Ne dressons pas les gargouilles contre les chimères !

Les Français, soucieux du sort de Notre-Dame de Paris et désireux de s’instruire sur son histoire mouvementée, n’ont pas manqué d’acheter en masse, dès le lendemain de l’incendie du 15 avril 2019, livres, journaux et magazines spécialisés. L’un d’entre eux, Beaux Arts magazine, le plus pointu peut-être sur le sujet de Notre-Dame puisqu’il l’a traité bien souvent, annonçait reverser en vue de sa restauration à la Fondation du Patrimoine l’intégralité des bénéfices de son édition hors-série consacrée entièrement à la cathédrale, ce qui est louable et qu’il faut saluer. Ce beau geste est l’un de ceux qui prouvent l’attachement des Français à leur patrimoine et à Notre-Dame de Paris en particulier. Mais ce monument, loin d’être muet puisque ses chants, ses orgues et ses cloches l’ont fait vibrer quotidiennement pendant des siècles, ne peut parler que le langage des pierres et il ne peut se défendre de tout ce qu’on raconte sur lui. On aimerait lui donner un droit de réponse comme en jouissent les personnes physiques et morales parce que Notre-Dame a quelque chose d’humain ne serait-ce que par son vocable et aussi parce qu’elle symbolise à elle seule le peuple de France, toutes confessions confondues, qui l’a pleuré lors de son agonie. Voici ce qu’elle pourrait dire à Beaux Arts magazine :

- Tout d’abord, dès la couverture de ce hors-série intitulé : « Notre-Dame de Paris telle qu’on ne la verra plus ! » il est écrit juste en dessous à droite de ce titre : « Du Moyen Âge à Viollet-le-Duc, 900 ans d’histoire ». Ne nous emballons pas ! Entre 1163, date officielle de la pose de ma première pierre, et 1863, moment où s’achèvent à peu près les travaux de restauration de Viollet-le-Duc, nous ne comptons que 700 ans ce qui est déjà considérable au regard des humains mais un peu cavalier pour moi qui suis vieillie de deux-cents ans ! 

- Comme je ne saurais parler au nom du Paris médiéval qui occupe la première partie du magazine, sautons directement à la page 44 intitulée : « Le joyau de Viollet-le-Duc ».  Je ne vais pas critiquer ici ce titre parce que la photographie en noir et blanc qui l’illustre montre deux magnifiques chimères dessinées par cet architecte qui était, il faut bien le dire, un vrai artiste. Mais, si je puis me permettre, je ferais deux remarques concernant la petite légende (quel joli mot à multiple sens !) que l’on trouve à gauche de cette poétique double-page. Il est écrit : « Gargouilles de la balustrade de la grande galerie de la façade ouest, réplique d’un original du XIIe siècle par Viollet-le-Duc ». Je vais être claire : il ne s’agit pas de gargouilles puisque ce ne sont pas des parties saillantes de gouttières en charge d’évacuer les eaux de pluie que nous voyons ici mais bien des chimères qui sont des statues décoratives dressées à tous les angles de la galerie ceinturant chacune de mes tours. Les unes sont naturellement horizontales et les autres verticales, c’est ainsi qu’on les reconnaît au premier coup d’œil. Oublions la faute d’accord à « réplique » mais s’il s’agit bien de copies, je demande réparation parce que l’on m’avait juré que mes chimères avaient été imaginées pour moi seule par Viollet-le-Duc en personne… Que Beaux Arts magazine dénonce les originales du XIIe siècle qui ont servi de modèles à l’architecte ! Le public est en droit de connaître la vérité et moi aussi !

