l'application de la loi commune sur l'ensemble du territoire de la République et sortir progressivement du Concordat alors que les cours de religion sont encore obligatoires (sauf demande de dérogation) dans les écoles publiques d'Alsace-Moselle?

Pourquoi la Gauche n'ose-t'elle affronter ces questions qui se positionnent pourtant dans la grande tradition des Lumières, des conquêtes sociales et de sa propre histoire?

Le rapport sur l'intégration commandé par le Premier ministre et remis par les groupes de travail désignés à cette fin propose une voie radicalement opposée, suggérant notamment  de revenir sur l'interdiction du port ostensible des signes religieux à l’école.

Questions :

     • La gauche républicaine a-t-elle perdu la bataille des idées de progrès au profit des idéologies différencialistes, a-t-elle renoncé à ses valeurs universalistes au profit des communautarismes ? Si oui, est-ce par abandon du paradigme philosophique des Lumières ou bien par un électoralisme qui la conduirait à rechercher le vote communautariste ?

     • La Gauche a-t-elle abandonné son projet d'évolution sociale au profit du modèle libéral anglo-saxon ?

     • La Gauche a-t-elle conscience qu'en favorisant le communautarisme, elle ne combat pas comme elle le voudrait le racisme et l'extrême-droite, mais bien au contraire les favorise ?

     • Que faire pour convaincre?

Séance de l’après-midi : LA DROITE ET LA LAÏCITÉ

Au cours de son histoire, la Droite politique, ralliée à la République, a longtemps donné l'impression, telle l'Eglise, de ne pas accepter pleinement les lois laïques et d'essayer, dans la durée, de les grignoter petit à petit. Elle a ainsi porté, depuis la Libération, des lois (Marie-Barangé, Debré, Guermeur, Carle...) permettant d'élargir de plus en plus les financements publics aux écoles confessionnelles.

Par ailleurs, ses élus les plus républicains ont eu à se battre contre leur propre camp pour faire adopter les grandes lois laïques sociétales portant sur la contraception, l'interruption de grossesse, les naissances in vitro. Plus récemment, une partie de la droite s'est mobilisée avec les courants les plus extrêmes contre le mariage pour tous.

Pourtant la Droite n'est pas insensible à la question laïque. Le Président Chirac a ainsi suggéré, avec la commission Stasi, l'interdiction du port ostensible des signes religieux à l'école. Comme il s'est mobilisé contre le projet de préambule de Constitution européenne qui faisait état des racines chrétiennes de l’Europe.

François Baroin a rédigé un rapport sur la laïcité pour l’UMP  et Jean-Louis Debré, à l'époque Président de l'Assemblée nationale, a présidé une mission d’information sur la laïcité à l’école parallèlement à la commission Stasi,  formulant des propositions en faveur de ce principe.

Dans l'autre sens, Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, a tenté de "toiletter" la loi de 1905. Président de la République, il s'est illustré par toute une série de déclarations tel le discours du Latran mettant le prêtre au-dessus de l'instituteur pour l'enseignement de la morale, et de dispositions attaquant frontalement la laïcité (loi Carle, circulaire Guéant, remise en cause du monopole des diplômes d'Etat…).

Une partie de la droite a donné l'impression de retrouver la laïcité essentiellement par rapport aux questions que posent les pratiques d'une minorité de musulmans dans leur lien aux lois de la République et de s'en affranchir lorsqu'il s'agit d'autres religions et des intérêts de l'Eglise romaine en particulier.

Quant à l'extrême-droite, elle a compris le bénéfice qu'elle pouvait tirer des atermoiements des uns et des reculs des autres pour se présenter en défenseur de la laïcité, ce qui ne constitue pas le moindre des paradoxes pour une formation dont l'histoire témoigne d'une très grande complicité avec les courants les plus intégristes du catholicisme.

A quelques semaines des élections municipales puis européennes, il est important que républicains de gauche et de droite dénoncent cette tentative de détournement, de "hold up" d'un des grands principes de la République, seul capable de garantir un réel vivre-ensemble, la paix sociale et de proposer une authentique fraternité citoyenne.

Un tel projet, que porte le Comité Laïcité République, fait-il sens ?

C’est sur quoi seront invités à se prononcer les différents intervenants de ce colloque.

 

Patrick KESSEL, discours d’accueil : « pourquoi tant d’atermoiement ? » 

Plus la France est diverse, plus elle a besoin de laïcité pour garantir le vivre-ensemble, la liberté de conscience et l’égalité des droits pour tous les citoyens quels que soient leurs origines, leur couleur, leur sexe.

