Crise de l'euro: Dr Hollande et Mr Hoover (3/3)

La troisième idée qui sous-tend le diagnostic optimiste est qu’après la pluie viendra le beau temps. Force est de constater que la stratégie des socio-libéraux français repose essentiellement sur cet adage.

La troisième idée qui sous-tend le diagnostic optimiste est qu’après la pluie viendra le beau temps. Force est de constater que la stratégie des socio-libéraux français repose essentiellement sur cet adage. Lorsque Le Monde a demandé au Président français s'il n'avait pas fait preuve de trop d'optimisme, ce dernier a répondu : « Nous sommes à la troisième années de crise. La reprise va arriver, c'est une question de cycle » (01/11/12). Et dans sa première conférence de presse, le 13 novembre, il a eu cette fulgurance : « nous allons sortir à un moment de la crise ». Au début de la Grande Dépression, le Président américain Herbert Hoover ne s'exprimait pas différemment. Les dirigeants politiques français pensent que le temps joue en leur faveur et ne semblent pas avoir pris la mesure de cette crise, qui n'est pas de nature cyclique mais structurelle. Voyant ses exigences satisfaites les unes après les autres, et sentant qu’il ne sera pas mis à contribution lorsque la crise ne manquera pas de s’aggraver, le patronat avance ses pions tandis que la population subit chaque jour un peu plus le chômage et les mesures d’austérité. Aujourd’hui 1,92 millions de personnes sont privées d’emploi depuis plus d’un an, dont 850 000 depuis plus de deux ans. Pour beaucoup, cela signifie pauvreté, exclusion et repli. Sans espoir d’embauche.

Elu sur la promesse du changement, François Hollande mène une politique libérale dans l’attente d’une reprise cyclique qui permettrait ensuite quelques concessions sociales. Peu importe de savoir s’il est lui-même convaincu par cette perspective, si tel Ministre socialiste agit avec cynisme, etc. Comme l’avait bien vu Marx, l’idéologie est à la fois la sincérité d’une illusion et un pouvoir, une mystification calculée. Le fait est que la perspective ici décrite est  idéologiquement portée et assumée par la social-démocratie française au pouvoir. Or cette crise n’a rien de cyclique, elle est une crise du capitalisme néo-libéral mondial doublée d'une crise de l'hétérogénéité du développement économique dans la zone euro. Dans un débat organisé par l’OFCE sur ses prévisions pour 2013, Michel Aglietta expliquait à juste titre que « si la crise s’étend sur l’ensemble des pays importants du monde, c’est parce qu’il se passe quelque chose qui n’est pas cyclique, qui n’est pas une crise financière traditionnelle avec des chocs boursiers ou des crises de change. Chaque zone du monde rencontre des problèmes structurels qui interfèrent avec les problèmes de la zone euro qui est devenue le foyer de la crise […] La zone euro vit dans un scénario ‘à la japonaise’ qui peut durer des années. S’il y a changement du régime de croissance, il n’y aura pas retour du passé pour ce qui concerne la consommation (maintien du niveau de vie par l’endettement), la finance, etc. »[1].

Cette analyse, qui rejoint celle de nombreux économistes hétérodoxes, est intéressante. En revanche, l’explication de l’impuissance des classes dominantes européennes avancée par Aglietta est peu convaincante : « rien n’est prévu dans ce domaine, car les politiciens d’aujourd’hui sont loin d’avoir la stature et la visée stratégique des hommes d’Etat de l’après-guerre »[2]. Une telle interprétation surestime le rôle des individus dans l’histoire.

Le fédéralisme difficile

En réalité, si une telle issue est hautement improbable c’est d’une part en raison de l’ampleur des transferts nécessaire et d’autre part de l’absence de capital européen unifié.

On peut calculer pour chaque pays de la zone euro le taux de change qui aurait assuré une balance courante soutenable, déterminée par des variables structurelles. En suivant un tel raisonnement, trois économistes ont établi qu’en moyenne « depuis 2005, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et la Finlande ont été sous-évalués de 13% alors que la Grèce, le Portugal, l’Espagne et la France ont été surévalués de 23% »[3]. On peut alors considérer la sous-évaluation pratiquée par les pays du centre comme équivalente à une combinaison de taxes sur les importations et de subventions à l’exportation. Ce néo-mercantilisme a engendré des transferts implicites « estimés, en moyenne par an de l’ordre de 5% à 6% du PIB de chaque zone en faveur du Nord et au détriment du Sud depuis les années 2000 » (ibid., p. 29). Lorsque le désajustement était maximal, on constatait « des surcoûts équivalents à 14% du PIB pour les pays du Sud en 2008 tandis que les pays du Nord bénéficiaient d’une situation inverse avec des réductions de leurs coûts équivalentes à un transfert de l’ordre de 10% de leur PIB » (ibid., p. 15).

Pour qu’un mécanisme budgétaire compense ces énormes transferts implicites, il eut fallu un budget fédéral digne de ce nom. Aucun dirigeant européen n’a défendu une telle perspective lors du sommet du 22 novembre sur le budget 2014-2020. Les débats consistaient à savoir s’il fallait maintenir ou réduire un budget européen… qui ne représente aujourd’hui que 1% du PIB de la zone ! Les crédits ne font que reporter les problèmes. Eviter l’éclatement de la zone nécessiterait des transferts, sous la double forme d’investissement fédéraux et d’annulation de dettes. Or le budget européen est verrouillé et la restructuration, engagée le plus lentement possible, risque de faire remonter les taux d’intérêts. Il faudrait alors garantir la possibilité d’un financement des déficits publics à un faible taux d’intérêt (directement par la BCE et/ou par l’émission de titres souverains non négociables et/ou par l’émission de titres souverains négociables mais garantis par la BCE).

Cela semble hors de portée d’une assemblée de fondés de pouvoir d’intérêts capitalistes structurés par l’enchevêtrement de logiques nationales et mondiales plutôt qu’européennes. Historiquement, c’est par un lent processus que « la classe bourgeoise se forma à partir des nombreuses bourgeoisies locales des diverses villes », cela engendra à la fois une concurrence internationale et à l'intérieur des nations, « enfin, tandis que la bourgeoisie de chaque nation conserve des intérêts nationaux particuliers, la grande industrie créa une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la nationalité est déjà abolie »[4]. Or c’est seulement après ce processus, et non pendant sa dernière phase comme aux Etats-Unis, que s’est constitué le marché unique européen. C’est l’une des raisons pour lesquelles une fédération européenne capitaliste est assez difficile...

 


[1] « Débat sur les perspectives économiques à court terme du 18 octobre 2012 », Revue de l’OFCE, Prévisions 125 (2012), p. 256. URL : http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/documents/prev/prev1012/debat181012.pdf

[2] Aglietta, op. cit. p.71.

[3] V. Duwicquet, J. Mazier et J. Saadaoui, « Désajustement de change, fédéralisme budgétaire et redistribution : comment s’ajuster en union budgétaire », CEPN Working Paper. URL : http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/74/61/58/PDF/umadjust_cepn_wp.pdf

[4] K. Marx et F. Engels, L'idéologie allemande, Paris : Editions Sociales, 1966, p. 88 et 103.

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