Le changement. Et maintenant ?

« Nous devons être la gauche qui change » avait affirmé François Hollande dans son discours de candidature. Dans un contexte de crise du capitalisme néo-libéral, quelles sont les marges de manœuvre des sociaux-démocrates ?

« Nous devons être la gauche qui change » avait affirmé François Hollande dans son discours de candidature. Dans un contexte de crise du capitalisme néo-libéral, quelles sont les marges de manœuvre des sociaux-démocrates ? Après l'élection de François Hollande, la presse financière n'a pas manqué de saluer la nomination au Budget de Jérôme Cahuzac, « l'une des personnalités les plus libérales de ce gouvernement », et de souligner que le nouveau ministre de l’Économie, Pierre Moscovici, « incarnant une ligne social-démocrate et un certain pragmatisme, a le profil pour rassurer les entreprises et les marchés »1. Les travailleurs avaient en revanche de quoi être inquiets, en particulier tous ceux qui sont privés d'emploi. Mais en politique, ne faut-il pas juger sur pièces ? C'est désormais possible. La semaine qui vient de s'écouler est même très riche en enseignements. En effet, alors que la Cour des comptes s'apprête à rendre son rapport, le gouvernement a déjà dévoilé les grandes lignes de sa politique nationale et européenne.

Coupes budgétaires

Lundi 25 juin, la « rigueur » a été annoncée sur les dépenses de l’Etat : gel des dépenses en valeur (donc diminution en volume). C'est la reprise de la norme appliquée en 2011 par le gouvernement Fillon. Mais la méthode pour y parvenir n'est pas la même. Les effectifs publics devront baisser de 2,5% par an entre 2013 et 2015 dans les secteurs non prioritaires afin de compenser les 65.000 postes qui seront créés sur le quinquennat dans l'éducation, la police, la gendarmerie et la justice. Certes, c'est un peu mieux que la RGPP de Sarkozy qui avait entraîné la suppression de 150 000 postes dans la fonction publique d’État. Mais au lieu de recréer les emplois détruits, le gouvernement vise une stabilité globale des effectifs qui se traduira par une diminution dans plusieurs secteurs et donc par une nouvelle détérioration du service public et des conditions de travail.

En outre, la masse salariale des fonctionnaires est gelée alors que la « conférence sociale » du 9 juillet devait aborder ce point. Les syndicats apprécieront. Mais surtout, pour parvenir au gel des dépenses sans réduire les effectifs, les dépenses de fonctionnement et d'intervention devront diminuer drastiquement : 7 % dès 2013, puis 4 % en 2014 et encore 4 % en 2015 ! Concrètement, cette baisse est plus prononcée que celle visée par le gouvernement Fillon, et beaucoup plus forte que celle réellement obtenue par celui-ci. Ses modalités demeurent encore inconnues mais pourraient inclure la restriction des critères d'attribution de certaines prestations sociales. Comme le rappelle Laurent Mauduit, cette politique n'est pas une surprise puisqu'en juillet 2011 Hollande a annoncé « en violation du projet du PS, qu’il est partisan, lui, de respecter les engagements pris par Nicolas Sarkozy »2. La colère suscitée tout au long du quinquennat par les conséquences sociales de ces coupes budgétaires sera toutefois très forte. D'autant que les mesures progressistes prises en début de mandat sont très limitées.

Cacahuètes pour les uns, chômage pour les autres

Mardi 26 juin, le gouvernement a annoncé qu'il n’augmenterait le SMIC que de 2 %, soit seulement 0,6% au-delà de l’augmentation légale liée à l’inflation. Après des années de stagnation du pouvoir d'achat, le fameux coup de pouce se limite donc à 6,5 euros nets par mois. Et encore, de nombreux salariés au SMIC toucheront moins, du fait du temps partiel imposé. Pour le président de la commission sociale du Medef « c'est une mesure, qui par rapport à ce qui était annoncé, est raisonnable ». Selon l'économiste en chef du Crédit Agricole, l'absence de revalorisation qu'avait imposée Sarkozy visait à « regagner en compétitivité sur les bas salaires, soutenir l'emploi dans les services de proximité et à 'tenir' le partage de la valeur ajoutée en évitant la diffusion de la hausse du SMIC vers les salaires proches »3.