Plus elle a besoin de volonté politique pour que les valeurs fondatrices de la République, la Liberté, l’Egalité, la Fraternité ne soient pas des astres en voie d’extinction mais des principes inspirant la vie concrète de notre pays.

Tel n’est malheureusement pas le cas et on assiste au contraire au retour du religieux en politique et à la montée des communautarismes qui fragilisent la laïcité, l’unité et la paix civile.

L’idéal universaliste, enfant des Lumières, est battu en brèche, dénoncé comme colonialiste ! C’est l’arroseur arrosé !

Dans les quartiers, beaucoup de jeunes se définissent comme black, blanc, reub, feuj, homo, Corses, Bretons, Basques, rouges jaunes ou verts, avant même d’imaginer qu’ils sont d’abord citoyens français avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Il est vrai qu’au fil des ans, on a délaissé l’école publique, dont la mission est de former les jeunes à devenir de futurs citoyens libres et responsables. Comme si on était résigné, à l’image de ce qui se passe aux Etats-Unis, à ce que l’école de la République devienne l’école des pauvres et des immigrés.

Certains disent qu’il n’y a pas de problèmes de laïcité en France ! Nous ne devons pas regarder du même côté !

Les autorités confessionnelles et communautaires ont réinvesti le champ politique et s’opposent aux réformes étendant le domaine des libertés individuelles. On l’a constaté ces derniers mois lors de la révision des lois de bioéthique, à propos du droit à mourir dans la dignité et tout récemment, lors des manifestations contre le mariage pour tous. 

Au-delà des questions d’éthique, elles revendiquent ouvertement, au nom de particularismes, des dérogations à la loi commune. Quand elles n’exigent pas tout simplement des adaptations de la loi de 1905 !

Le communautarisme s’est développé dans les crèches, les écoles, les universités, mais aussi à des degrés divers dans la justice, les prisons, les entreprises, les "quartiers perdus", comme l’écrivait le rapport Obin il y a déjà une dizaine d’années.

Mais, le plus inquiétant, c’est la fragilité du camp républicain dont une partie semble séduite par l’idéologie communautariste.

Terrible confusion intellectuelle du post-modernisme. Certains croient , avec les meilleures intentions, favoriser une société de la diversité. En fait, on enterre Locke, Voltaire, Condorcet, Diderot, Rousseau et on réhabilite la philosophie des anti-Lumières, des ennemis de la Révolution française, Burke, Joseph de Maistre, Taine, voire pour certains Barrès et Maurras, en imaginant que ce serait un progrès de renvoyer les individus aux déterminismes de leurs communautés d’origines.

La confusion intellectuelle a désormais gagné le champ politique.

Tandis que les partis républicains tergiversent, voire reculent, davantage par marketing politique que par conviction, l’extrême droite s’est engouffrée et tente de détourner la laïcité aux fins que l’on sait. Ce n’est pourtant pas elle, dont l’histoire est intimement liée aux courants les plus conservateurs et intégristes de l’Eglise, qui peut se poser en défenseur de la liberté de conscience !

Le consensus républicain qui semblait acquis se révèle fragilisé.

L’Etat et les collectivités locales ont donné le mauvais exemple qui, de plus en plus, contournent la loi de séparation et financent des associations culturelles qui ne sont souvent que le faux-nez d’associations cultuelles.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que la jonction des fractures sociale et culturelle est porteuse de menaces pour la démocratie elle-même.

C’est en France que pour la première fois depuis 1945, on s’en prend à une ministre pour la couleur de sa peau, que se dessine une coalition des extrémismes politiques et religieux, que des manifestants désinhibés crient des slogans antisémites et n’’hésitent plus à se revendiquer ouvertement du national-socialisme !

Sans jouer à nous faire peur, nous avons de légitimes raisons d’être inquiets.

Pourquoi les partis républicains de gauche et de droite ne réagissent-ils pas plus nettement pour combattre ces dérives extrémistes et soutenir la République ?

L’analyse était plus simple lorsque la droite était pour l’essentiel de droite et cléricale et la gauche, toutes tendances confondues, laïque et universaliste.

En fait les attaques contre la laïcité ne datent pas d’hier. Depuis la Libération, on a vu la droite adopter les lois Marie/Barangé, Debré, Germeur, ouvrir de larges allées au financement public des écoles privées et confessionnelles. Avec la loi Carle, votée sous le quinquennat précédent, on est parvenu à la parité entre écoles publiques et privées !

