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Billet de blog 10 juil. 2020

Faisons ce que Viollet-le-Duc aurait dû faire !

Philippe Machicote
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 « Quant à l'architecte en chef, je lui ai déjà expliqué qu'il ferme sa gueule et que nous avancions en sagesse pour que nous puissions sereinement faire le meilleur choix pour Notre-Dame, pour Paris, pour le monde ».

Par ces sages paroles prononcées le mercredi 13 novembre 2019 devant la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale, le général Georgelin montrait son agacement face à Philippe Villeneuve qui répétait publiquement depuis plusieurs mois vouloir reconstruire à l’identique la flèche de Notre-Dame de Paris. Mais, bien que jugés « pas acceptables » par l’ancien ministre de la Culture, ces propos n’ont pas empêché le général Georgelin d’être nommé dès le 2 décembre 2019 « président de l’Établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris ». Le président de la République tenait encore en ce temps-là à « son geste architectural contemporain ». La bataille est donc perdue pour le chef des armées et le général Georgelin : l’architecte en chef des monuments historiques triomphe, son dossier de 3000 pages sur les modalités de la reconstruction de la toiture de la cathédrale a été approuvé à l’unanimité par les membres de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) après une réunion de quatre heures. Quatre heures pour 3000 pages c’est bien peu. Mais en arguant que seule la reconstruction de la flèche de Viollet-le-Duc lui permettrait de tenir le délai fixé à 2024 par l’Élysée, Philippe Villeneuve a fini par convaincre. Le chantier devrait donc être promptement mené, et c’est ce qui compte avant tout comme l’a fait savoir l’Élysée en ces termes : « Le souci pour le président était de ne pas retarder le chantier ni de complexifier le dossier. Il fallait vite clarifier les choses. »

Il est étrange qu’aucune voix ne s’est élevée contre ce projet de reconstruction « à l’identique » au sein de la CNPA - qui réunit des experts, des architectes et des élus. Il est étrange que personne ne sache qu’il existe un dessin fiable et des plans de la flèche primitive de Notre-Dame qu’il aurait été bon d’étudier avant de prendre une décision aussi hâtive qui pourrait s’avérer de nouveau un jour néfaste pour la cathédrale puisqu’il est question de reconstruire entièrement la toiture « dans le respect des matériaux d’origine », matériaux hautement inflammables comme chacun sait. Ce n’est pas respecter Notre-Dame de Paris que de la restaurer dans la version Viollet-le-Duc parce que cet architecte a au milieu du XIXe siècle largement modifié, pour ne pas dire saccagé, ce qui ne lui plaisait pas dans la construction médiévale pour le remplacer par ce que bon lui semblait. Et puisqu’il est sujet de reconstruction de la flèche, permettez-moi d’y revenir en désespoir de cause en publiant de nouveau le dessin que j’avais déjà commenté dans mon billet du 30 novembre 2019 et que je peux désormais, après de patientes recherches, attribuer à Alfred Bonnardot :
 

Appartenant à la ville de Paris et déposé au musée Carnavalet, ce dessin a été exécuté à l’encre brune et au crayon graphite. Ses dimensions modestes (23, 8 cm x 5,1 cm) ne doivent pas minimiser son importance soulignée par les inscriptions suivantes qui le bordent des deux côtés:

(Dessin à recopier)

Ancienne flèche de Notre-Dame détruite en 1792 d’après la copie (que possédait M. Gilbert)X d’un dessin de Garnerey père.

J’ai vu l’original chez M. Lassus

X N° 45-15 du catal. Gilbert p. 36.

