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Le Club de Mediapart lun. 29 août 2016 29/8/2016 Dernière édition

Une école de l'ennui et de l'échec

Depuis quelques jours, les propositions de programme de l’école primaire suscitent une grande émotion dans la communauté éducative. Les syndicats d’enseignants, les inspecteurs de l’Education nationale, la principale fédération de parents d’élèves et bien d’autres associations ont multiplié les critiques.

Depuis quelques jours, les propositions de programme de l’école primaire suscitent une grande émotion dans la communauté éducative. Les syndicats d’enseignants, les inspecteurs de l’Education nationale, la principale fédération de parents d’élèves et bien d’autres associations ont multiplié les critiques. Mais le réquisitoire le plus ferme et le plus précis est venu de deux anciens ministres de l’Education nationale successifs, pourtant de sensibilité différente, Jack Lang et Luc Ferry : «Paresse intellectuelle, vide abyssal, imposture, reniement.» Les termes sont très durs, malheureusement justifiés pour tous ceux qui ont lu ces propositions dans le détail avec consternation mais aussi avec surprise. Je pense que le sujet ne concerne pas les seuls spécialistes ou les parents ; il doit retenir l’attention de tous.


Le triomphe du passé antérieur


On lit ces propositions avec consternation, tant est visible la régression vers un passé mythique sans rapport avec la réalité. Sous prétexte de retour aux fondamentaux, on privilégie la mémorisation mécanique des règles orthographiques et grammaticales, au détriment de la compréhension, on alourdit la grammaire en y ajoutant les temps complexes, le futur antérieur et le passé antérieur, traités jusque-là au collège, au risque de minimiser l’importance des temps les plus utiles. En revanche, ce qui fait le cœur d’une maîtrise réussie de la langue française, la capacité de rédiger des textes, devient secondaire : quatre-vingt-dix lignes pour la grammaire, cinq pour la rédaction ! De même, en mathématiques, on perd beaucoup de temps à imposer l’apprentissage mécanique d’opération sur le papier à des élèves toujours plus jeunes, au détriment de l’objectif final, la résolution des problèmes.

 

Ces programmes confondent les moyens et les buts. Croyons-nous sérieusement longtemps motiver les élèves sans leur expliquer à quoi sert ce qu’ils sont en train d’apprendre ? Pour prendre une analogie, combien d’enfants ont-ils été éloignés de la musique à force de faire du solfège sans jouer d’un instrument ? Il faut savoir articuler les deux démarches. Quelle est l’utilité de connaître par cœur les conjugaisons les plus complexes, si faute de pratique continue, on est dans l’incapacité de rédiger un texte quelconque? Pouvoir effectuer parfaitement une division sur le papier ne doit jamais faire oublier la finalité, savoir quand l’utiliser.


La caricature est atteinte avec la prétendue introduction de l’histoire aux cours préparatoire et élémentaire 1. Jusqu’à présent on ne commençait pas cette discipline si tôt : les enfants étaient trop jeunes pour avoir une quelconque idée de la chronologie et ils avaient fort à faire avec l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. On se contentait de leur apprendre à distinguer le passé récent du passé plus éloigné, très concrètement à partir du patrimoine local ou de l’examen de photographies. Désormais, selon les propositions actuelles : « Ils mémorisent des repères chronologiques : grandes dates et personnages de l’histoire de France », mémorisation pure sans explication de la signification des dates ni du rôle de ces personnages, puisqu’il n’y a pas encore de véritable programme d’histoire ! Tout se passe comme si dates et personnages étaient assimilés à des temps de conjugaison ou à des tables de multiplication à savoir par cœur, préalable à l’apprentissage de l’histoire !


Ce triomphe de la nomenclature sèche et d’une mémorisation sans intelligence transparaît tout au long de pages qui voient s’accroître les contenus de plus en plus lourds et abstraits : par exemple en instruction civique et morale, des notions du programme de collège apparaissent dès le cours moyen comme « les règles d’acquisition de la nationalité française » ou « le sens politique de la construction européenne ». L’introduction de l’histoire des arts aurait pu donner son unité à l’ensemble de la culture humaniste, si elle avait été bien articulée aux autres domaines. Telle qu’elle est présentée, elle ajoute une nomenclature aux autres. Cette nomenclature, malgré son ampleur, ne présente pas une seule œuvre cinématographique ! Oubli qui montre la légèreté et la rapidité avec lesquelles a été constituée cette liste fourre-tout.


Vers la généralisation de l’échec


La surprise n’est pas moins grande en regardant le processus en cours. Voilà un texte visiblement inspiré par des groupes d’autant plus bruyants qu’ils sont peu représentatifs. Nous retrouvons leur argumentaire jusque dans certains couloirs du ministère où l’on nous explique sérieusement que l’on veut rompre « avec trente ans de pédagogisme » ! Cela s’accompagne de contrevérités manifestes, par exemple en histoire, la soi-disant réintroduction de dates, lesquelles dates ont été rétablies depuis plus de vingt ans (comme d’ailleurs La Marseillaise). Les programmes de 2002 faisaient de la maîtrise de la langue française la priorité des priorités et mettaient en valeur le rôle de la mémoire, mais sans la séparer de ses applications.

