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Billet de blog 13 novembre 2014

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Rémi Fraisse : Mediapart/Le Monde et certains autres angles morts du débat

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Rémi Fraisse : Mediapart/Le Monde et certains autres angles morts du débat

Alors que la mort de Rémi Fraisse est amplement débattue en France, certaines dimensions du débat sont bien faiblement relayées. Au nom de l’interpellation sur certains de ces angles morts, il ne s’agit évidemment pas de relativiser la mort de Rémi Fraisse : le fait a sa valeur en soi. Justice doit être rendue à une famille tout comme les responsables du fait ne doivent pas être déresponsabilisés. Mais étant donné que cette mort engage l’ensemble de la société, comme en témoigne aussi bien la connaissance du nom de Rémi Fraisse par « la rue » que l’ampleur institutionnelle de l’affaire, il me semble important d’interpeller sur certains aspects sociétaux relatifs à cette mort. L’enjeu étant les directions dans lesquelles notre société s’oriente avec cette affaire.

Jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans les conséquences à tirer de la mort de Rémi Fraisse ? Qu’elles sont nos lignes rouges au-delà desquelles cette mort ne fait plus poids ? Et donc que cherchons-nous à protéger derrière ces lignes rouges ?

Prenons la manière dont le gouvernement a traité cette mort.

En parlant de corps retrouvé dans la forêt, elle a tout d’abord été présentée à la manière d’un fait divers, c'est-à-dire un fait isolé dont il n’y a pas lieu de faire tout un débat sociétal. Les responsabilités de l’Etat dans sa globalité étaient ainsi tenues à distance. Puis, face aux évidences (après être passé par le stade de reporter la responsabilité de la mort de Rémi Fraisse sur les opposantEs au barrage), le gouvernement s’engageait à ce que toute la lumière soit faite sur cette mort, la faisant ainsi passer du statut de fait divers à celui d’affaire d’Etat. Celui-ci, à travers le gouvernement, commençait ainsi à assumer ses responsabilités mais pour souligner de fait que le principe de la séparation des pouvoirs était bien portant dans notre société. Le gouvernement restait ainsi protégé et de démission de M. Cazeneuve, ministre de l’intérieur, il n’en était pas question. Aujourd’hui, avec les dernières révélations, la pression se renforce sur M. Gentilhomme, le préfet du Tarn, mais certaines des institutions de l’Etat restent protégées : « …il n’y a pas ceux dans cet hémicycle [l’assemblée nationale] qui veulent savoir la vérité et les autres qui s’emploient à l’occulter… » disait M. Cazeneuve, dont la démission n’est toujours pas à l’ordre du jour, lors de la séance des questions au gouvernement ce mercredi 12 novembre.

Ainsi, le gouvernement n’a cessé de repousser ses lignes rouges tout en ne cessant de protéger « les joyaux de la couronne ».

Pour le gouvernement (et tout une partie des éluEs) il y a donc des limites dans le fait d’assumer la mort de Rémi Fraisse, au-delà desquelles cette mort ne fait plus le poids face à des intérêts supérieurs. Et pourtant le dossier à charge sur le barrage, jusqu’à sa critique explicite par Mme Royal, la ministre de l’écologie (pour mieux reporter la responsabilité du projet sur les éluEs du Tarn), souligne bien que c’est le système de ces intérêts supérieurs qui est en cause. Ce système qui rassemble la sphère politique, économique et policière contre la société civile.

Depuis le début le gouvernement ne cesse donc d’allumer des contre feux et d’établir des lignes rouges pour mieux protéger ce qui viendrait le mettre en cause dans son identité, dans son existence.

Il me semble important d’orienter ce regard vers d’autres champs.

Ce mercredi 12 novembre, si la mort de Rémi Fraisse est à nouveau à la « Une » c’est que le journal Le Monde fait état de procès-verbaux montrant que les circonstances de la mort de Rémi Fraisse étaient connues quasiment aussitôt qu’elle avait eu lieu. Le député Europe Ecologie Les Verts (EELV), M. de Rugy, s’en est fait alors écho lors de la séance de questions au gouvernement. EELV, qui est sur le pont dans cette affaire, puisque déjà Mme Duflot s’était vue refuser une minute de silence, demandée à l’assemblée nationale, par M. Bartolone, son président, au nom du fait qu’au sein de l’assemblée seuls les agents de l’Etat mort en service ont droit à cela !

Pourtant, déjà le 6 novembre Mediapart faisait état de ces éléments à travers un article de M. Deléan.

A défaut d’avoir des réponses, je pose donc la question : comment se fait-il que ce soit le journal Le Monde qui soit cité comme source plutôt que Mediapart ? Ou tout au moins que la référence à Mediapart soit omise ?

Je me permets l’hypothèse suivante : en privilégiant telle source d’information à telle autre, n’est-il pas établi une ligne rouge visant à protéger une posture du contre pouvoir journalistique plutôt qu’une autre ? Mediapart ne va-t-il pas beaucoup plus loin que Le Monde dans son analyse de la mort de Rémi Fraisse, comme en témoigne son direct sur le sujet qui, en ayant lieu au moment même de l’intervention de M. Hollande, président de la république, invitait à se détourner de la voix du pouvoir pour être à l’écoute de celle des contre-pouvoirs ?

A ce titre il est intéressant de noter une phrase de M. Suc, le journaliste du Monde qui a eu accès aux procès-verbaux : « …on nous avait vendu une histoire où les gendarmes… ». « On » étant le gouvernement et « l’histoire » étant la version visant à déresponsabiliser les gendarmes.

Il y a là, de manière explicite, l’aveu que les communiqués du gouvernement font références en matière journalistique. Un contre pouvoir prenant comme référence le pouvoir… N’y’a-t-il donc pas une certaine légitimité à se demander si se référer au Monde plutôt qu’à Mediapart montre une ligne rouge visant à protéger un ordre établi ?

Autre champs.

La mort de Rémi Fraisse est amplement débattue. Il le faut. Pourtant le numéro 8 de la revue Z fait état en 4 pages de 127 personnes tuées par la police depuis 2000. De mémoire je ne crois pas qu’un de ces morts ait autant fait débat.

Alors pourquoi la mort de Rémi Fraisse fait-elle plus débat que celle des autres ? En ne donnant pas plus d’écho que cela à ces autres morts, quelle ligne rouge est établie ? Que cherche-t-elle à protéger ? Il y a évidemment une hypothèse à avancer dans un contexte qui fait de l’identité nationale une pierre angulaire des orientations sociétales : la blanchitude de Rémi Fraisse serait-elle en cause ? Blanc de peau. Blancheur de la jeunesse. Blancheur de la non violence. Blancheur de l’écologie…

Il nous revient de tenter d’identifier les lignes rouges et ce qu’elles protègent pour essayer de les repousser jusqu’à ce qu’il semble évident pour notre société que, par exemple, l’assemblée nationale observe une minute de silence pour Rémi Fraisse, que M. Cazeneuve démissionne, que M. Gentilhomme démissionne, que le gendarme J. soit démis de ses fonctions et conduit devant la Justice, que, que, que…

Sivan Halévy

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