Mon adresse à Emmanuel Macron au Parlement européen

Au nom du groupe des Verts/ALE, que je co-préside, j'ai eu honneur d’interpeller le Président de la République française le 17 avril dans l’enceinte du Parlement européen à Strasbourg. Voici le texte de mon intervention.

Monsieur le Président, chers collègues 

Il est bon que la France soit de retour. Cela faisait trop longtemps que son siège européen était physiquement occupé mais politiquement vide. Bien sûr, l’Europe ne peut être ni française, ni allemande, mais si elle veut bâtir dans la durée, elle doit pouvoir compter sur l’engagement résolu et de l’Allemagne et de la France. Une France qui pourrait, si elle le veut vraiment, incarner la devise européenne de l’unité dans la diversité. 

Monsieur le Président, l’ambition que vous dessinez pour l’Europe fait écho, en de nombreux points, aux combats que nous, les écologistes et régionalistes, menons de longue date. 

Nous sommes convaincus, comme vous, que les Européens doivent agir ensemble pour répondre aux défis de ce siècle. Là se trouve la clef de notre véritable souveraineté. 

Nous partageons votre volonté de construire une Union politique qui redonne la parole aux citoyens. Ils doivent être au centre du projet européen, non à sa marge.

Comme vous, nous voulons donner un avenir à notre monnaie commune. Cela exige un budget solide pour investir ensemble, une garantie commune des dépôts bancaires mais aussi la fin de la concurrence fiscale et du dumping social. 

Enfin, nous sommes avec vous pour affirmer « Make our planet great again ». Nous le savons, et vous le savez : l’Europe doit être à l’avant-garde de la transition écologique - à commencer par le budget européen qui doit en être l’instrument. L’écologie est la clé de notre prospérité. 

Monsieur le Président, ce que vous souhaitez pour l’Europe, vous affirmez que « la France doit commencer dès à présent à le faire elle-même ». Votre action raconte une tout autre histoire. Une histoire qui met à mal la devise de votre pays : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.

Où est la LIBERTE, lorsque vos citoyens peuvent être surveillés, assignés à résidence ou perquisitionnés, sur de simples soupçons de la police ? Où est la liberté, lorsque des policiers armés débarquent au petit matin pour arrêter un groupe de jeunes, dont le seul tort serait d’avoir pacifiquement occupé un chantier ? Ma fille en était. Elle a été emmenée, devant son fils de 2 ans, pour subir un interrogatoire huit heures durant. Dans votre France, l’État de droit, garant de nos libertés, s’éloigne jour après jour. 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ… 

Où est-elle, L’ÉGALITÉ, quand vous imposez toujours plus de précarité aux travailleurs alors qu’en même temps, vous faites des cadeaux fiscaux aux plus riches, ceux que vous aimez appeler les premiers de cordée ? 

Votre foi en eux semble inébranlable. Mais ce qui définit la cordée, Monsieur Macron, c’est... la corde. C’est elle qui permet d’adapter la vitesse du premier de cordée aux besoins du groupe. C’est elle encore qui empêche les derniers de cordée de tomber au ravin. Mais, dans nos sociétés, cette corde n’existe plus : les riches s’enrichissent, les classes moyennes stagnent et se précarisent tandis que les plus fragiles sont abandonnés à leur sort. 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ… 

Est-ce au nom de la fraternité que vous vendez des armes à des régimes qui les retournent contre leur propre peuple ou contre leurs voisins ? Où est-elle quand votre police lacère tentes et sacs de couchage de migrants ? Procédures expéditives, recours non-suspensifs, détentions administratives. Voilà les ingrédients de votre projet de loi sur l’asile et l’immigration. Contenir et refouler, au lieu d’accueillir les êtres humains en exode forcé. 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ… 

Au pays de l’accord sur le climat, j’ajouterais un quatrième terme : DURABILITÉ. Vous dites vouloir la taxe carbone, la fin du glyphosate et celle des voitures diesel : bravo ! Mais vous restez un ardent promoteur des traités de libre-échange et, pire encore, du nucléaire. Vous avez permis, contrairement à votre prédécesseur, que l’Union adopte une définition laxiste des perturbateurs endocriniens. Certes, vous avez abandonné le projet insensé d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ; mais c’est pour ensuite écraser dans la violence les projets de celles et ceux qui inventent depuis des années une autre manière de vivre.

Monsieur le Président, un livre vous dit philosophe. Il affirme qu’aucun de vos mots n’est le fruit du hasard. Voici quelques mois, vous avez parlé des « gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien. » Vous n’avez pas dit « des gens qui n’ont rien » ou « qui ne font rien ». Vous avez dit : « des gens qui ne sont rien ». Pour nous, Monsieur le Président, le projet européen consiste à ce que plus jamais, nulle part sur notre continent, aucune femme, aucun homme ne puisse être considéré comme « rien », ni se penser comme « rien ». Considérer des humains comme rien, c’est permettre de leur faire subir n’importe quoi. Ceci, nous ne l’accepterons jamais. 

Monsieur le Président, vous offrez à vos hôtes de marque un cadeau symbolique. Permettez-moi de faire de même. Je vous offre une corde d’escalade, symbole de la cordée, de ces liens qu’il est urgent de retisser au sein même de nos sociétés et entre elles. 

Chaque fois que vous voudrez conduire l’Europe vers plus de liberté, plus d’égalité et plus de fraternité, chaque fois que vous agirez pour une Europe plus juste, plus durable et plus démocratique, nous serons à vos côtés. À défaut, vous nous trouverez sur votre chemin. 

Philippe Lamberts à l'adresse d'Emmanuel Macron le 17 avril 2018

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