Dans un contexte de chômage élevé, cette diffusion est amoindrie : les patrons n'ont pas trop d'inquiétude au sujet de leur capacité à « tenir le partage de la valeur ajoutée » lors des négociations salariales. Mardi soir, le ministère du Travail révélait que le chômage est au plus haut depuis treize ans. Le nombre de demandeurs d'emploi atteint 2,92 millions (catégorie A) et même 4,34 millions si on inclut ceux qui ont travaillé quelques heures dans le mois. Que compte faire le gouvernement pour créer des emplois? Rien. Or, l'économie retrouve seulement son niveau de production de 2008 et la note conjoncturelle de l'Insee publiée mercredi 27 juin estime la croissance du PIB à 0,4% en 2012. En l'absence de réduction du temps de travail et de créations de postes dans la fonction publique, le chômage ne peut donc que poursuivre sa hausse. A moins que le salut ne vienne d'un sursaut européen ?

La renégociation du traité n'a pas eu lieu

La rigueur est inscrite dans le « Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance de l'Union Européenne » (TSCG) signé le 1er mars 2012 par 25 chefs d'Etats européens : introduction dans la Constitution des États d'une règle d'équilibre budgétaire n’autorisant que 0,5 % de déficit structurel, sanctions automatiques, etc. Ce traité emmène les peuples européens vers la catastrophe4. François Hollande souhaitait le « renégocier » pour y intégrer « une dimension de croissance ». Cette renégociation devait avoir lieu lors du sommet européen de jeudi5. Mais vendredi Hollande a annoncé qu'il soumettait le Traité à la ratification du Parlement, alors qu'il n'a rien obtenu de substantiel. De nombreux journaux français ont repris le communiqué de l'AFP selon lequel on va « injecter 120 milliards d’euros pour relancer l'économie européenne ». C'est parfaitement faux. Cette somme – qui ne représente que 1% du PIB européen - correspond en partie à des fonds structurels déjà programmés. La Banque européenne d'investissement ne verra ses fonds augmenter que de 10 milliards d'euros. Ce pacte de croissance n'est absolument pas en mesure de contrebalancer les effets de la crise, d'autant qu'au même moment les politiques de rigueur sont rendues obligatoire! Quant aux autres décisions issues de ce sommet européen, elles se résument à peu de choses. « Nous restons entièrement dans le schéma précédent : prestation, contrepartie, conditionalité et contrôle », a déclaré Angela Merkel.

Crise de l'euro : le problème reste entier

A l'issue du sommet, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a indiqué que le Fonds européen de stabilité financière (FESF) et le Mécanisme européen de stabilité (MES) pourront acheter directement des titres de dette de pays fragiles afin de « rassurer les marchés et d’obtenir de la stabilité sur les obligations souveraines de ses membres ». Mais cette possibilité existait déjà ! Le 21 juin, Benoît Coeuré, un des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne (BCE), avait déclaré au Financial Times : « c’est un mystère que le FESF ait été autorisé il y a presque un an à intervenir sur le marché secondaire et que les gouvernements n’aient pas encore choisi d’utiliser cette possibilité ». Quatre jours plus tard, un autre gouverneur de la BCE, Ewald Nowotny, avait expliqué que « le FESF a la possibilité d'acheter des obligations d'Etat sur le marché secondaire. La BCE a salué cette possibilité car elle ne souhaite pas poursuivre son programme de rachats d'obligations souveraines ». C'est la clef du mystère : la BCE ne veut plus intervenir sur le marché secondaire mais comme le FESF doit déjà intervenir directement auprès des Etats qui ne peuvent plus émettre de titres à un coût raisonnable, racheter des obligations diminuerait sa force de frappe. Or celle-ci se détériore avec l'approfondissement de la crise : la participation de l'Allemagne, de la France et des Pays-Bas au FESF est de 372 milliards d'euros, tandis que les pays sous assistance financière ou en difficulté (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne et Italie) sont censés apporter 255 milliards de garanties...

Les garanties doivent permettre de lever des fonds à faible taux d'intérêt car les prêts du MES devaient être « senior », c'est-à-dire prioritaires dans l'ordre de remboursement des créanciers en cas de défaut de paiement d'un État. Cela devait rassurer les contribuables des pays participant au MES mais risquait de rendre les titres souverains moins intéressants pour les « investisseurs » privés (remboursés après le MES en cas de défaut) et donc de faire monter le taux d'intérêt associé. Afin d'éviter cet effet pervers, qui semble avoir totalement échappé à Merkel et Sarkozy lorsqu'ils ont mis au point le MES au sommet de Deauville en octobre 2010, les dirigeants européens viennent de décider que le MES ne bénéficierait pas d'un statut de créancier senior dans le cadre de l'aide apportée aux banques espagnoles. Mais on retombe alors sur le problème initial: le MES est fragilisé. Tant que la BCE ne joue pas son rôle en rompant la dépendance des Etats vis-à-vis des marchés financiers, la crise de l'euro vient aggraver la crise du capitalisme néo-libéral et plonger un peu plus les peuples dans la tourmente.