La flèche d’origine de Notre-Dame de Paris, qui défia bravement les éléments de 1250 environ jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, était une vénérable charpente en chêne couverte de plomb qui avait fini faute d’entretien par pencher dangereusement : voilà pourquoi il fut décidé de la démonter en pleine tourmente révolutionnaire après qu’on eut longtemps hésité entre sa destruction et sa restauration. Tandis que l’on relevait ses plans, le peintre Garneray se chargeait d’immortaliser cette flèche gothique qui était pour lors dans son genre l’une des plus remarquables et des plus anciennes de France. Réputé pour son habileté à reproduire des monuments, celui qui était l’un des meilleurs élèves de David laissait ainsi à la postérité un témoignage précis de l’altière construction qui avait dominé la capitale pendant plus de cinq siècles.

Lorsqu’en mars 1844 les architectes Lassus et Viollet-le-Duc remportent le concours de restauration de la cathédrale, ils ont en main la documentation nécessaire pour rebâtir la flèche disparue depuis cinquante ans à peine. Voici ce qu’ils écrivent, page 9, dans leur « Projet de restauration de Notre-Dame de Paris » : C’est à l’aide d’anciennes gravures, et surtout du précieux dessin de feu Garneray, que nous avons réédifié la flèche centrale. 

Pour illustrer leur projet, les deux architectes joignirent des dessins dont celui de la façade occidentale qui a retrouvé sa riche statuaire d’antan et où l’on voit effectivement apparaître entre les tours la flèche de Garneray. Mais Lassus et Viollet-le-Duc ont toutefois pris la liberté de faire pivoter de 1/8 de tour l’aiguille pour qu’apparaisse dans l’axe un pan du toit et non plus une arête. Cette fantaisie a pour résultat de rendre plus massive la flèche primitive dont la pureté initiale est encore altérée par l’ajout d’une multitude de crochets décoratifs.

Le dessin du musée Carnavalet, comme l’inscription l’indique, n’est pas l’original de Garneray. Ce dernier a disparu, comme se sont volatilisées d’exceptionnelles archives relatives à Notre-Dame lors de l’incendie de l’Hôtel de Ville, le 24 mai 1871. Parmi elles, il y avait un dessin d’un auteur anonyme du XVIIIe siècle représentant le grand portail de la cathédrale avant sa mutilation en 1771, un précieux document qui inspira à Lassus et Viollet-le-Duc une restauration exemplaire. Il y avait aussi une copie du dessin de Garneray de la main d’Émile Boeswilvald, un architecte de grand talent et un protégé de Prosper Mérimée auquel il succéda à la tête de l’inspection générale des monuments historiques en 1860. Le dessin du musée Carnavalet est la copie de celui-là et doit être regardé à son tour comme un bien précieux parce qu’il constitue désormais le seul document graphique qui nous donne à voir avec précision à quoi ressemblait l’ancienne flèche de Notre-Dame. Une copie est par définition une reproduction fidèle. Et s’il arrive qu’il y ait de mauvaises copies de tableaux de grands maîtres, il ne saurait y avoir de mauvaises copies de simples dessins d’architecture, lesquels sont ordinairement linéaires et de ce fait aisément reproductibles, qui plus est lorsqu’ils sont exécutés par des architectes ou des artistes spécialisés dans ce domaine. À ce propos, nous l’avons vu, le dessin du musée Carnavalet n’est pas signé mais la feuille a été mise au carreau pour aider le copieur à reporter exactement les proportions de l’original - ce qui n’est pas un signe d’amateurisme -, et surtout il donne ces deux noms : Lassus et Gilbert. Le premier est bien connu et le dessin de Garneray était chez lui : J’ai vu l’original chez M. Lassus. Le second nom, oublié de nos jours, est celui d’un singulier personnage, Antoine-Pierre-Marie Gilbert (1785-1858), dernier représentant d’une dynastie de « Grands sonneurs » de Notre-Dame. Outre son emploi de « concierge des tours » et sa vie mouvementée - il a connu trois révolutions et des émeutes qui auraient pu être fatales à la cathédrale s’il n’était courageusement intervenu -, Gilbert était un fin connaisseur de cet antique monument puisqu’il avait fait rééditer en 1821, dix ans après la première édition, une « Description historique de la basilique métropolitaine de Paris » avec une dédicace dans laquelle il avertissait : Ce temple, si célèbre dans nos annales et dans toute la chrétienté, avait été décrit d’une manière assez peu exacte. En voulant rectifier les erreurs des écrivains qui m’ont précédé, j’ai moins consulté mes forces que mon zèle. On voit par là que M. Gilbert n’était pas romancier mais archéologue dans l’âme : il n’aimait pas que l’on dît n’importe quoi sur sa protégée. Et sur le chapitre de la flèche qu’il avait connue dans son enfance quand son père était « Grand sonneur », il écrit : Sur la plate-forme octogone que l’on aperçoit au centre de la croisée, s’élevait autrefois une flèche ou clocher couvert en plomb, d’une construction élégante et hardie ; son inclinaison vers le sud-est, faisait craindre une chute prochaine, lorsque l’autorité municipale, au lieu d’appliquer à sa restauration une somme prise sur les revenus des fabriques des paroisses, dont elle s’était arbitrairement emparée, ordonna la destruction de cette flèche en 1793, pour disposer du plomb en faveur du gouvernement révolutionnaire. Le dessin du musée Carnavalet nous montre cette « construction élégante et hardie » érigée du temps où s’achevait l’édification des tours de la grande façade occidentale. Mais de qui pourrait être ce dessin, et ces inscriptions qui commencent par ce que l’on pourrait prendre pour un avertissement (Dessin à recopier) et qui se terminent par d’énigmatiques chiffres : X N° 45-15 du catal. Gilbert p. 36. ?

