Lettre ouverte à Jean Rouaud

Je vous sais écrivain, bien que n’ayant jusqu’à présent pas lu vos romans. J’ai lu en revanche votre chronique paru dans l’Humanité dans laquelle vous accusez sans le nommer Jean-Luc Mélenchon d’être antisémite. Une autre chronique de vous parue également dans l’Huma fin novembre – Pas ça ! – après le tweet de Gérard Filoche, avançait déjà l’idée qu’à gauche…

Il se trouve que, parmi quelques autres, je reconnais en Jean-Luc Mélenchon mon porte-parole, c’est-à-dire que je ne fais pas que le soutenir, mais qu’il me – nous soutient – dans cette aspiration – pardonnez notre naïveté – à changer ce monde, à vouloir une autre politique.

Toujours pour expliquer d’où je parle, j’en viens à me situer par rapport à l’antisémitisme dont, soutenant désormais en connaissance de cause mon « général Quinoa » comme vous vous amusez finement à l’appeler (mais bon c’est vous l’écrivain), je deviens complice.

Catholique par ma naissance dans une famille catholique, française depuis sans doute quelques générations, quelques monuments aux morts portent les noms de grands oncles tant paternels que maternels morts entre 1914 et 1918, j’ai découvert au collège – ou était-ce au lycée ? - comme tous ceux de ma génération les images de Nuit et brouillard, puis celles de Claude Lanzmann. Par la suite, devenu adulte, j’ai lu : Anne Franck, Primo Levi, Robert Antelme, Ruth Kluger et son magnifique Refus de témoigner, Art Spiegelman et son chef d’œuvre Maus, que j’ai à mon tour invité mes enfants à lire ; j’ai été ému encore récemment au décès de Simone Veil par son témoignage sur son retour des camps, enfin j’ai aussi lu des romans, ceux de Aharon Appelfeld par exemple, et continue de suivre de loin en loin les polémiques contemporaines sur la question : Edgar Morin, Alain Badiou, Éric Marty, Jean-Claude Milner, Pierre-André Taguieff, Ivan Segré, et j’en oublie… La question est vive, et n’a pas fini de l’être.

Et pourtant, nous en serons d’accord, rien de tout cela ne vaut certificat d’antisémitisme.

Malgré l’émotion, souvent la colère, éprouvés à l’écoute du récit des rescapés, qui peut dire qu’il ne reste rien en moi, par héritage culturel, imprégnation inconsciente, des siècles d’antisémitisme dont la culture qui est la mienne porte le fardeau ?

Je prends un autre exemple, en interrogeant cette fois mon racisme, ou ma xénophobie et me permet pour l’illustrer d’une anecdote. Je prends le tram chaque matin pour aller au travail, et chaque matin, j’y trouve la même femme, qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier du fait qu’elle dérange ma tranquillité et celle des autres voyageurs. Exaspéré par ce comportement, j’ai parfois eu l’envie de lui arracher son portable, mais fort heureusement, j’ai fini par faire un choix plus raisonnable en allant désormais au travail en vélo. Interrogeant mon agacement, j’ai fait l’hypothèse que celui-ci était redoublé par le fait qu’elle était typée asiatique. Elle aurait porté un foulard sur la tête que j’eusse été tout aussi agacé. J’y vois une marque de retour du refoulé de mon racisme - sans doute redoublé par le fait qu’il s’agissait d’une femme - lui aussi hérité, lui aussi inconscient : « et pourtant, j’ai lu » -et tout dernièrement un petit essai, puissant, de Marielle Macé, Sidérer, considérer, migrants en France, 2017 -, j’ai manifesté, j’ai voté Chirac, j’ai moi aussi un ami arabe, etc.

L’affaire a repris de plus belle lors de l’entre-deux tours de nos dernières élections présidentielles. Inutile de remuer le couteau dans la plaie, dans la violence des accusations portées contre ceux qui comme moi – et pas seulement Mélenchon - ont eu à répondre devant tous les tribunaux médiatiques de l’accusation d’infamie.

Cher Jean Rouaud, n’aurait-il pas été préférable, c’est-à-dire responsable, raisonnable, que plutôt que d’interpréter tel lapsus, telle partie d’un texte, tel symbole, vous écriviez à Jean-Luc Mélenchon pour dialoguer avec lui, lui faire part de vos inquiétudes, de votre colère, de vos hypothèses ? A quoi bon vous associer à l’instrumentalisation dont vos chroniques, qui paraissent dans l’Humanité, feront inévitablement l’objet, dans la guerre de tranchées qui se mène pour le leadership de ce qui reste de la gauche, voire de l’opposition ?

Il est dangereux de souffler sur les braises et d’attiser la concurrence des victimes. Il nous faut plutôt s’attacher à réparer les vivants que nous sommes et poursuivre gaiement et sans relâche notre fraternité.

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