Philippe Halévy

Abonné·e de Mediapart

24 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 septembre 2014

Philippe Halévy

Abonné·e de Mediapart

"Pour les musulmans" débattu

Philippe Halévy

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Pour les musulmans » débattu

Petit préambule : pour la première fois je vais essayer d’écrire en faisant primer le féminin sur le masculin. Pourquoi alors que la règle est inverse ? Depuis toujours, et sans doute de manière renforcée depuis quelques années, certaines, dont moi-même, écrivent en mettant le féminin à égalité du masculin à l’aide de « E » ajoutés. La critique habituelle quant à cette démarche orthographique est que cela rend la lecture difficile. Me mettant récemment à publier sur Mediapart, j’ai envie d’être lu. Alors pourquoi ne pas refaciliter la lecture en faisant primer le féminin sur le masculin ? Cela étant inhabituel, cela devrait avoir l’avantage d’interpeller la pensée et donc la solliciter. Or celle-ci n’est-elle pas ce que nous proclamons comme étant ce qui nous distingue des autres animaux ? La renforcer est donc renforcer notre identité d’être humain… Non ?

Il semble que le nouveau livre d’Edwy Plenel, « Pour les musulmans », attire l’attention. A deux reprises j’ai assisté à sa présentation. A deux reprises la salle était comble. Et même plus.

Ce que j’y ai entendu m’a semblé pertinent.

Tout d’abord de sa part car, fait rare, c’est aux Françaises qu’il s’adresse et non pas seulement à une partie d’elles ; partie de laquelle nous pourrions ne pas nous sentir comme faisant parties. En soi, faire de l’islamophobie - ou plutôt faudrait-il peut-être parler ici de « musulmanophobie » - un problème qui concerne toutes les Françaises et non pas seulement d’un côté les musulmanes et de l’autre les « musulmanophobes », est d’une grande pertinence. C’est la question de la responsabilité qui est ici posée. Notre responsabilité à toutes en matière de ce qui traverse la société au sein de laquelle nous sommes éduquées et que nous construisons.

Pertinent aussi parce que sa présentation a fait débat.

Je n’ai pas lu le livre. Et peut être je ne le lirai pas. Ce qui m’intéresse ici ce sont les échanges et donc les rencontres qui en découlent. Car finalement il est bien plus fréquent d’échanger et de nous rencontrer à travers les lunettes avec lesquelles nous lisons le Monde, ici ce livre, plutôt qu’en faisant l’effort constant de prendre conscience de nos représentations de ce Monde, d’affronter et d’assumer le risque d’aveuglement en enlevant nos lunettes protectrices d’un Soleil rayonnant…

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas lire ce livre ni renoncer à chercher à prendre conscience de nos représentations. Mais bien plus simplement, cela veut dire qu’à la fin de ce « billet » je vous propose d’écouter seulement l’enregistrement du débat qui a suivi la présentation du livre par Edwy Plenel et la réaction de Elias Sanbar, le 18 septembre à l’institut du monde arabe : la contingence du Monde veut que mon enregistrement de cette présentation et réaction n’a pas fonctionné ! Et voilà comment les aléas du quotidien produisent de la pensée. Phénomène finalement récurrent que l’intronisation par notre société du statut d’ « experte qui sait ce qu’elle fait », fait trop souvent oublier. Et oui c’est par hasard que le fond diffus cosmologique a été découvert. Et pourtant c’est du Big Bang qu’il nous parle, c'est-à-dire de notre création…

Je tiens d’autant plus à cette importance accordée à l’échange et la rencontre que pour les personnes, nombreuses ce jour là à l’IMA, qui ont vécu de près les massacres et destructions commises cet été par les forces d’occupation israéliennes en Palestine, quelque chose qualifiable d’historique s’est passée. Non pas que le temps long de l’Histoire cher à l’école des Annales n’ait plus sa place, mais il est des temps où la goutte fait déborder le vase. Des temps où des orientations sont définitivement prises. J’ai tendance à penser qu’il en a été ainsi cet été pour toutes celles qui se sentent concernées de près par la situation subie par le peuple palestinien. En ces temps là, l’échange et la rencontre me semblent être prioritaires.

Revenons à nos moutons (noirs – un peu d’obscurité dans la pollution lumineuse environnante ne permet-elle pas de voir à nouveau les étoiles ?).

La responsabilité donc.