À la suite du décès de M. Gilbert, sa précieuse collection de dessins et d’estampes fut dispersée à l’hôtel des ventes de la rue Drouot le 13 décembre 1858. Et au n° 45-15 du catalogue nous lisons : Ancienne flèche du transsept, détruite en 1793, d’après un dessin de Garneray père, par Boeswilvald. Mais ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette brochure, ce sont les « Quelques pages sur M. A.-P.-M. Gilbert et sur sa collection d’estampes » publiées en préface de la vente ; des pages au nombre de vingt-trois qui lui rendent un hommage vibrant signé par un certain A. Bonnardot qui écrit : M. Gilbert, mon collègue en études sur le vieux Paris, ou plutôt mon guide, mon chef d’école, était un savant modeste qui se livrait dans le silence de la méditation, avec une persévérance de bénédictin, à des recherches consciencieuses sur nos vieilles églises, et spécialement sur celles de Paris, sa ville natale.

Historien de Paris, essayiste, archéologue et dessinateur, Alfred Bonnardot (1808 - 1884) nous a laissé un précieux corpus de dessins représentant des vieux bâtiments et des vues pittoresques de la capitale voués à disparaître. Bon nombre de ses dessins sont des copies comme s’il avait eu peur que les originaux s’évanouissent eux aussi. Des lettres de sa main conservées à la Bibliothèque Sainte-Geneviève témoignent de sa désolation de voir ce vieux Paris qu’il aime tant livré à la pioche des démolisseurs, et l’écriture concorde avec celle que l’on trouve sur le dessin de la flèche de Notre-Dame du musée Carnavalet.

Il serait temps de considérer ce dessin pour ce qu’il est : une représentation authentique et fidèle de la flèche d’origine de Notre-Dame de Paris, une copie par un dessinateur qui était, comme Garneray père, spécialement doué pour représenter les monuments. Et quand on songe que Bonnardot était aussi archéologue, on ne saurait douter de la fiabilité du dessin qu’il nous a laissé. On a répété jusqu’à présent qu’il n’y avait pas d’iconographie convaincante de la flèche primitive de Notre-Dame pour qu’on puisse songer à la rebâtir, alors que, nous l’avons vu, Lassus et Viollet-le-Duc reproduisaient en le modifiant à peine le dessin de Garneray dans leur projet de 1843 ! Et nous voyons bien en observant ce projet - finalement non respecté - que le dessin désormais attribuable à Bonnardot n’est en rien fantaisiste.