La politique européenne de François Hollande

Pour ménager d'éventuelles alliances européennes lui permettant de renégocier le traité, le nouveau pouvoir français a dès son arrivée tenu une ligne très droitière. Avant les élections grecques, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, a relayé le chantage anti-démocratique exercé par la Troika : « s’ils veulent rester dans l’euro, ils ne peuvent pas se prononcer pour des formations qui de fait les feraient sortir de l’euro ». Tout en prétendant respecter leur souveraineté, Pierre Moscovici, ministre des Finances, a indiqué aux électeurs grecs pour quels partis voter : « Nous n’avons pas de conseils à donner sur le plan électoral, mais dès lors que la Grèce souhaite rester dans la zone euro, il faut que les choix faits le permettent ». Quant à François Hollande il est même intervenu à la télévision grecque quatre jours avant l'élection afin d'expliquer aux citoyens récalcitrants que donner une majorité à Syriza engendrerait des mesures de rétorsion : « si l’impression est donnée que les Grecs veulent s’éloigner des engagements qui ont été pris et abandonner toute la perspective de redressement alors il y aura des pays dans la zone euro qui préféreront en terminer avec la présence de la Grèce dans la zone euro ». Le PS, dont aucune personnalité n’avait souhaité rencontrer le dirigeant de Syriza lorsque celui-ci est venu en France, s'est d'ailleurs félicité de la victoire des conservateurs grecs et - comme le rappelle Lenaïg Bredoux - a appelé le PASOK à gouverner de nouveau avec la droite: « Une coalition de gauche n’est pas une solution quand il y a un tel désastre national… C’est un peu comme au lendemain de la guerre en France. Si, sur quelques questions clés, une coalition peut être formée, ça peut être aussi une bonne solution », a ainsi déclaré David Assouline, porte-parole du PS.

Le problème est que les autres partis sociaux-démocrates européens sont encore plus droitiers que le PS français. En Allemagne, c'est le SPD, et non le parti conservateur, qui a instauré les lois Härtz et accru le degré d'exploitation des travailleurs. 10% des emplois sont des jobs à 400 euros et 2,5 millions de personnes travaillent pour moins de 5 euros de l'heure. Aujourd'hui, le SPD est partagé sur la stratégie européenne à suivre. Thomas Oppermann, secrétaire du groupe SPD au parlement, a fait la promotion des politiques d’austérité et rejeté les euro-obligations défendues par Hollande. Angela Merkel est donc facilement parvenue à obtenir un accord. Le résultat était prévisible, comme le notait La Tribune du 13 juin : « Le SPD agite le chiffon rouge français pour peser sur la chancelière. Mais en réalité, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’un compromis sera trouvé le 21 juin : le SPD se contentera de quelques mesures de croissance symboliques et la chancelière cèdera sur la Taxe Tobin. Et Paris sera alors le dindon de la farce. Car lors du sommet européen des 28 et 29 juin, elle pourra arriver en position de force face au président français ».

Conclusion

A la différence de ses homologues européens, il manque au gouvernement français un élément de la panoplie libérale puisqu'il semble refuser de flexibiliser davantage le marché du travail. Pour le reste, la politique économique est similaire. Pourtant, même du point de vue social-démocrate, le discours européen du PS n'a plus grand sens. Laurent Fabius s'était permis d'indiquer que la Grèce devait poursuivre dans la voie qui l'a conduite à la catastrophe parce que cette fois-ci les choses allaient être différentes : il « faut respecter le mémorandum (plan d'austérité), mais en même temps donner une perspective de croissance ». Cette perspective est un mirage et le discours du Bourget, qui marquait un tournant à gauche dans la campagne de François Hollande, semble bien loin. Il s'achevait d'ailleurs par une citation - indûment attribuée à Shakespeare – qui fait cruellement sens aujourd'hui: « Ils ont échoué parce qu'ils n'avaient pas commencé par le rêve ». Le soutien populaire risque de rapidement faire défaut au pouvoir en place. Il est urgent de construire une opposition de gauche à l'austérité, sans quoi l'extrême-droite se nourrira des fruits de la désillusion.

Philippe Légé

1 Les Echos, 16/05/12.

3 Les Echos, 28/06/12.

4 Lire à ce sujet: Les Economistes Atterrés, L'Europe mal-traitée, Les Liens qui Libèrent.

5 Sur ce que voulait le Président français, lire: http://www.mediapart.fr/journal/international/230612/ce-que-francois-hollande-veut-faire-en-europe

 

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