Depuis que je suis impliqué dans la solidarité avec le peuple palestinien résistant à son oppression à la politique coloniale de l’Etat d’Israël - soutenue, entre autres, par le gouvernement français - je suis impressionné par une chose toujours passée sous silence, quand elle n’est pas manipulée à son détriment : sa responsabilité, le travail critique qu’il fait à son propre égard. Au-delà des manipulations israéliennes, c’est bien de cela qu’il s’agit avec, par exemple, le lancement de la campagne BDS en 2005 ou l’élection du Hamas en 2006.

Lors du débat sus-mentionné, Elias Sanbar, qui est, entre autres, Palestinien, comme Tariq Ramadan, qui est, entre autres, musulman, ont pointé l’importance de la responsabilité des Palestiniennes (limite de la revendication du statut de victime) d’une part et des musulmanes (manque de pensée critique du sujet au sein de la communauté) d’autres part quant à ce qui leur arrive comme malheur. Cette pensée responsable, au sens de la pensée critique, non pas cette critique de l’Autre extérieur à soi, mais de soi dans un système, je ne cesse de l’entendre du côté palestinien. A titre d’exemple je peux me référer aux dessins du caricaturiste palestinien Naji al-Ali[1], assassiné à Londres en 1987. Ses dessins dénoncent, entre autres, clairement, en noir et blanc, la dualité du monde entre les oppresseurs israéliennes et étatsuniennes et les oppressées palestiniennes. Ce manichéisme, bien réel, focalise légitimement les responsabilités sur ces oppresseurs, entités extérieures aux oppressées. Mais les couleurs de la vie rayonnent de ce noir et blanc quand nous nous attardons sur la responsabilité du sujet arabe dans ses dessins. Là est peut être la richesse des quelques 10 000 dessins de Naji al-Ali, qui est doté d’une popularité – au sens strict - inégalée au Proche-Orient. Au point que les témoignages ne cessent de raconter comment les gens achetaient le journal pour le commencer par sa dernière page. Là où se trouvait son dessin du jour (il a été publié dans une quinzaine de journaux arabes). Si la dualité du monde est une réalité mortelle à combattre, la vie est dans la richesse de notre quotidienneté. Quand bien même cette quotidienneté est aussi à combattre, comme le sont pour Naji al-Ali les régimes arabes et leur bourgeoisie corrompue. Mais ici le combat arme la plume de la richesse d’une culture (jeux de mots, calligraphie, références historiques et culturelles…) et non des balles de la kalachnikov.

Prendre le chemin de sa responsabilité peut ainsi s’apparenter à celui de la vie quand reporter la responsabilité sur l’Autre nous emmène facilement sur celui de la mort.

Alors qu’en est-il de notre responsabilité en matière de « musulmanophobie » ?

Je l’aborderai à travers un échange que j’ai eu samedi dernier lors du rassemblement, à Paris, de solidarité avec le peuple palestinien et sa résistance armée.

Alors que je questionnais et interpellais un jeune musulman français (identités affirmées par lui) sur son soutien à Dieudonné, Soral et le Front National, un Algérien (identité affirmée par lui) plus âgé m’expliqua quelque chose. Il m’expliqua que les affirmations de ce jeune sont issues de sa confusion. Confusion générée par une société française qui pour l’éduquer l’a laissé aux mains des dealers armés du quartier quand il voulait faire appel à la police pour éviter d’être malmené alors qu’il demandait au toxico affalé dans sa cage d’escalier de prendre en compte les enfants qui vivent là. Il m’expliqua alors que plutôt que lui retirer le pain qu’il a trouvé pour se nourrir il était préférable de lui donner autre chose à manger. Que plutôt que de lui enlever l’ananas de Dieudonné il était préférable de lui donner une pomme par exemple, lui ai-je dit (tout habité que je suis d’une Sacré Bon Dieu de culture d’athée que les seins d’Eve font fantasmer…). Oui c’est cela me confirma-t-il.

Ma responsabilité, entre autres, n’est-elle pas alors d’écouter cette sagesse et de m’apprendre à moi-même à faire avec ce conseil la prochaine fois ?

Notre responsabilité ne serait-elle pas de faire avec ce que celles que nous oppressons nous disent de faire ? Car finalement notre oppression à leur égard les concerne au premier chef, non ? Et n’est-ce pas évident que celle qui est concernée au premier chef à une certaine priorité sur le sujet abordé ? D’autant que mon expérience sus-mentionnée me montre que je peux avoir confiance dans l’usage par l’oppressée de sa propre responsabilité.