Il y a aussi au musée Carnavalet une maquette de Notre-Dame de Paris que l’on n’a pas jugé bon de sortir de l’ombre depuis l’incendie du 15 avril 2019. Il s’agit pourtant d’un document exceptionnel d’une précision étonnante - réalisé avec le concours de l’archéologue Bonnardot -, et qui ne peut être comparé à nul autre dans son genre. En bois et carton, signé Auguste Cardinal, la maquette date des années 1840 et nous permet de voir la cathédrale avant l’intervention de Lassus et Viollet-le-Duc. Ce qui est frappant c’est de trouver la flèche sur la croisée : le maquettiste anticipe sur sa reconstruction promise par les lauréats du concours de 1843. 

Auguste Cardinal, maquette de Notre-Dame de Paris, musée Carnavalet (avant 1847) – Carton et bois (48 x 35 x 92 cm)
En observant cette flèche de plus près, et malgré son mauvais état, on peut voir nettement les grandes baies à deux lancettes trilobées que couronne un quatre-feuilles. Si les gâbles ont perdu les pinacles fleurdelisés et leurs crochets (il en reste quelques traces), la balustrade comporte bien les discrets motifs trilobés ; quant aux arêtes de la toiture, elles sont dépourvues de crochets et naissent bien à la base des gâbles et non pas à leur pointe : la flèche de la maquette est conforme au dessin original de Garneray reproduit par Bonnardot :

Auguste Cardinal, maquette de Notre-Dame de Paris (avant 1847), détail, musée Carnavalet

On répète encore - et l’on se demande bien pourquoi - qu’il est impossible de rebâtir la flèche médiévale en raison de l’inexistence des plans. Intéressons-nous, pour réfuter ce point, à l’article Flèche du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle de Viollet-le-Duc (1854-1868), où il donne et commente les plans de la flèche d’origine qu’il reprend à son compte en louant son ingéniosité et ses qualités :

Notre-Dame de Paris possédait une flèche en bois recouverte de plomb, qui datait du commencement du XIIIe siècle. Cette flèche, démolie il y a cinquante ans environ, était certainement la plus ancienne de toutes celles qui existaient encore à cette époque ; sa souche était restée entière, à l’intersection des combles, jusqu’à ces derniers temps. Or, des flèches de charpente, la partie la plus importante, celle qui demande le plus d’études et de soins, au point de vue de la construction, est la souche. Aussi avons-nous relevé exactement ces débris de l’ancien clocher central de Notre-Dame de Paris, avant de les enlever pour y substituer la charpente nouvelle, qui, du reste, est établie d’après le système primitif.

 

  

(...) Examinons, maintenant que ce système est connu, l’application qu’on en avait fait à Notre-Dame de Paris. Les piles du transsept de la cathédrale ne forment point un carré, mais un quadrilatère assez irrégulier, ce qui ajoutait à la difficulté d’établir une charpente reposant sur quatre points seulement et supportant une pyramide à base octogone.

 