-  À la page 46, l’article titré : « Notre-Dame un vrai-faux Moyen Âge », me fait faire la grimace. Eh quoi ! Mettez une perruque à une chauve, rajoutez-lui quelques bijoux en toc, est-ce pour cela qu’elle deviendra une autre personne ? Je suis bien fâchée quand je lis en dessous que « Notre-Dame doit sa superbe à l’imagination fertile de l’architecte Viollet-le-Duc… » Je vous jure que j’étais bien plus belle encore un siècle avant son intervention ! Je reconnais bien sûr que mon portail central a retrouvé son équilibre grâce à lui et à Lassus (je n’aime pas qu’on oublie cet homme-là), ils ont fait de leur mieux pour me refaire mes rangées de statues… mais de fausses dents trop blanches ne remplaceront jamais de belles dents naturelles, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis, quand je regarde l’encadré n° 3 sur la magnifique photographie en pleine page et que je me rapporte à la légende correspondante j’ai envie de pleurer parce qu’il est écrit que : « La galerie des Rois, entièrement détruite à la Révolution est restituée. » Je tiens à dire que ce n’est pas la galerie qui fut entièrement détruite alors, mais les rois seuls (et pas des « statues de saints » comme il est marqué plus loin page 53). Les « restaurateurs » du XIXe siècle ont terminé la vilaine besogne en changeant les colonnes, en retaillant les socles et surtout en cassant au-dessus de la galerie la plus jolie balustrade qui se pouvait voir ! Ils m’ont vandalisée eux aussi, je ne m’en suis jamais remise ! Regardez l’encadré n° 3 et prenez la peine de jeter les yeux sur les photographies d’avant la « grande restauration » de ces messieurs si vous ne me croyez pas ! C’est honteux ! Je demande réparation parce qu’en matière d’architecture il n’y a pas prescription ! Je lis aussi dans le corps du texte que : « Le transept, la nef et la façade sont finis en un temps record autour de 1200 ». Ma façade commence à peine à s’élever autour de 1200 et comme il se doit après le chœur, le transept et la nef que l’on va terminer bientôt à cette époque. D’où vient cette manie de me vieillir toujours, je vous le demande ! Mais c’est vrai que les tours ont été achevées peu avant 1250. En somme, ma belle figure a été construite en un petit demi-siècle, le XIIIe siècle et pas un autre, c’est plus simple de le dire comme ça !

- Nous passerons sur les petites erreurs qui se trouvent ici et là jusqu’à la page 63, elles n’ont pas beaucoup d’importance, les illustrations sont belles et mes chimères ne sont plus traitées de gargouilles. Et je vois aussi que La Stryge ne se fait pas insulter pour une fois, on ne la traite pas au masculin : « Eh, il est où Le Stryge ? » Il y en a assez d’entendre des choses comme ça ! Il y a même un professeur de la Sorbonne qui dit et écrit « Le Stryge ». Ça suffit, un peu de respect, pour elle aussi ! Bon, je m’égare, revenons à la page 63, c’est le début du chapitre concernant l’incendie, on y fait le constat des dégâts : mes deux tours sont déclarées « sauvées » en rouge et en encadré, elles ont eu chaud je peux vous le dire… Nous lisons ici au début du texte : « Construites au XIIe siècle, ces tours furent ensuite largement modifiées au XIIIe siècle. » Comment peut-on écrire une chose pareille à la page 63 quand à la page 64 il est dit que « … la façade de Notre-Dame, élevée dans le premier quart du XIIIe siècle… » Comment voulez-vous que les gens comprennent quelque chose ? Comme si mes tours ne faisaient pas partie de la façade ! Ce n’est pas une coquille là, c’est de la diffamation ! Si je suis aussi vieille que ça et si mes tours ont été « largement modifiées au XIIIe siècle », je demande que Beaux Arts magazine avance ses preuves ! Non mais ! Et puis tiens, tant qu’on y est, regardez un peu la photographie ci-dessous, elle est prise depuis la rue du Cloître Notre-Dame, on voit le haut de la tour nord et on aperçoit sa fausse jumelle sur la gauche. Eh bien autrefois, en levant les yeux ici, on pouvait voir ce qu’il y a peut-être de plus élégant et de plus original dans tout l’art gothique, je veux parler de la magnifique galerie qui cerne de tous côtés la base de mes tours : elle est d’une finesse sans pareille avec des colonnes de 18 centimètres de diamètre qui se dressent à plus de 5 mètres de haut ! On n’a jamais vu ça ailleurs et il y en a qui disent que je suis massive, voire lourde ! Évidemment, si on masque mon élégance comme l’ont fait Lassus et Viollet-le-Duc avec ces édicules affreux qu’ils ont rajoutés au-dessus des culées des arcs-boutants de la nef… Il y en a qui appellent ça des tabernacles, moi je crois voir des tombeaux de petits bourgeois au Père-Lachaise ! Si vous pouviez m’enlever ces horreurs je vous bénirais !

