Attendre un miracle tout en oeuvrant à la déflation?

Le sujet central de la conférence de presse du Président aurait dû être l'emploi. Mais François Hollande s'est contenté de déclarer "Je fais tout ce que je dois" avant d'exposer comment... augmenter le chômage!

François Hollande s'était fixé le 9 septembre 2012 l’objectif « d’inverser la courbe du chômage d'ici un an ». Deux années se sont écoulées au cours desquelles le nombre de personnes inscrites à Pôle emploi en catégories A, B ou C n'a cessé de croître, dépassant même depuis mai 2014 les 5 millions pour la France métropolitaine. Ceux qui cherchaient déjà un emploi quand Hollande fut élu doivent-ils désormais se satisfaire de promesses de résultats "avant 2017"? En juillet 2014, il y avait 1,15 million de demandeurs d’emploi inscrits depuis plus de deux ans à Pôle Emploi. Pour beaucoup, cela signifie pauvreté, exclusion et repli. Sans espoir d’embauche.

Et que dit le Président à ce sujet? Qu'il fait ce qu'il doit. Cette piètre justification n'aura convaincu que les derniers soutiens de François Hollande. A condition toutefois qu'ils n'aient pas écouté le reste de la conférence. Car le Président a clairement expliqué comment il entendait œuvrer à la déflation: "L'Allemagne fait 150 milliards de bénéfices de commerce extérieur, la France un peu moins de 60 milliards de déficit. Ce n'est pas possible, nous devons travailler à ce rattrapage." Le marasme européen actuel résulte précisément du fait que tout le monde "travaille" à cet impossible rattrapage! Avec pour seul résultat davantage de chômage.

On se demande d'ailleurs ce que deviendrait, dans ce mystérieux "rattrapage", l'excédent de la balance commerciale allemande vis-à-vis de la France? Celui-ci représentait la bagatelle de 36 milliards d'euros en 2013. N'est-ce pas l'ampleur de l'excédent commercial allemand qui est problématique? L’Espagne, troisième client de la France, cherche vainement à sortir de la crise par le commerce extérieur: doit-elle encore déprimer un peu plus son marché intérieur, ce qui aurait pour effet de réduire les exportations françaises? Etc.

Comme je l'expliquais il y a un peu plus d'un an, en faisant l'anatomie d'une catastrophe annoncée, "la compétitivité est une notion relative. Les excédents des uns sont les déficits des autres. Sur un plan comptable, le commerce international est un jeu à somme nulle. Par conséquent, le manque de compétitivité des uns ne peut pas s’analyser en faisant abstraction des moyens déployés par les autres pour obtenir des excédents extérieurs. La division internationale du travail et la politique néo-mercantiliste des dirigeants allemands sont bel et bien en cause.

Ayant provoqué la dépression de la demande intérieure, les dirigeants européens se focalisent sur la demande extérieure. Le discours officiel est que nous allons tous nous en sortir par les exportations. Nous allons imiter le soi-disant « modèle allemand ». C’est une absurdité totale. Si tout le monde cherche à accroître sa compétitivité en réduisant les « coûts » de production, les flux commerciaux se tarissent.
Car tous les pays ne peuvent pas être compétitifs en même temps, mais tous peuvent s’appauvrir. Autrement dit, la compétitivité ne peut pas être un projet collectif. Selon les années, le commerce intra-européen représente 65 % à 72 % du commerce des pays de l’Union. Pour que les excédents commerciaux allemands s’accroissent, il fallait des déficits compensatoires dans d’autres pays européens. « Le modèle
allemand n’est pas exportable » (1).

Il existe toutefois un dernier refuge pour l’utopie libérale : en Europe, tout le monde va exporter vers les marchés émergents. C’est avoir la mémoire courte. La stratégie de Lisbonne était censée faire de l’UE la zone la plus compétitive du monde en 2010. De l’aveu de la Commission européenne, cela a été un fiasco avant même que la crise n’éclate. Mais les propriétaires des capitaux espèrent qu’il en ira autrement grâce à la crise. À l’issue de celle-ci, les coûts auront tellement baissé que les entreprises européennes exporteront davantage vers le reste du monde. Il faut bien comprendre que s’il se concrétisait, ce rêve des capitalistes européens virerait immédiatement au cauchemar. Car les « coûts » des uns sont les revenus des autres."

Leur baisse généralisée est ce qu'on appelle la déflation.

 

(1) Martin Wolf, "Le modèle allemand n'est pas exportable", Financial Times, trad. Le Monde, 09/05/2013.

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