Nous donnons (12) l’une de ces deux grandes fermes diagonales, qui se composent d’un entrait armé portant sur le bahut en maçonnerie et soulagé par de fortes potences dont le pied A s’appuie sur les têtes des piles en contre-bas de ce bahut ; de deux arbalétriers CD et de sousarbalétriers courbes EF s’assemblant dans le poinçon central, l’arbre de la flèche. Les grandes contre-fiches AG sont des moises. Les poteaux principaux formant l’octogone de la flèche sont triples de H en I, c’est-à-dire composés d’une âme et de deux moises. Les poteaux de contre-forts KL sont simples et assemblés à mi-bois dans les arbalétriers CD. On remarquera que ces poteaux sont fortement inclinés vers l’arbre principal. Les poteaux contre-forts KL étaient primitivement buttés par de grandes contre-fiches ML, lesquelles se trouvaient au-dessus des noues et présentaient une côte saillante décorée jadis au moyen des moises pendantes OP recouvertes de plomb et accompagnées de pièces de bois découpées dont les débris R ont été retrouvés. Le poteau S, qui se combinait avec cette décoration et qui était resté en place, formait la tête de ce système d’étaiement, visible au-dessus des quatre noues. Un chapiteau V sculpté dans le poinçon central donnait la date exacte de cette flèche (commencement du XIIIe siècle. À une époque assez ancienne, ces étais visibles et décorés placés dans les noues, si nécessaires à la solidité de la flèche, avaient été enlevés (probablement parce qu’ils avaient été altérés par le temps, faute d’un bon entretien) ; ce qui a dû contribuer à fatiguer les arbalétriers qui, alors, avaient à porter toute la charge des poteaux KL.

La fig. 15 permet de saisir la disposition des grandes contre-fiches AB du plan fig. 11.

 

La souche de la flèche de Notre-Dame de Paris, bien qu’elle fût combinée d’une manière ingénieuse, que le système de la charpente fût très-bon, présentait cependant des points faibles ; ainsi, les grandes fermes diagonales (fig. 12) n’étaient pas suffisamment armées au pied, les contre-fiches-moises AG ne buttaient pas parfaitement les poteaux extérieurs de la pyramide, les arbalétriers étaient faibles, les entraits retroussés sans puissance. Les fermes de faîtage (celles qui venaient s’appuyer sur les grandes contre-fiches, disposées en croix de Saint-André, fig. 15) ne trouvaient pas, à la rencontre de ces deux grandes contre-fiches, un point d’appui inébranlable ; d’ailleurs ces contre-fiches, à cause de leur grande longueur, pouvaient se courber, ce qui avait eu lieu du côté opposé aux vents. Par suite, la flèche tout entière avait dû s’incliner et fatiguer ses assemblages. Généralement, les pièces inférieures n’étaient pas d’un assez fort équarrissage ; puis, pour des charpentes qui sont soumises aux oscillations causées par les ouragans, les clefs de bois sont évidemment insuffisantes, surtout quand, à la longue, ces bois venant à se dessécher ne remplissent plus les entailles dans lesquelles ils sont engagés. Aussi, tout en respectant le principe d’après lequel cette charpente avait été taillée, a-t-on dû, lors de la reconstruction de la flèche de Notre-Dame de Paris, améliorer l’ensemble du système et y introduire les perfectionnements fournis par l’industrie moderne. On se fait difficilement une idée, avant d’en avoir fait l’épreuve, de la puissance des vents sur ces charpentes qui, posées à une assez grande hauteur, sur quatre pieds seulement, s’élèvent elles-mêmes dans les airs au-dessus des autres édifices d’une cité. La pression des courants d’air est telle qu’à certains moments tout le poids de la charpente se reporte sur le côté opposé à la direction du vent ; il faut donc qu’entre toutes les parties du système il y ait une solidarité complète, afin que cette pression ne puisse, en aucun cas, faire agir tout le poids sur un seul point d’appui. On doit penser que ces charpentes sont comme un bras de levier, qui, s’il n’est pas bien maintenu par un empattement inébranlable, ne manquerait pas d’écraser ou de disloquer l’une des quatre piles qui lui servent d’appui, d’autant que, dans notre climat, les grands vents viennent toujours du même point de l’horizon, du nord-ouest au sud-ouest. Cette pression, répétée sur un seul côté de ces charpentes, doit être un sujet de méditation pour le constructeur. Partant du système admis par l’architecte du XIIIe siècle, on a donc cherché : 1º à former, à la base de la souche de la nouvelle flèche, un quatre-pieds absolument rigide et pouvant résister à toute oscillation ; 2º à relier ce quatre-pieds avec la souche elle-même, d’une manière si puissante, que toute pression agissant dans un sens fût reportée au moins sur deux points d’appui et même sur trois ; 3º à soutenir également les huit arêtes de la pyramide, tandis que, dans le système ancien, quatre de ces arêtes étaient mieux portées que les quatre autres ; 4º à doubler du haut en bas tout le système formant l’octogone de la flèche, afin d’avoir non-seulement les arêtes rigides, mais même les faces ; 5º à éviter les assemblages à tenons et mortaises qui se fatiguent par l’effet des oscillations, et à les remplacer par le système de moises qui n’affame pas les bois, les relie et leur donné une résistance considérable ; 6º à n’employer le fer que comme boulons, pour laisser aux charpentes leur élasticité ; 7º à diminuer le poids à mesure que l’on s’élevait, en employant des bois de plus en plus faibles d’équarrissage, mais en augmentant cependant, par la combinaison de la charpente, la force de résistance ...

