Derrière les controverses d'économistes, il y a parfois de forts enjeux politiques et souvent de grandes manoeuvres idéologiques. En 2010, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux anciens économistes du FMI, ont expliqué qu'entre 1946 et 2009, les pays dont la dette publique a dépassé 90% ont généralement eu une croissance faible. Celle-ci aurait été en moyenne de -0,1%. Mais une étude vient de mettre en évidence plusieurs biais, oublis et erreurs dans l’article de Reinhart et Rogoff. En les corrigeant, le taux de croissance moyen des pays très endettés est évalué à +2,2%.

La réponse de Reinhart et Rogoff publiée sur un blog du Wall Street Journal contient notamment cette piètre excuse: « nous faisons très attention dans tous nos articles à parler d’association et non de causalité ». En clair, les auteurs n’auraient jamais écrit qu’une dette publique supérieure à 90% du PIB est la cause d’un ralentissement économique mais seulement qu’il existe une corrélation entre ces deux phénomènes.

Cette ligne de défense est critiquable à plusieurs égards. D’abord, elle serait plus crédible si les auteurs avaient protesté, même timidement, contre les nombreuses interprétations libérales de leurs travaux. Ensuite, l’article incriminé est un peu moins prudent que ne le prétendent Reinhart et Rogoff (1). Enfin, la corrélation est elle-même contestable. Comme l’expliquait Henri Sterdyniak en avril 2012, « ce résultat est fragile ; il ne repose que sur des épisodes très particuliers (des situations d’après-guerre) et une spécification bizarre : il n’y aurait pas d’effet défavorable de la dette avant ce niveau, puis, celui-ci dépassé, un impact important. Leur travail ne distingue pas entre les dettes issues de politique de régulation et celles issues de politique déséquilibrante ». 

L’endettement public n’est pas nécessairement néfaste, il est même souvent vertueux. Il peut poser des problèmes mais ceux-ci dépendent tout à la fois du contexte historico-institutionnel (qui influence notamment le taux d’intérêt) et des causes de l’endettement (différents types de dépenses, réduction des recettes, taux d'intérêt élevé). La soutenabilité de la dette publique dépend du taux d'intérêt réel et du taux de croissance. La variation du solde budgétaire public influence à la fois le montant de la dette publique et le taux de croissance économique via l'effet multiplicateur. Et la causalité va aussi dans l'autre sens: le rythme de croissance influence le solde budgétaire.

L’utilisation de l’article de Reinhart et Rogoff dans le débat public pour justifier l’adoption des politiques d’austérité est donc une simplification abusive, symptomatique de la généralisation du "Governing by Numbers". On voit ici, une fois de plus, le caractère arbitraire d'un seuil qui avait pourtant été présenté comme scientifique. 3% du PIB pour le déficit, 66,66% du revenu pour le taux marginal d’imposition, 90% du PIB pour la dette publique... autant de seuils imaginaires, autant d’inepties proférées à des fins politiques précises.

En effet, comme l’explique Paul Krugman, « les vrais coupables sont tous ceux qui se sont emparés de ce résultat controversé ».  Un de ces nombreux coupables mérite un peu d’attention dans le contexte actuel. Olli Rehn, le Commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires avait ainsi écrit, dans une lettre aux ministres européens des Finances datée du 13 février 2013, qu’il « est largement reconnu, sur la base de sérieuses recherches, que lorsque les niveaux de dette publique s’élèvent au-dessus de 90%, ils tendent à avoir une dynamique négative sur l’économie, ce qui prend la forme d’une croissance ralentie durant de nombreuses années ».

Or à quelle fin Olli Rehn a-t-il utilisé cet argument ? Pourquoi, pour reprendre l'expression de Martine Orange, le chiffre de 90 % doit-il "rester magique"? L'objet de la lettre du commissaire européen est simplement sidérant : « Je voudrais faire quelques remarques au sujet d’un débat qui n’a pas été utile [helpful] et a risqué d’éroder la confiance que nous avons méticuleusement construite ces dernières années durant de nombreuses réunions finissant tard dans la nuit. Je veux parler du débat sur le multiplicateur fiscal… ». En d’autres termes, le commissaire européen plaide en faveur d’une poursuite de l’austérité. Que le FMI reconnaisse avoir sous-estimé le multiplicateur ne doit pas éroder la confiance. Fonçons dans le mur.


 (1) Si la conclusion de l'article fait état de ratios dette/pib « associés à des taux de croissance nettement plus faibles », le vocabulaire est sensiblement différent dans le résumé. Celui-ci est généralement rédigé par les auteurs et sans doute plus lu que l’article lui-même. Les auteurs y citent comme premier de leurs « principaux résultats » que « au-delà de 90% [d'endettement], les taux de croissance médians diminuent de 1% et la croissance moyenne chute considérablement ». Ce qui a bien sûr été compris de la façon suivante: au-delà du seuil fatidique d'endettement, la croissance économique ralentit considérablement.

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