Sur la grève abandonnée et autres vagabondages

Je partage mon bureau avec un collègue, qui à plusieurs reprises, a signé contre moi, des témoignages demandés par la direction pour me discréditer et m’invalider. C’est un type plutôt sympa, sensible, mais d’une fidélité sans faille à son directeur.Quand je lui ai demandé pourquoi il a signé contre moi un témoignage proposé par la direction à mes autres collègues cadres, il m’a expliqué qu’il n’est pas d’accord avec ce que j’ai écrit (voir mon précédent billet), sur les conditions de travail des cadres intermédiaires, que lui ne se sent pas soumis…  D’accord, tu as le droit de ne pas partager mon analyse, mais pourquoi ne pas m’en parler directement, plutôt que de signer un témoignage à charge présenté par la direction ? Je n’attendais pas de lui une prise de conscience immédiate de ce à quoi il participe, encore moins un acte de contrition, et je veux bien reconnaître qu’au vu de ce qui m’arrive depuis que je me suis opposé à ma direction, je ne suis pas vraiment une publicité susceptible d’entraîner des vocations. Mais comment faire pour continuer travailler dans cette proximité obligée, sans me prendre la tête ? Lui casser la gueule ? J’y ai pensé, mais il est plus fort que moi ! Non, j’ai trouvé ! Il me faut l’inclure lui aussi parmi les victimes du management. 

 Tournez manège !

Tiens au passage un mot sur le « management » : dans un ouvrage récent, Nicolas Chaignot rappelle que le sens premier du verbe to manage, en anglais se rapporte au dressage des chevaux, sens que l’on retrouve dans le français manège. Last but not least, Nicolas Chaignot rapporte aussi par une perfide note de bas de page que la langue anglaise retient parfois pour to manage le sens d’une « réussite difficile obtenue avec malhonnêteté »[1]. In french, le bâton ou la carotte. Tout ça pour dire que si l’on suit l’étymologie, il n’y a pas de bon ou de mauvais management : les bourrins tournent, ou ne tournent pas, that’s all !

Mais revenons à nos moutons ou plutôt à mon bourreau de collègue de bureau, si vous me suivez encore…  le bourrin, enfin la victime (j’espère qu’il ne va pas tomber sur mon blog, il serait capable de m’accuser de harcèlement !) : de quoi est-il précisément victime ?

 Allons faire un tour chez Dejours et sa psychodynamique du travail[2]. Observant des ouvriers soumis à un travail répétitif sous contrainte de temps, Christophe Dejours montre comment ces derniers en viennent à ne plus penser : « Avec ou sans l’injonction organisationnelle à ne pas penser, vient progressivement chez celui ou celle qui s’efforce d’assumer la situation de travail à long terme le souhait d’arrêter de penser… pour arrêter la souffrance et l’angoisse qu’implique la conscience claire de la situation. »Ok, me direz-vous, il est assez facile à comprendre que le travail à la chaine ne  nécessite pas l’usage de la pensée, voire même que dans ce cas, penser est contreproductif.

 Mais même chez les cadres, note Christophe Dejours, on a pu montrer que la surcharge de travail aboutissait au même résultat psychique que chez les ouvriers : « L’engourdissement de la pensée et de l’affectivité peut être obtenu par l’activisme, même dans des tâches essentiellement cognitives ou relationnelles. »

 La grève, toute affaire cessante

Cet activisme, cette frénésie que Hannah Arendt citée par Christophe Dejours, nomme l’affairement, pourrait atteindre selon la philosophe les ressorts même de la pensée politique et de l’action. Et là on arrête de rigoler. Et on se met en grève, sans savoir pourquoi, sans y avoir pensé. On sait un peu ce qu’on ne veut pas, un peu moins ce que l’on veut. On a le temps. « La pensée qui se fait en parlant prouve quelque chose d’aussi profond que la grève qui invente des formes en se faisant : elle prouve que le temps existe. »[3]

Hannah Arendt encore, à propos des tyrans grecs, dans La condition de l’homme moderne : (…) ils ont tous en commun le bannissement des citoyens que l’on proscrit du domaine public en leur répétant de s’occuper de leur besognes privées pendant que seul le souverain prendra soin des affaires publiques »

Sur la grève encore pour finir, toujours dans l’étrange essai de l’Institut de démobilisation : « La grève assume une incertitude inhérente et fondamentale – car l’incertitude est une propriété de toute action véritablement politique ; et, au-delà, de toute action véritable. » 

Ma grève n’est pas finie, elle vient juste de commencer.

 


[1] Nicolas Chaignot, La servitude volontaire aujourd’hui – Esclavage et modernité, Le Monde PUF, 2012.

[2] Christophe Dejours, Travail vivant I – Sexualité et travail, et II – Travail et émancipation Payot 2009 : deux essais passionnants sur les rapports entre travail et construction du sujet.

[3] A lire sur la grève cet été : Thèses sur le concept de grève, par l’Institut de démobilisation, Lignes, 2012. 

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