L’attribution des tragédies grecques est souvent incertaine. Pour l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis sont « les dirigeants d’un pays certes victime de la crise de la dette mais d’abord responsable de celle-ci »[1]. En France, le journal Le Monde explique que la Grèce « a été victime d’elle-même » et qu’elle « n’a pas besoin d’un allégement de dette immédiat »[2]. De nombreux medias diffusent l’idée selon laquelle le peuple grec voudrait faire payer ses excès, ou ses fautes, aux contribuables des autres pays. Qu’en est-il ?

Premier acte : des taux d’intérêt trop élevés

La situation actuelle des finances publiques grecques résulte d’une dynamique que l’on peut décomposer en trois périodes. La première, bien analysée dans un récent article de Michel Husson[3], débute dans les années 1980 avec l’émission de titres aux « taux d’intérêt extravagants ». Entre 1980 et 1993, le ratio d’endettement passe de 20,8% à 91,2% du PIB. Sur ces 70 points de hausse, l’excès des intérêts par rapport au taux de croissance a contribué pour 40 points (soit 57%).

L’OCDE explique à juste titre que, dans les années 1980 et 1990, « les dépenses au titre des transferts sociaux et les paiements d’intérêts ont été les composantes dont la croissance a été la plus rapide, en raison, dans le premier cas, des demandes qui n’avaient pas été satisfaites au cours des années antérieures, et, dans le second cas, du fort gonflement récent de la dette »[4]. Au moment de l’entrée de la Grèce dans la zone euro, les dépenses de prestations sociales demeuraient encore légèrement inférieures à la moyenne européenne[5]. En outre, durant les années 1990, période de préparation à l’adoption de la monnaie unique, la hausse des dépenses est compensée par une forte augmentation du taux de prélèvements obligatoires afin de conserver un solde budgétaire primaire positif.

Deuxième acte : hausse des dépenses et baisse des recettes

Les dépenses publiques grecques n’ont pas explosé : elles sont passées de 50,2% du PIB en 1995 à 46,7% en 2000 et 47,5% en 2007. Il faut cependant noter que les paiements d’intérêts ont diminué car l’État grec avait judicieusement emprunté à court terme lorsque les taux étaient très élevés[6]. La part des intérêts versés passe de 16 points de PIB en 1992 à 8 points en 1999 et moins de 5 points en 2005. Cela signifie par conséquent que la relative stabilité du ratio des dépenses publiques masque une hausse des dépenses primaires (graphique 1). Celle-ci s’explique notamment par le rebond des dépenses militaires, pourtant déjà élevées. Entre 2003 et 2009, celles-ci passent de 2,5% à 3,2% du PIB (contre 1,8% dans l’UE en 2009). A cette époque, les achats grecs constituaient le deuxième débouché des marchands d'armes français, et le troisième débouché de leurs homologues allemands. Deux autres facteurs expliquent le dynamisme des dépenses. D’une part, l’augmentation des dépenses sociales se poursuit en raison d’une hausse des dépenses de santé et des pensions de réversion aux veuves et veufs[7]. D’autre part, de nombreux marchés publics font l’objet d’une surfacturation de la part d’entreprises multinationales versant des pots de vin aux élus grecs[8].

Mais les années 2000 sont surtout marquées par une chute des recettes fiscales imputable au développement de l’évasion fiscale, de la fraude et du clientélisme (graphique 2). Les principaux bénéficiaires de la première période sont donc les créanciers nationaux et internationaux de l’État grec, les fournisseurs de celui-ci ayant eu recours à la corruption, et l’oligarchie grecque ayant pratiqué l’évasion fiscale.

Ces éléments contribuent à expliquer la singularité de l’effet de la crise mondiale sur l’économie grecque. Quand la bulle immobilière américaine éclate en 2007, la Grèce est le seul pays européen dont la dette publique est légèrement supérieure à son PIB

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(Je remercie Benjamin Coriat, Thomas Dallery, Jonathan Marie et Henri Sterdyniak pour leurs nombreuses remarques et suggestions. Les éventuelles erreurs sont bien sûr de ma seule responsabilité. Merci également à Jean-Marie Harribey et Monique Allard pour leur relecture)

[1] Gregor Peter Schmitz, «  Revolutionäre im Rausch », Der Spiegel, 17 février 2015.

[2] Arnaud Leparmentier, « Le masque de la tragédie grecque », Le Monde, 4 février 2015. Cet article a fait l’objet d’une remarquable critique par La Tribune le 6 février 2015: « La bien triste Europe de monsieur Leparmentier ».

[3] Michel Husson, « Grèce : pourquoi une dette à 100% du PIB avant la crise ? », A l’encontre, 10 avril 2015.

[4] OCDE, Études économiques de l'OCDE : Grèce 2002, p. 63.

[5] Selon Eurostat, en 2001 les prestations sociales (transferts en espèces ou en nature versés aux ménages) représentaient 23,6% du PIB en Grèce contre 25,5% pour l’UE.

[6] L’État grec a progressivement augmenté la maturité de ses titres à mesure que leurs taux baissaient. En 1999, la maturité moyenne du stock de la dette publique est légèrement inférieure à 5 ans. En 2008, elle est de 8,5 ans et les nouveaux titres émis ont une maturité moyenne de 11,3 ans. Source : Public Debt Management Agency.

[7] Selon Eurostat, les dépenses de santé s’accroissent de 1,4 point de PIB entre 2000 et 2008. Les dépenses en pension de réversion augmentent de 1,3 point. Les dépenses vieillesse sont quasi stables (+0,2 point). Les autres dépenses sociales ont une contribution nulle ou négative.

[8] Un cas emblématique des très nombreuses affaires révélées par la justice et la presse est le versement par le groupe allemand Siemens de pots de vin à des ministres de Nouvelle Démocratie et du PASOK afin d’obtenir l’exclusivité des contrats concernant le réseau de télécommunications public grec, puis la vente d’un système de sécurité dans la perspective des JO d'Athènes. https://fr.scribd.com/doc/14433472/Siemens-Scandal-Siemens-Hellas

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