Le monde du travail est en danger

La loi Travail est-elle dangereuse? La situation de l'emploi en France. D'autres voies sont -elles possibles ?

Prologue

En adhérant à la zone Euro, la France s’est placée progressivement dans le temps, en situation d’allégeance à l’égard des marchés financiers. Ceux-ci ont créé la crise financière en 2008, qui a débuté aux Etats Unis, avec l’épisode des subprimes. Huit ans après, ils sont les grands gagnants de cette crise sans précédent, qui ont laissé des Etats, dans une situation économique aussi grave que celle de 1929.

L’Europe, et ses instances néo libérales de Bruxelles, n’ont de cesse de poser à leurs Etats membres, des diktats permanents sur les déficits publics et leurs redressements économiques, sous la pression du FMI. Banque Européenne, Fonds monétaire International, sont les principaux glaives des marchés financiers. Les  gouvernances politiques, de droite comme de gauche, assument la même politique d’asservissement à l’égard des institutions européennes, elles-mêmes instrumentalisées par les marchés financiers.

Le peuple français avait en 2005 exprimé démocratiquement ce refus d’une Europe, faisant fi de tout son volet social. La gouvernance d’alors a passé outre cette expression populaire et lui a imposé cette Europe, qui au lieu d’être d’être harmonieuse, notamment sur le plan social, n’a fait qu’instituer un dumping permanent entre les Etats membres. La jungle sociale a fait irruption, avec son lot de travailleurs détachés, la corruption sociale avec des entreprises recrutant du personnel dans des conditions illégales, jusque dans le domaine public (la SNCF en est un exemple).

Un siècle de protection des droits de l’homme au travail, est désormais exposé à la refonte du code du travail, inspiré au départ pour protéger le salarié, vendeur de sa force de travail,  face au monde de l’Entreprise, qui avait commis tant d’abus au 19e siècle. Prétexte de simplification a été dressé, alors que notre code du travail n’est pas aussi compliqué que le code des impôts.

Le Conseil Européen, en juillet 2015, recommande à la France de privilégier les accords d’Entreprise aux accords de branche. Ainsi est née la loi Travail, aidée par le MEDEF, qui a repris cette donnée fondamentale, et qui reste à ce jour l’élément de blocage essentiel.

La loi Travail est–elle dangereuse et les revendications sont-elles légitimes ?

D’aucuns parlent d’inversion des normes, en citant l’exemple des accords d’entreprise, qui pourraient ainsi être plus défavorables que la loi. C’est vrai, mais ce n’est pas l’essentiel. Il s’agit surtout  d’un bouleversement idéologique. Pendant un siècle, la législation du travail n’a fait qu’enregistrer des évolutions de la protection du salarié dans l’entreprise, face aux chocs économiques successifs. Depuis plusieurs années, le MEDEF sensibilise la gouvernance politique sur la nécessité d’un renversement idéologique. Si on veut enregistrer une amélioration de la courbe du chômage, le pouvoir politique doit instituer une meilleure protection de l’Entreprise, face aux défis de la mondialisation. Et c’est là que le bât blesse. Car cette inversion idéologique, baptisée pour l’habillage, par la notion de flexi-sécurité, se traduit dans le projet de loi, par un recul sans précédent, de la protection du salarié. Le salariat est sacrifié sur l’autel de l’Entreprise. De très petites Entreprises, sont en phase pour être mieux protégées, mais pas au détriment du statut de leurs salariés.

La situation de l’emploi en France

La loi Travail se veut de promouvoir l’emploi. On a parfaitement raison d’en douter. Le chômage augmente depuis 1974 (400.000) d’une manière exponentielle (6,7 millions de demandeurs d’emploi). C’est sans compter sur le 1 million supplémentaire, des fins de droit non comptabilisés. On fait patienter les demandeurs dans des stages-parking, car l’offre est considérablement insuffisante. On ose parler d’un mieux, en tentant de se satisfaire d’une amélioration statistique de 60.000, soit environ 1% du chômage.

Sur le front des embauches, les statistiques officielles de l’INSSE parlent de 82 % de recrutements en CDD et intérim. C’est dire que le but recherché de mettre à mal le CDI est déjà en voie d’être atteint. (on parlera de flux, pour les recrutements CDI, de l’ordre donc de 18%). Sur le plan des stocks (CDI existants), tout est mis en œuvre dans le projet de loi Travail, pour consolider l’existant : donner plus de travail à ceux qui en ont déjà. Le MEDEF exige que les heures supplémentaires soient réduites dans leurs paiements à 10% au lieu de 25%. Il est tout de même difficile d’admettre que ce genre de disposition est favorable à l’emploi. C’est au contraire la preuve vivante, qu’on veut investir dans le CDI existant (au détriment du CDI à créer). La volonté de reculer l’âge de la retraite conforte cette analyse, ainsi que la durée hebdomadaire qu’on veut allonger. Le désir de plafonner les indemnités prudhommales sont également la preuve, qu’on veut anticiper sur la souplesse de mieux licencier, et donc que les Entreprises aient moins à le supporter. Comment peut-on oser nous faire croire que ce projet de loi est favorable à l’emploi ?