Une dernière réflexion avant de vous laisser en compagnie de Denis Sieffert, Edgar Morin, Tariq Ramadan, Elias Sanbar, Edwy Plenel et toutes les autres aux noms inconnus qui ont débattu. Tient, que des hommes ! Peut être, à cet égard, il y a aussi une pertinence à avoir féminisé ce texte ?

Dans sa présentation de son livre, Edwy Plenel a souvent fait référence aux véritables valeurs de la loi de 1905 sur la laïcité en opposition avec son dévoiement actuel. Référence que je n’ai cessé d’entendre de la part de celles qui dénoncent l’islamophobie galopante de notre société.

Mais voilà que Edwy Plenel a eu le bon sens de replacer cette loi dans son contexte historique. Et alors m’est venue cette réflexion : puisque la loi de 1905 traite de la place du catholicisme, du protestantisme et du judaïsme dans la société française d’alors, n’est-il pas plus que logique, à l’ère où nous oublions que nos racines sont en fait des branchages (cf. 8’05’’ du débat), c'est-à-dire que pour avancer nous regardons derrière plutôt que devant (ce qui laisse augurer de quelques accidents de la route que les radars automatiques auront bien du mal à éviter), n’est-il donc pas plus que logique que la loi de 1905 permette aujourd’hui de faire revenir en force les deux premières religion du livre et leur dérivé au détriment de la troisième ? Car finalement n’était-ce pas alors la belle époque de l’Islam religion des barbares que l’empire colonial avait pour mission de civiliser ?

N’avons-nous pas là aussi une responsabilité ? L’appel aux valeurs de la loi de 1905 ne cacherait-elle finalement pas certaines de nos limites ? Celles de notre difficulté à revisiter l’identification de l’unité du genre humain à l’universalité de nos valeurs ?

Je ne sais. Je me questionne.

Je me questionne aussi sur cette féminisation de mon texte pour un objectif pratique (faciliter la lecture d’un texte écrit par homme) excusé par la sollicitation de la pensée. Je me questionne aussi sur la manière dont cette première peut être prise alors que c’est notre rapport aux musulmanes qui fait l’objet de ce texte. Je me questionne enfin sur la brochette d’hommes qui font ici la tribune dans un texte féminisé. Peut être finalement cette féminisation n’avait pas lieu d’être ?

A vous lire. Bien à vous.

Sivan

Fichier audio « debat_pourlesmusulmans_18092014_ima »:

Lien de téléchargement: https://www.dropbox.com/s/4n6rh0mtkj8j3a0/debat_pourlesmusulmans_18092014_ima%20%281%29.wav?dl=0

Sommaire par time code :

0/4’43 : Denis Sieffert ouvrant le débat par l’externalisation de la barbarie, l’irresponsabilité des puissances, le colonialisme, Israël/Palestine

4’43/7’40 : Elias Sanbar – L’identité est devant pas derrière

7’40/8’30 : Edwy Plenel - Allégorie sur les racines

8’30/9’30 : Elias Sanbar – Une histoire sur les origines

9’30/16’45 : Edgar Morin – De l’usage du terme musulman et de l’éducation

16’45/20’05 : Tariq Ramadan – De la responsabilité du Sujet et de la pensée critique

20’05/21’05 : Edgar Morin – De l’anti arabisme

21’05/30’45 : Edwy Plenel – La longue histoire de la stigmatisation des musulmans

30’45/34’05 : Elias Sanbar – Deux remarques sur le livre

34’05/35’10 : Denis Sieffert – De l’islamophobie

35’10/57’20 : Interventions du public - Laïc intégriste – Raisons historiques du sionisme – La parole aux musulmans – Diffusion de l’islamophobie – Les medias et les musulmans – Robotisation de l’être humain – Comment être sujet quand on est rejeté ? – Se battre pour être sujet – Place de ce débat dans les banlieues – Représentation des musulmans – Désespoir de la lutte

57’20/1h00’40 : Elias Sanbar – Quelques retours sur les interventions du public entre autres sur le sujet, la responsabilité et la victimisation

1h00’40/fin : Edwy Plenel – Quelques retours sur les interventions entre autres sur le désespoir et la nécessaire mobilisation dans un contexte dangereux

 Suite au retour de Edwy Plenel à ce billet, voici la vidéo en ligne de l'ensemble de la soirée avec aussi les débats: http://www.youtube.com/watch?v=rU41giSCu7E


[1] « Le livre de Handala » - Edition Scribest

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.