Le grand gentil marché

Le Cercle des Economistes et le journal Le Monde ont attribué lundi le prix du meilleur jeune économiste à Augustin Landier, diplômé du MIT et aujourd’hui professeur à la Toulouse School of Economics [1]. En 2007, ce dernier avait publié avec David Thesmar un ouvrage vantant les bienfaits des marchés financiers.

Le Cercle des Economistes et le journal Le Monde ont attribué lundi le prix du meilleur jeune économiste à Augustin Landier, diplômé du MIT et aujourd’hui professeur à la Toulouse School of Economics [1]. En 2007, ce dernier avait publié avec David Thesmar un ouvrage vantant les bienfaits des marchés financiers. Afin de tourner en dérision toute « révolte contre le ‘grand méchant loup’ du libéralisme financier », les auteurs avaient choisi d’intituler leur livre Le grand méchant marché, décryptage d’un fantasme français. David Thesmar avait obtenu en 2007 le prix du meilleur jeune économiste.

 

A la lecture de la critique des thèses de Landier et Thesmard par Bernard Guerrien, on peut se demander comment celles-ci ont pu susciter l’admiration. Pourquoi était-il de bon ton en 2007 d’écrire que « les marchés financiers fournissent une technologie d’allocation des efforts et du capital » et que « le marché est avant tout une manière de donner la parole à la ‘sagesse de la foule’ plutôt qu’à l’arbitraire des décisions d’experts, une technologie de démocratie directe » (Landier et Thesmar 2007, p. 175) ?


La crise qui ne devait pas avoir lieu

Jusqu’à lundi dernier, on pouvait se consoler en se disant que ce prix avait été décerné juste avant l’éclatement de la bulle immobilière américaine. Depuis lors, chacun a pu constater que les innovations financières ont décuplé la puissance destructrice des contradictions du capitalisme néolibéral. Les thèses des deux économistes ayant été invalidées par la crise mondiale, on pouvait raisonnablement penser qu’Augustin Landier ne serait pas récompensé.

Pourquoi ce dernier vient-il de recevoir à son tour le prix du meilleur jeune économiste ? La réponse est simple : la crise qui a eu lieu ne devait pas avoir lieu. Ce sont deux économistes qui l’expliquent et ils s’appellent… Augustin Landier et David Thesmar. Treize jours avant le déclenchement de la Grande Dépression du XXIe, les deux prodiges publiaient dans Les Echos un article hautement prémonitoire intitulé « Le mégakrach n’aura pas lieu ». Afin de faire voir au lecteur combien cet article des « meilleurs jeunes économistes » est emblématique de « l'illusion produite sur la plupart des économistes par le fétichisme inhérent au monde marchand » (Marx 1867), en voici quelques extraits.


Une correction sans effet ?

« Il ne fait guère de doute que les marchés d’action connaîtrons une correction. C’est moins sur son existence que sur son ampleur que porte le débat. Disons-le tout net : celle-ci sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle » (Landier et Thesmar 2007)

En réalité, tous les marchés financiers furent affectés et les effets concrets furent considérables. Selon le National Bureau of Economic Research (NBER), la récession américaine amorcée en 2008 fut même « la plus longue depuis la 2e Guerre Mondiale ». Et disons-le tout net : sept ans après l’effondrement financier, ce que Landier et Thesmar appellent naïvement « l’économie réelle » est en très mauvais état. En Europe, le taux de chômage bat des records. Aux Etats-Unis, la reprise a bien eu lieu mais selon le Bureau of Labor Statistics, le taux de chômage n’est retombé qu’au prix d’une chute historique du taux de participation de la force de travail (le taux d’activité était de 62,8% en avril 2014, son plus faible niveau depuis 1978).


Finance partout, risque nulle part ?

« Grâce à des instruments innovants […] le risque de la dette n’est plus porté par quelques acteurs (les banques, les assurances) mais réparti dans l’ensemble de l’économie. Parmi ces instruments, la titrisation […] et les dérivés de crédit […] Certains économistes soulignent que l’anonymat de cette multitude de prêteurs indirects pourrait constituer une source déstabilisante d’opacité et de problèmes de coordination. Mais parce que ces produits sont désormais échangés par une masse critique d’acteurs constituant un marché devenu liquide, leur effet net est une diminution et non un accroissement du risque systémique » (Landier et Thesmar 2007).

En réalité, la baisse des prix du marché immobilier américain et la progression des taux de défaut œuvraient depuis environ un an à saper les bases du système financier. Les premières conséquences étaient déjà bien visibles. La pyramide de l’endettement se fissurait de toutes parts : dégradation des notes des produits structurés associés aux crédits subprimes, envolée des primes de risques, faillites de fonds spéculatifs, etc. A l’été 2007, plusieurs marchés sont devenus illiquides, obligeant les banques à vendre précipitamment d’autres classes d’actifs. Mais parce que les produits dérivés de crédit étaient désormais échangés par une masse critique d’acteurs, le risque avait été très largement diffusé et seule l’intervention publique pouvait éviter que la crise de liquidité n’emporte le système bancaire [2].