Sur le front global du chômage, il est donné de souligner qu’il est dû pour environ 15% aux délocalisations, et pour 85 % aux gains de productivité recherchés par les Entreprises (robotisation, fusions, mise en commun de moyens…..). Peu d’économistes s’accordent à reconnaître que le plein emploi est devenu illusoire, tout simplement parce que le besoin de croissance minimum (1,7%) est désormais du registre de l’impossible. Cette baisse de croissance fait au moins des heureux, chez les partisans de la protection de la planète.

Est-ce la mort programmée du CDI, et quelles seront les conséquences de cette loi ?

De fait, le CDI est déjà mort partiellement. Mais on perçoit bien que la volonté est d’atteindre le non-renouvellement des CDI existants à leur terme, ou du moins les réduire à la portion congrue. Le MEDEF a une vision très court termiste de la situation et  celle de préserver la profitabilité de ses adhérents. Les perspectives à long terme, sur le plan macro économique ne sont pas sa préoccupation. Et pourtant la loi Travail est anti économique, en réduisant considérablement les possibilités aux ménages de réaliser des projets (im) mobiliers, qui pourraient relancer l’économie. Ce sera la sanction de sanctuariser la précarité au travail, de freiner les ascenseurs sociaux (évolution des salaires, promotions en tous genres).

On peut même jusqu’à se demander si à travers cette loi, et les propositions des candidats de la droite aux élections présidentielles, si on ne veut pas remettre en cause :

le statut-même du salariat au profit de l’auto-entrepreneuriat, la remise en cause du statut des fonctionnaires, la disparition à long terme des services publics au profit de la privatisation. Autant de révolutions lentes dans le monde du travail, de nature à inquiéter légitimement tous les salariés publics ou privés, à essayer de comprendre tant d’indignations, de révoltes cachées qui grondent et qui n’augurent rien de bon.

Quand le pouvoir politique utilise la force du 49-3, puis les forces de l’ordre pour imposer ses projets, le peuple est légitime à l’insurrection. Ce n’est pas la propagande médiatique à vouloir exacerber les exactions des casseurs, et la victimisation des forces de l’ordre, qui pourront étouffer la colère populaire. On sait tous, depuis 1789, qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et que sur des barricades la violence est réciproque. On ne nous dit pas tout. Il est permis de penser que les ordres peuvent aussi être très violents, et qu’il est inadmissible de laisser agir des minorités, présentes pour discréditer des mouvements importants de colère populaire.

 

Existe-t-il des portes de sorties ?

 

Partiellement, elles existent, mais la volonté politique dominante est sourde, simplement parce que son allégeance au pouvoir financier le lui interdit. Il est des intérêts bien compris, à ce que « l’armée de réserve » que constitue le chômage, dans une acception marxiste, soit préservée.

Pourtant, quand le plein emploi est illusoire, les fonds mis à disposition de l’Unedic, pourraient partiellement être utilisés à la réduction de cotisations sociales, permettant d’encourager les employeurs, au partage du travail. L’expérience de la réduction du temps de travail à la semaine de 32 heures, à salaire égal, est une réussite chez 400 entreprises en France. Cette approche du travail a été expérimentée en Suède et donne satisfaction au patronat et aux syndicats. Il est surprenant de constater à regret que les pays scandinaves ne soient pas aussi souvent l’objet d’inspiration pour changer notre société.

Selon certains économistes, le chômage pourrait être résorbé pour 2 à 3 millions d’emplois, ce qui ne saurait être apprécié du Medef, qui lui préfèrera le temps partiel (sans effet sur le chômage). Pour le reste, c'est-à-dire la pauvreté incompressible, la piste du revenu universel répond au sens de l’Histoire, qui ne saurait se satisfaire d’une telle dégradation humanitaire.

Pour terminer mon propos, et vous permettre de remarquer avec moi des changements idéologiques insupportables sur le plan de la protection sociale, je prendrai l’exemple du burn-out. Un rapport de 2014 souligne qu’il frappe désormais environ 3 millions de personnes en France. Est-il supportable, en 2016, de continuer à promouvoir, dans son bulletin de vote, une société qui accable ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, jusqu’à leur surmenage ? Au détriment ce tous ceux qui doivent compter les fins de mois. La grande majorité n’est pas constituée d’assistés, dès lors où on veut bien admettre que nous vivons dans un système incapable (ou hostile) au plein emploi ?

En 2015, le Sénat a refusé un amendement visant à considérer que le burn-out (qui peut conduire au suicide), n’entrerait pas dans la liste des maladies professionnelles. Cette prise de position est, pour le moins, très interpellative sur le monde du travail en France.

 

 

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