 

Le ministre actuel, Xavier Darcos, fin connaisseur de notre système éducatif, semblait jusqu’à présent un homme modéré sachant qu’il ne sert à rien de proclamer la rupture et de vouloir forcer les étapes, ce qui est en train de se produire : une course contre la montre s’est engagée. Programmes bâclés en trois ou quatre mois ; dans l’obscurité la plus totale, consultation expresse des enseignants en trois semaines et application dès la rentrée prochaine, sans se soucier des problèmes de formation ni d’accompagnement pédagogique, mais il est vrai que ce beau terme grec qui signifie « guider les enfants » est devenu obscène. Peut-on croire encore au sérieux de l’entreprise ? A plus forte raison, si l’on écoute la double justification à cette précipitation sans précédent : «en finir avec les résultats catastrophiques de la France dans les enquêtes internationales» et diminuer l’échec scolaire. Il n’est pas difficile de comprendre que les résultats seront, à coup sûr, contraires aux objectifs affichés.

«Catastrophiques» le terme est excessif, médiocres et en diminution, la qualification est plus exacte, mais c’est déjà grave, étant donné les moyens consacrés à l’Education nationale, et la qualité reconnue de son personnel. Mais il ne suffit pas de constater les faits, il faut aller plus avant et repérer les véritables faiblesses des Français. Celles-ci sont bien connues grâce à ces mêmes enquêtes internationales : absence de confiance en soi, refus de prendre des risques, manque d’imagination et d’esprit d’initiative.

 

Dès qu’il s’agit de faire des exercices d’application de technique, les élèves français sont bons, mais lorsqu’il faut réinvestir ces techniques dans un travail qui n’en est pas l’exacte reproduction, ils sont médiocres. Plus concrètement encore, l’élève français a des faiblesses dans la résolution des problèmes. Et plus les problèmes sortent des sentiers battus, moins il est bon. Pour la langue, il est bien meilleur dans la réponse à des questions fermées ou à réponse courte que dans la rédaction libre, et dès qu’il s’agit de développer son imagination. Les orientations proposées aujourd’hui vont renforcer ces tendances et non les contrebalancer. Quant à la lutte contre l’échec scolaire, il est tout aussi facile de voir qu’étant donné les connaissances demandées et le degré d’abstraction qu’elles supposent, les élèves faibles et non soutenus par leur famille ne pourront pas suivre et seront rapidement noyés, en dépit des heures de soutien.

 

Ces programmes se glorifient d’être lisibles pour tous, ils sont surtout profondément ennuyeux et sans imagination. Leur résultat le plus certain sera de dégoûter rapidement les enfants curieux et ayant envie de connaître.


Reviens Jules Ferry, ils sont devenus fous !


Les rédacteurs de ces propositions de programme pensent être fidèles à Jules Ferry. Ils lui empruntent même quelques-unes des formules du programme d’instruction civique et morale de 1882 que le ministre a signé. Ils ont visiblement oublié de lire les recommandations sur la méthode à suivre qui «ne peut consister ni dans une suite de procédés mécaniques, ni dans le seul apprentissage de ces premiers instruments de communication, la lecture, l’écriture, le calcul ni dans une froide succession de leçons…». Et le texte se poursuivait : «La seule méthode qui convienne à l’enseignement primaire est celle qui fait intervenir tour à tour le maître et les élèves, qui entretient pour ainsi dire entre eux et lui un continuel échange d’idées sous des formes variées et ingénieusement graduées.»


Chacun mesurera les risques encourus : le creusement des écarts socioculturels et tout autant l’impréparation de la moyenne des élèves à une scolarité longue et au monde complexe du XXIe siècle. Souhaitons que le ministre réponde aux demandes répétées de moratoire, pour mettre au point une évolution raisonnable et normale des programmes.

 

(Historien, ancien recteur, Philippe Joutard a présidé le groupe d’experts pour les programmes de l’école primaire mis en application en 2002)

 