            En la décrivant ainsi avec minutie et en nous montrant ses supposés points faibles sur ses propres plans, Viollet-le-Duc nous prouve que la flèche d’origine était parfaitement documentée au milieu du XIXe siècle... et elle l’est encore aujourd’hui en grande partie grâce à lui comme nous venons de le voir.

La flèche de Viollet-le-Duc et la charpente tout entière sont parties en fumée dans les mêmes conditions qu’en 1676 à la cathédrale de Bayeux, en 1836 à la cathédrale de Chartres ou plus près de nous en 1972 à la cathédrale de Nantes : c’était lors de travaux sur la toiture. D’autres cathédrales - pour ne parler que de françaises dans les temps modernes - ont vu leur charpente ravagée soit par la foudre (Rouen en 1822), soit par des bombardements (Strasbourg en 1870, Reims en 1914), ou même à cause d’un feu d’artifice tiré d’où il ne fallait pas (Metz en 1877). Et dans tous les cas, les habitants de ces villes ont été étonnés de voir qu’en quelques heures à peine il ne restait que des décombres fumants du toit de leur cathédrale. Aujourd’hui, c’est au tour de Notre-Dame de Paris d'être reconstruite. Certains disent qu’il faut absolument du bois, que sans son poids considérable l’équilibre des murs serait menacé. Il faut croire que le bois n’a pas été nécessaire à la survie de la cathédrale de Chartres, où, pour ne prendre que cet exemple, une admirable charpente de fer et de fonte remplit ses bons offices depuis près de deux siècles, écartant depuis le risque d’un nouvel incendie qui pourrait mettre à bas l’édifice dans son intégralité. Viollet-le-Duc, qui était très respectueux des matériaux traditionnels utilisés par les anciens, avait suivi leur exemple en élevant lui aussi sa flèche en chêne et plomb. On connaît le résultat de ce louable scrupule.

À la mort subite de Lassus le 15 juillet 1857, Viollet-le-Duc s’empresse d’enterrer le dessin de Garneray, qu’il avait tant loué, et reçoit dès le mois d’octobre l’approbation pour la construction d’une flèche de son invention, plus haute, plus ornée, et par conséquent d’un poids plus considérable, inspirée par celle qu’Émile Boeswilvald élevait alors sur la croisée de la cathédrale d’Orléans. En employant la même équipe que son distingué collègue, Viollet-le-Duc s’assurait du succès de son entreprise qui fut rondement menée puisqu’en 1859 les travaux de la nouvelle flèche de Notre-Dame de Paris s’achevaient déjà : elle s’élevait à 96 mètres au-dessus du sol de la cathédrale alors que l’ancienne culminait à 78 mètres. Ce n’était pas moins de 750 tonnes qui reposaient ainsi sur les piles de la croisée que Viollet-le-Duc avait préalablement consolidées. Et les douze grandes fenêtres du XIIIe siècle qu’il s’était ingénié à transformer en petites ouvertures surmontant des oculi vitrés tout autour de la croisée participaient, de son propre aveu, à cette consolidation. Voici une aquarelle peinte par Viollet-le-Duc en personne à l’occasion du baptême du comte de Paris, petit-fils du roi Louis-Philippe, le 2 mai 1841, soit peu de temps avant l’ouverture du grand chantier de restauration de la cathédrale :

