Jacques-Alain a dit

Pour le psychanalyste Jacques-Alain Miller, éliminer le mélenchonnisme sous toutes ses formes est la condition sine qua d’une gauche qui en soit une. Et quelqu'en soient les moyens apparemment...

Ce n’est pas forcément perdre son temps en de vaines ruminations que de relire les tribunes d’avant le 1er tour des présidentielles. On peut y découvrir la propagande en action, Acrimed s’y est attelé en un saisissant résumé de l’intense matraquage médiatique que nous avons eu à subir entre les deux tours. On peut par exemple s’intéresser aux échanges qui ont opposé les deux frères Miller. Gérard, le cadet, publie le 8 mars une tribune dans Le Monde, dans laquelle il se demande s’il est « encore permis de voter à Gauche quand on est de Gauche ? » Et annonce qu’il votera lui-même pour le candidat de la France Insoumise.

 Le 13 mars, son grand frère, Jacques-Alain lui fait la leçon. Oui, c’est permis, mais pas là, pas maintenant. « D’habitude, ce vote biface ne fait de mal à personne. Plaisir innocent. Mais en 2017, c’est un plaisir coupable, car l’ennemi du genre humain est aux portes. ». "Quand c’est business as usual, oui, au premier tour on choisit, au second, on élimine. Seulement, il y a cette fois une donnée inédite : à l’heure qu’il est, Marine Le Pen figure déjà au second tour. Si François Fillon qui s’est effrité n’y est pas, une partie de la droite dite républicaine se reportera sur elle sans ciller. De plus, il est possible que la candidate du Front National soit plus haut dans les urnes que dans les sondages. »

 Passons sur la pertinence de l’analyse, dont les résultats du 1er tour, ont démontré la justesse : Marine Le Pen a certes été qualifiée pour le second tour, mais pas si bien que le prévoyait Jacques-Alain Miller, et l’ensemble de ceux qui avec lui ont joué les Cassandre. Quant à Jean-Luc Mélenchon, auquel le magnanime grand frère « fait le crédit de penser que jamais il ne flattera le pire comme fait la cheffe xénophobe », - crédit très provisoire comme nous le verrons - il lui aura manqué quelque 600 000 Gérard Miller pour atteindre le deuxième tour et éliminé la menace Le Pen.

 Le 15 mars, Médiapart publie un appel des psychanalystes contre Marine Le Pen, appel soutenu notamment par Bernard Henri Lévy, et Gérard Miller, qui tente le grand écart, entre la fraternité de sang et celle qu’il s’est choisie : « Pas de psychanalyse digne de ce nom sans l’état de droit, sans la liberté d’opinion et celle de la presse, sans la respiration et la dynamique d’une société ouverte. C’est pourquoi nous sortons de notre réserve en matière politique pour appeler nos concitoyens à voter avec nous contre les partisans de la haine. » Certes, il n’est pas là question de Mélenchon pas plus que de Macron, mais « des partisans de la haine ». On passe ainsi subrepticement du singulier MLP au pluriel des « partisans de la haine ».

 Quelques jours plus tard, le 23 avril, François Heilbronn, dans la revue La règle du jeu, que dirige Bernard Henri Lévy, précise ce qu’il en est de ces « candidats de la haine » et tente de démontrer l’antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon : « Je ne veux ni de l’héritière de Vichy ni de celui qui soutenait les manifestations pogromistes et antisémites de l’été 2014. Votez pour faire barrage à ces deux candidats de la haine : dans les deux cas, la haine des démocrates, de la modernité et de la liberté. » Tiens, on dirait du ni-ni et celui-là n’est pas imaginaire comme celui que l’on attribue à la France Insoumise.

 Gérard Miller, décidément bien à la peine, lui répond le 20 avril en dénonçant une manipulation de fin de campagne, « une pure infamie, le genre de saloperie que certains aiment tout particulièrement diffuser dans les derniers moments d’une campagne électorale. »

 Last but not least, Jacques-Alain n’en a pas fini pour autant avec les Insoumis et leur porte-parole. Dans un article du 28 mai, publié dans la Règle du jeu, nous voilà traités de « Lepenostrotskistes », appellation qui renvoie aux « hitléros trotskistes : « Au beau temps du camarade Staline, se souvient Jacques-Alain Miller, le Parti communiste avait forgé l’expression de hitléro-trotskistes pour désigner les militants de la mouvance trotskiste ayant nui à la Résistance et collaboré avec l’Occupant et les nazis français. »

 S’ensuit une longue et indigeste démonstration historique, dont je vous épargne le déroulé, contredite dans les jours qui suivent par trois anciens trotskistes, mais dont toute l’argument repose sur un malentendu – si nous sommes charitables -, sur un refus d’entendre plutôt. En effet, Jacques a dit que pour Mélenchon et les Insoumis, « EM = MLP ». Il n’a pas entendu Mélenchon appeler les Insoumis à ce que pas une voix n’aille à la candidate du FN. Il ne s’est pas intéressé, comme tant d’autres excommunicateurs, au fait que le sondage organisé par la FI ne portait que sur trois choix : voter Macron, voter nul ou s’abstenir. Il n’a pas regardé le résultat de cette consultation qui a permis l’expression de 243128 insoumis.es et donné à voir les résultats suivants :

– 87818 insoumis.es, soit 36,12%, pour un vote blanc ou nul;

– 84682 insoumis.es, soit 34,83%, pour un vote Emmanuel Macron;

– 70628 insoumis.es, soit 29,05%, en faveur d’une abstention.  

Non, c’eut été moins aisé pour la démonstration que de prendre en compte cette petite nuance. La seule différence que nous, les Insoumis, « militants hyperactifs, adorant leur chef et d’une loyauté à toute épreuve, ce qui serait tout à leur honneur si seulement ce chef en avait, de l’honneur » voyons entre les deux finalistes ne serait que la différence sexuelle. « Refusant dimanche soir de répudier sans phrase Le Pen et ses faux-semblants comme on répudie à son baptême Satan et ses pompes, vous êtes tous, tous autant que vous êtes, devenus des damnés.Non pas «les damnés de la terre» du regretté Frantz Fanon. Les damnés de la gauche. Et vous le resterez pour les siècles, et les siècles des siècles. » Jacques a dit : nous sommes maudits pour les siècles des siècles. Amen !

 

 

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