Prolifération des cellules psychologiques

Un mot d’abord sur l’initiative annoncée sur le premier billet de ce blog, ma grève de la faim : des choses bougent, des soutiens m’arrivent, des salariés se mobilisent et peut-être se reprennent à penser qu’il y a du possible, quelques médias relayent mon action, la direction de mon entreprise s’énerve, s’inquiète, bref de quoi me faire retrouver l’appétit, celui de manger, (car pour ce qui concerne la grève de la parole, je dois avouer un échec total !), mais surtout celui de lutter et de ne pas céder sur mon désir, ce que Jacques Lacan disait être « la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique ».

 Parmi les nombreux soutiens que j’ai reçus, il en est dont je me serais volontiers passé, encore qu’ils soient riches d’enseignements : sans doute émus par la souffrance que leur semblait justifier ma décision, certains salariés, les plus « psy » d’entre eux se sont penchés sur ma misère, ma fragilité, allant dans leur bonté jusqu’à me conseiller d’aller me faire voir chez un psy. Ils rejoignaient d’ailleurs ainsi la préoccupation de la direction, qu’il ne m’aurait pas fallu prier longtemps pour me payer un taxi en direction de la meilleure clinique psychiatrique du coin.

Cela n’est pas sans rappeler qu’en Union soviétique et ailleurs, les opposants politiques se trouvaient assez régulièrement priés d’aller adresser leur discours à de forts gentils psychiatres. 

Encore Lacan, que je ne citerai sans doute plus, ayant presque épuisé ici ma connaissance de son œuvre : dans un petit opuscule, Télévision , qui reproduit une des rares émissions à laquelle il prit part, il répond à la  question suivante : « les psychologues,  les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale, c’est à la base, et à la dure, qu’ils se coltinent toute la misère du monde. Et l’analyste, pendant ce temps-là ?

Et la réponse, superbe, de Lacan : Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester. (…) Au reste, les psycho – quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou non, c’est ce qu’ils font. »

Il sera question une prochaine fois de la psychologisation, soit du psychologisme, qui gagne le terrain perdu par les luttes sociales, en particulier par la montée en puissance au sein du monde du travail de la thématique de la souffrance et des fameux risques psychosociaux.

Mais bon,  c’est l’heure de prendre mon traitement !

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