D’aucuns se plaignent du chant du coq ou du coassement des grenouilles, mais pourquoi donc le chant des tondeuses ne semble agresser que si peu les oreilles de nos concitoyens ?
Ces dernières semaines, confinement pour cause de COVID19 oblige, de nombreux Français ont été contraints de rester chez eux.
Nous aurions pu croire que cette catastrophe sanitaire et économique serait une bonne occasion pour tous de renouer un peu avec notre environnement biologique. Vraisemblablement, il n’en est rien, et les vieux réflexes sont tenaces.
Ainsi, ceux qui ont la chance de disposer d’un jardin semblent plus souvent préoccupés par l’impérieuse nécessité de « faire propre », plutôt que de profiter de cette situation inédite pour contempler la vie qui s’épanouit de nouveau en cette période printanière. Il n’y a bien que quelques naturalistes farfelus pour s’irriter du comportement de leurs voisins poussant leur tondeuse ou assis sur un tracteur tous les deux ou trois jours. Certains même redoublent d’ingéniosité pour se débarrasser des quelques brins d’herbe coupés, à l’aide d’un souffleur thermique, occasionnant encore un peu plus de pollution sonore et atmosphérique. Il faut dire qu’en ce sens, les citoyens sont eux-mêmes souvent encouragés par les municipalités, qui les remercient à l’envi, de contribuer à « entretenir le village ». Au-delà de la pelouse, c’est aussi une traque systématique à la « mauvaise herbe » qui est menée à coup de rotofils, épareuses, quand ce ne sont pas les tailles drastiques des haies et des arbres à grands coups de tronçonneuses.
Qu’est-ce qui peut donc pousser les citoyens à ce travail acharné ? Pourquoi les pléthores de documentations sur la gestion différenciée des espaces verts semblent-elles si peu consultées et suivies d’effets ?
Culturellement, les jardins « à la française » ont été conçus et entretenus avec l’idée qu’il fallait à tout prix « maîtriser la nature ». Par opposition aux jardins « à l’anglaise », qui au contraire, composent avec l’environnement par une gestion plus discrète et parcimonieuse. Serions-nous prisonniers de nos vieux réflexes et de notre culture ? C’est à n’en pas douter. Car dans des situations de crises, dans un monde plus que jamais changeant et instable, il conviendrait de se réinventer, plutôt que de chercher coûte que coûte à reproduire nos bonnes vieilles habitudes.
Certains se diront peut-être que le sujet est anecdotique et ne mérite pas un article courroucé. Pourtant, la situation pourrait être révélatrice d’un problème plus profond : peut-être ne sommes-nous collectivement pas prêts à modifier les relations que nous entretenons à notre environnement ? Nous savons que si nous n’opérons pas volontairement des changements importants dans notre relation à la biodiversité, les changements environnementaux risquent de s’imposer à nous. C’est bien ce qui vient de se produire avec la crise du COVID19, alors même que de nombreux spécialistes avaient alerté depuis des décennies sur les risques que nous encourions à détruire des milieux naturels et consommer ou braconner des espèces sauvages dans le sud de la Chine (voir notamment l’article « Covid19 ou la pandémie d’une biodiversité maltraitée »).
Faut-il ici le rappeler, les jardins peuvent s’avérer profitables à bien des pollinisateurs, des plantes et des oiseaux, et finalement à une foultitude d’espèces biologiques pour peu que les conditions y soient favorables. Est-il encore nécessaire d’énoncer que nous vivons une crise majeure d’érosion de la biodiversité, que ces bouleversements ont des répercussions fâcheuses sur nos sociétés et notre économie, et qu’il appartient donc à chacun de s’orienter vers des pratiques plus vertueuses ?
Nous entendons d’ici fuser les critiques du type : « chacun est libre de disposer de sa propriété comme il l’entend ». C’est oublier un peu vite que si la propriété est l’exercice d’un droit fondamental et une condition de l’indépendance et de la liberté de l’homme, elle n’est pas une liberté individuelle, et ne s’exerce que dans le cadre des limites que posent l’intérêt général et, parfois aussi, l’intérêt particulier (voir « Les limitations à l’exercice du droit de propriété »). Et en ce sens, la préservation de la biodiversité est d'intérêt général et devrait donc prévaloir sur le droit de propriété. N’oublions pas non plus que la réglementation sur les espèces protégées s’applique partout. Combien d’entre elles sont massacrées chaque jour par milliers d’individus à l’insu de tous ?
Alors que faire ? Réglementer ? Contraindre ? Inciter ? Former ? Informer ? Probablement tout cela à la fois, en se rappelant que la pédagogie doit prévaloir à la base de toute action, mais qu’elle connaît aussi ses limites. Il y a probablement un peu de courage politique à engager pour étoffer la législation dans l’intérêt général ; il n’est pas non plus contre-indiqué de s’inspirer par exemple de nos voisins Luxembourgeois qui, depuis 2018 et au titre de la protection de la nature et des ressources naturelles, interdisent la taille des haies entre le 1er mars et le 1er octobre.
Les solutions techniques existent et elles sont déjà écrites (cf. par exemple le guide de gestion écologique des espaces collectifs publics et privés) : mettre en place une gestion différenciée des espaces, appliquer des fauches tardives en périphérie des propriétés et dans les emplacements peu utilisés, espacer les tontes dans le temps, préserver des massifs de fleurs, des bosquets, des micro-habitats pour la petite faune, composter plutôt que brûler, etc. Ne reste plus que des signaux forts pour inciter les citoyens à les appliquer.
Philippe GOURDAIN
Jean-Philippe SIBLET
Océane ROQUINARC'H
& Gérard LUQUET