Crise économique et intellectuelle

Landier et Thesmar concluaient leur article en affirmant que « le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est peut-être pas si grand ». Le 2 aout 2007, soit seulement six jours après la publication de cet article, le journal Le Monde indiquait que « par un effet domino, la crise du marché immobilier américain semble aujourd'hui menacer la stabilité du système bancaire mondial ». Sept jours plus tard, le 9 aout 2007, la menace se matérialisa sous la forme d’une crise interbancaire, obligeant la Banque Centrale Européenne à prêter dans la journée 95 milliards d'euros à 49 banques. Ce n’était que le début et nous connaissons tous la suite [3].

Pour Gilles Raveaud, la lecture de l’article de Landier et Thesmar permet de « mesurer la perspicacité du jury », composé de membres du Cercle des économistes. On peut supposer que le président du Cercle, Jean-Hervé Lorenzi, a de l’empathie pour Landier et Thesmar. Il avait lui-même déclaré le 11 aout 2007 que les titres subprimes étaient « un peu comme des grains de sable dans la mécanique, mais pas de quoi gripper la croissance » [4].

On peut aussi s’étonner de la propension des grands médias à promouvoir les chantres de la finance libérale. Pour faire diversion, le Cercle des Economistes souligne, dans un article du Monde, les travaux de Landier « sur les contrats financiers des entreprises » et indique que « ses travaux sont souvent dérangeants, voire controversés : au sein même du Cercle des économistes, leurs conclusions sont loin de faire l'unanimité, mais elles sont toujours documentées et rigoureuses ». Un journaliste du Monde a cependant eu la très bonne idée d’interroger Augustin Landier au sujet du fameux article niant la gravité de la crise. Sa réponse n’est pas seulement édifiante, elle est aussi fascinante.


Irrationalité des acteurs ou du système ?

« J'assume totalement cet article, même si le titre est mal choisi. Nous y décrivions la mécanique d'une spirale baissière due aux subprimes et jugions peu probable que les banques soient fortement déstabilisées. Cela s'est révélé inexact, mais reflétait les données dont nous disposions alors. Comme beaucoup, nous avions cru que la titrisation avait limité l'exposition des banques au risque immobilier. Depuis, on a beaucoup plus de données sur ces sujets, et nos recherches ont d'ailleurs porté sur les vulnérabilités du système bancaire […] Sans doute avons-nous aussi surestimé la rationalité des gestionnaires du risque au sein des banques… » (Landier 2014)

Suffirait-il que les traders et les gestionnaires de fonds d’investissement modifient un peu leur comportement pour éviter de telles crises ? Outre le fait qu’imputer cette crise à l’irrationalité des acteurs revient à nier son caractère systémique, invoquer l’insuffisance des données n’est qu’une façon d’escamoter le débat. Ce ne sont pas les données qui sont en cause, mais le modèle, la réflexion. Or, sur ce plan rien n’a changé dans la citadelle. En 2008, Augustin Landier écrivait : « Il faut une contradiction majeure pour nous faire réviser nos croyances les plus enracinées ». Condition nécessaire mais non suffisante.

La période néo-libérale fut scandée de crises de plus en plus graves s’accompagnant de la montée d’une dissonance cognitive. Comme l’expliquait Frédéric Lordon le 31 janvier 2007 : « en dépit de la récurrence de ces crises monumentales, dont certaines peuvent être candidates à entrer dans les livres d’histoire, en dépit de cette récurrence je ne vois aucun processus d’apprentissage. Et là je dois dire également que le capitalisme est un bestiau impressionnant par ses capacités de résilience tout de même. A chaque fois on croit qu’il va finir par terre ou dans un grand fracas, et l’énorme chose tremble sur son piédestal et puis, broum, se remet d’aplomb et c’est reparti pour un tour. Pourquoi ? Parce que le capitalisme fait payer ses pots cassés par le salariat ». Affirmation idéologique répondrait sans doute Augustin Landier [5]. Pourtant nous en sommes là. Bien loin de la merveilleuse « démocratie directe » du grand gentil marché.


Philippe Légé


NOTES

[1] Le lecteur aura un petit aperçu des travaux abrités par la Toulouse School of Economics en lisant l’article de Laura Raim intitulé « Pire que l’autre, la nouvelle science économique » (publié en juillet 2013 dans Le Monde Diplomatique).

[2] Lire à ce sujet : André Orléan, De l’euphorie à la panique : penser la crise financière, CEPREMAP, Editions Rue d’Ulm, 2009.

[3] Pour une introduction au débat concernant les rapports entre finance et économie dite « réelle », lire : Michel Husson Crise de la finance ou crise du capitalisme ? Denknetz Jahrbuch 2009.

[4] Lire à ce sujet : Laurent Mauduit, Les imposteurs de l’économie, Ed. Jean Claude Gawsewitch, 2012 (un extrait ici). Lire également cette critique du Cercle des économistes diffusée dès 2001 par le Mouvement étudiant pour la réforme de l’enseignement de l’économie.

[5] Pour Landier et Thesmar, « le capitalisme financier n'est pas l'instrument du vieux conflit capital-travail qui hante le débat politique depuis plus d'un siècle » (Le grand méchant marché, p. 8)

 

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