Viollet-le-Duc : Baptême du comte de Paris, le 2 mai 1841, aquarelle, musée du Louvre
Comparons ce dessin avec une photographie prise au même endroit peu de temps avant l’incendie.

La magnifique aquarelle de Viollet-le-Duc témoigne de la grandiose harmonie qui régna dans le vaisseau de Notre-Dame depuis les années 1220 jusqu’au milieu du XIXe siècle. Sous prétexte de reconstituer l’élévation primitive à quatre niveaux de la cathédrale à la fin du XIIe siècle, cette harmonie a été cassée au sens propre du terme par un architecte qui n’était pas un archéologue pointu : ses oculi vitrés ont remplacé des roses qui étaient aveugles à l’origine puisqu’elles donnaient dans les combles des tribunes.

État actuel de la voûte de la croisée. On peut voir ici à quel point les oculi étrésillonnent efficacement les piliers qui supportaient la flèche.
 Cette reconstitution historicisante est une faute grossière qu’on ne commettrait plus aujourd’hui, mais au lieu de songer à faire disparaître cet enlaidissement - qui avait fait scandale en son temps -, un membre de la commission d’experts sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris, M. Philippe Toussaint, déclarait ce 10 juillet sur France Info qu’il fallait « respecter » le « travail extraordinaire » de Viollet-le-Duc au XIXe siècle. Et il ajoutait : « Beaucoup de ceux qui ont travaillé sur ce dossier ont été sidérés de voir la qualité du travail de Viollet-le-Duc ». Que M. Toussaint me permette de préférer respecter le travail des hommes du XIIIe siècle et peut-être que tous ceux qui ont travaillé sur ce dossier seront « sidérés » d’apprendre ce qu’ils auraient dû savoir.

Notre-Dame de Paris aura donc brûlé en vain. Elle sera reconstruite selon Viollet-le-Duc et non pas comme l’ont voulu ses bâtisseurs au Moyen Âge. C’est un choix des plus curieux, une occasion ratée de remettre dans son état d’origine la plus célèbre cathédrale du monde. Il faut croire que le « travail extraordinaire » de Viollet-le-Duc à Saint-Sernin de Toulouse n’a pas été reconnu à sa juste valeur par l’État il y a une trentaine d’années puisque la basilique a retrouvé son magnifique aspect médiéval après que les abusives restaurations de l’architecte qui dénaturaient le monument ont été entièrement retirées.

Mais Toulouse n’est pas Paris. Les enjeux ne sont pas les mêmes. Il faut ici que les travaux soient achevés en 2024 coûte que coûte. La capitale sera alors à la fête pour les Jeux olympiques et on chantera un Te Deum dans la cathédrale restaurée devant un parterre d’invités ravis. Et tout là-haut au-dessus des têtes, il y aura une charpente en bois que personne ne verra jamais et qui séchera lentement en s’empoussiérant...   

                                                                                                                      Philippe Machicote.

On distingue nettement à l’angle du chœur et du transept la réduction des grandes fenêtres autour des piliers de la croisée, lesquels portent tout le poids de la flèche. La rose sud n’est pas encore modifiée par Viollet-le-Duc.
Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu'a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s'appuyait sur le point d'intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s'enfonçait dans le ciel plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour. Un architecte de bon goût l'a amputé, et a cru qu'il suffisait de masquer la plaie avec cette large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d'une marmite.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, tome 1, pp. 206-207, 1831.

Notre-Dame de Paris en restauration (1847)

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