Au moins le Président Chirac a-t-il fait voter l’interdiction du port ostentatoire des signes religieux à l’école. Regrettons que n’aient pas été également retenues les autres recommandations de la commission parlementaire de Jean- Louis Debré, alors Président de l’Assemblé Nationale.

Le quinquennat du Président Sarkozy a marqué un tournant particulièrement négatif pour la laïcité :

- discours de Latran affirmant que le prêtre était mieux placé pour enseigner la morale que l’instituteur,

- discours de Ryad,

- tentative de "toilettage" de la loi de 1905 ( entrepris en fait lorsqu’il était ministre de l’Intérieur avec la mise en place de la commission Machelon),

- circulaire Guéant sur la mise en place de conférences départementales religieuses au mépris de l’article 2 de la loi de 1905 qui stipule que la République ne reconnait aucun culte,

- reconnaissance des diplômes universitaires du Vatican,

- refus de la révision des lois de bioéthique,

- refus du droit à mourir dans la dignité,

- tentative de réécriture du préambule de la Constitution pour y introduire le droit à la différence auquel s’opposa courageusement Simone Veil,

- tentative de réforme du CESE pour y introduire un collège des communautés.

Pour être équitable, il faut constater que la gauche n’ a pas pour autant brillé par son engagement en faveur de la laïcité et on peut parler à tout le moins d’atermoiements coupables. On se souvient :

- de l’échec du projet de service public unifié de l’Education Nationale

- du financement public de la cathédrale d’Evry,

- des accords Lang-Cloupet.

Mais c’est de 1989, à l’occasion de la 1ère affaire du voile quand un Premier ministre de Gauche préféra transmettre le dossier au Conseil d’Etat plutôt que de le trancher, que date cette rupture culturelle à gauche qui n’a de cesse de s’élargir.

Animée d’intentions louables, cette dérive s’est banalisée avec :

- les horaires réservés dans certains espaces publiques

- les financements de crèches et d’écoles privées dans les grandes métropoles

- le financement public de la maison de l’islam dans la capitale dont les cloisons adaptables permettent en cours de journée de transformer un lieu de culture en lieu de culte,

- la publication sur le site du Premier ministre, probablement par maladresse, d’un rapport sur l’intégration prônant l’abrogation de l’interdiction des signes religieux à l’école publique. 

Nous voulons espérer que le prochain projet de politique d’intégration ne sera pas l’occasion d’une nouvelle avancée des discriminations positives au détriment de l’égalité républicaine.

l’affaire de la crèche Baby-Loup, loin d’être close puisque les collectivités locales, en dépit des efforts du sénateur Philippe Esnol, n’ont toujours pas accordé les financements nécessaires au redémarrage de la crèche dans une autre municipalité !

Robert Badinter, à l’occasion d’un récent colloque organisé par le groupe socialiste à l’Assemblé Nationale s’est déclaré "inquiet pour la République" estimant qu’ "à gauche, nous avons des visions qui ne sont plus celles de la Gauche républicaine et qui font la part belle aux revendications communautaristes et différencialistes".

Dans son discours du Bourget, le candidat François Hollande a fait naître de grands espoirs dans la Gauche Républicaine. Et de fait, élu Président, il n’a pas manqué de réaffirmer à plusieurs reprises l’importance qu’il accorde à la laïcité pour un réel-vivre ensemble.

Si la proposition 46 du programme du candidat visant à intégrer les principes de la loi de 1905 dans la Constitution afin d’en empêcher le contournement, n’a pas été concrétisée, plusieurs réformes ont vu le jour :

- mariage pour tous,

- révision des lois de bioéthique,

- mise en place de la charte de la laïcité,

- mise en place de l’Observatoire de la laïcité

Mais le verre n’est qu’à moitié plein. On pense entre autre à une loi sur les crèches, à la question de l’accompagnement scolaire par des parents, à l’application réelle de la loi de 1905, au Concordat.

L’immense majorité des français, à 85%, souhaite que la laïcité soit renforcée. Dès lors pourquoi les partis républicains ne répondent-ils pas à cette attente et ne se retrouvent pas pour défendre la laïcité, comme ce fut le cas au moment de la loi Veil sur l’IVG ou sur les signes religieux à l’école ?

C’est pour chercher des réponses à ces questions que le Comité Laïcité République a décidé d’organiser ce colloque.


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