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PAS DE QUARTIER POUR L’ECHEC SCOLAIRE Privilège d’une minorité, l’éducation permanente doit devenir un droit pour tous les adultes Octobre 1993, école Buffon, ZEP de Colombes, une réunion de parents dans ma classe de CE2. Ali raconte ses difficultés à expliquer chez lui devoirs et leçons à ses enfants. Tel un sésame, son intervention libère la parole d’autres parents. Qu’ils soient d’origine maghrébine, bretonne, ou auvergnate, ils témoignent tous des mêmes frustrations: « L’école, c’est bien joli, mais comment aider nos enfants quand on a été soi même en échec scolaire, qu’on ne sait pas bien lire… » Ali et moi, on se connaissait bien, avec d’autres parents et enseignants, cinq ans auparavant, nous avions créé un comité « école quartier » pour faire reloger une trentaine de familles vivant, comme Ali, dans des taudis insalubres générateurs de retard scolaire aggravé. Au nom du traitement économique de l’échec scolaire, les instits s’étaient mobilisés. Mais bien que relogés en HLM, les enfants continuaient à rencontrer de sérieuses difficultés en classe. De ce constat est née l’association Ecole Solidaire, décidée à oeuvrer au traitement économique mais aussi culturel des cités de banlieue. Un programme tenant en une formule: pas de quartier pour l’échec scolaire ! En tant qu’enseignant, j’envoie alors une lettre à Yves Calvet, Pdg de Peugeot où Ali est ouvrier, afin que ce papa obtienne des heures d’éducation permanente sur son temps de travail, pour soutenir scolairement ses enfants. Lors d’un entretien, le DRH propose un financement pour l’achat de livres. Sur le principe, Ali refuse. Ce qu’il veut, c’est être enseigné pendant la journée. Avec la fatigue du travail et les obligations familiales, il ne voit pas d’autres solutions. Le 6 Mai 1994, Ecole-Solidaire décide alors de rendre publique une proposition de loi pour le droit des adultes à l’éducation permanente, sur le temps de travail ou sur le temps de chômage (formation continue…maîtrise de la langue écrite…ouverture culturelle). En septembre 95, le journal Le Monde nous ouvre ses colonnes dans les pages « Horizon- Débats ». Les pouvoirs publics sont restés sourds. Aujourd’hui, les banlieues explosent. En effet, il ne saurait y avoir de «sécurité sociale» digne de ce nom sans «sécurité culturelle». L’inégalité dans l’accès au Savoir génère de nombreuses autres inégalités. Au delà de l’urbanisme et de l’emploi, rien ne doit faire oublier l’indispensable et nécessaire traitement culturel gravé depuis 1946 dans le préambule la Constitution: «La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». On a coutume de réduire le système éducatif à la seule école, alors que l’enfant ne passe que 10% de son temps en classe (sur une année civile) ! Rien d’étonnant alors que l’emploi du temps passé en dehors de l’école conditionne dans une si large mesure la réussite ou l’échec scolaire de l’enfant. Dans les familles d’enseignants et de professions libérales, 80% des jeunes obtiennent un diplôme d’études supérieures, à peine 20% dans les familles d’ouvriers et de personnel de service. Dans les cités de banlieue, quantité de parents au cursus scolaire trop court, souffrent de ne pouvoir soutenir les enfants dans leurs études, de ne pouvoir les aider dans leurs devoirs et leurs leçons. Il s’ensuit un échec scolaire massif, cause de chômage, de désespoir et de violence. A l’inverse, dans les milieux favorisés, après leurs études supérieures, les parents bénéficient d’une dynamique d’éducation permanente, non seulement dans un métier qui les valorise socialement mais aussi dans la sphère familiale. Pour les enfants, c’est un facteur essentiel de réussite scolaire et d’insertion socio-professionnelle. De nombreux emplois peu ou pas qualifiés disparaissent depuis trente ans, longtemps destinés à ceux qui n’avaient pas réussi à l’école, ces métiers sont balayés par la révolution informatique. L’échec scolaire est nu, il n’est plus masqué par le plein emploi. Quand on sait que l’enfant passe 90% de son temps en dehors de l’école, comment peut-on encore imaginer l’éducation des enfants indépendamment de celle des parents ? Lutter sérieusement contre l’échec scolaire, c’est exiger la mise en place de structures d’accompagnement pour que tous les adultes continuent d’accéder à l’instruction bien après seize ans. Qu’ils continuent d’accéder à ces savoirs qui passent par la maîtrise de la lecture, outil indispensable de compréhension et de transformation du monde. Des savoirs qui vous font acteur de votre propre avenir. Aujourd’hui, être solidaire, c’est se positionner publiquement pour permettre aux populations des cités de banlieue de tendre vers le confort culturel qui est celui des couches favorisées de la population : L’élève ne doit plus masquer l’enfant…ni la famille qui est la première des écoles. Tous les jeunes devraient bénéficier, chez eux, d’un confort culturel générateur de réussite scolaire. Pour cela, il faut que les parents obtiennent effectivement le droit d’accompagner culturellement les enfants sur les chemins de l’Ecole. L’avenir démocratique de notre société se joue dans la volonté qu’auront hommes et femmes des milieux favorisés de tirer un trait d’union solidaire entre les centres-villes et les cités de banlieue. Dans la volonté de revendiquer l’éducation permanente pour tous les adultes, sur le temps de travail comme sur le temps de chômage. Tant que ce droit ne sera ne sera pas acquis, l’école égale pour tous restera un mythe. (03/12/05) Alain Vidal, enseignant à Nantes, porte-parole d’Ecole-Solidaire 02 40 89 32 03 ecole.solidaire@wanadoo.fr :

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