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- Ne nous attardons pas sur les pages 66 et 67 ; dans l’une, ma voûte en proie aux flammes est portée à 34 mètres, une flatterie qui la hausse de 1 mètre, mais tant qu’on ne me rabaisse pas… et dans l’autre, il doit s’agir d’une erreur de syntaxe puisqu’il est titré : « La nef extérieure » ; peut-être a-t-on voulu dire que l’extérieur de ma nef a été endommagé, enfin ça, ce n’est pas bien méchant, juste drôle parce qu’on n’a jamais vu une nef extérieure à son église… À la page 69 je ne ris plus, et je voudrais une fois de plus que ce soit bien clair parce que ceux qui lisent la légende à droite de la photographie risquent d’être embrouillés et ne plus savoir à quel saint se vouer : « À 19 h 30, la flèche montée à la croisée du transept par Viollet-le-Duc en 1860, d’après un modèle du XIIIe siècle, se disloquait sous l’effet de la chaleur, et sombrait dans le chœur de l’édifice. Cet élément tout droit sorti de l’imaginaire néogothique du XIXe siècle, après que le clocher originel a été détruit à la Révolution… » Passons sur le fait que la flèche soit tombée dans la nef et non pas dans le chœur, je ne voudrais pas qu’on me croit mesquine. Non, ce qui est important c’est de relever que si la flèche est un « élément tout droit sorti de l’imaginaire néogothique du XIXe siècle » - ce qui est parfaitement vrai - cette flèche ne peut pas avoir été construite « d’après un modèle du XIIIe siècle » ! Comment voulez-vous que les lecteurs comprennent quelque chose à cela ? Et puis, disons-le en passant, tant qu’à me reconstruire une flèche sur un modèle du XIIIe siècle, autant qu’on me restitue la mienne qui a fait ma joie pendant plus de cinq siècles et pas une autre copiée sur un je ne sais quel modèle ! Ne nous étalons pas sur les statues des apôtres déclarées « rescapées », je ne voudrais pas être méchante à leur sujet, au contraire même, j’aimerais beaucoup qu’on les expose dans un vrai musée de l’Œuvre Notre-Dame comme il y en a un à Strasbourg par exemple, car oui je suis un peu jalouse, d’autant plus que le petit musée presque invisible qui m’était consacré sur la rue du Cloître Notre-Dame a fermé depuis longtemps. Je méritais mieux que ça, non ?

- Page 72, le chevet est déclaré « endommagé », l’article lui est consacré. Il est très bien mais il termine ainsi : « Enfin, au XIVe siècle, la façade est parachevée par le lancement d’une audacieuse volée d’arcs-boutants jetée au-dessus des chapelles et des tribunes, dernier ajout qui légitime la réputation d’élégance et de légèreté de la cathédrale parisienne. » Passons sur « la façade est parachevée », parce que le lecteur est assez grand pour comprendre tout seul qu’il y a méprise sur les termes et que l’on parle toujours ici de mon chevet et non pas de ma façade qui est de la première moitié du XIIIe siècle comme chacun sait. Ce qu’il est important de relever à mes yeux c’est le lancement de l’audacieuse volée d’arcs-boutants réalisée, à en croire Beaux Arts magazine, « au XIVe siècle ». Je vous jure que j’étais élégante et légère dès la première moitié du XIIIe siècle ! Comment aurais-je pu tenir pendant cent ans ou plus avec des murs aussi minces et percés de si grandes fenêtres, dans les années 1220-1230, sans mon audacieuse volée d’arcs-boutants ? Ce ne sont que les culées sur lesquelles elles viennent contrebuter qui ont été refaites au XIVe siècle et encore une dernière fois complètement au XIXe siècle. Mais, je me répète, j’ai été légère et élégante à l’arrière depuis toujours jusqu’à aujourd’hui, je vous l’assure ! À ce propos, j’en profite pour dire que je veux qu’on me rende ma douzaine de fenêtres que Viollet-le-Duc a trouvé bon de diminuer de moitié pour monter sa flèche qui m’a pesé lourd sur la croisée pendant 160 ans. C’est une horreur ce qu’on m’a fait subir ! Je ne suis pas née comme ça ! Qui aimerait être éborgné ? Personne ! Et encore moins une cathédrale gothique !

- À la page 78, on parle justement des vitraux et des verrières qui sont déclarés « miraculés ». Voilà la preuve que je suis bien faite ai-je envie de dire ! Je remercie mes créateurs parce qu’il faut être de bonne nature pour résister à un pareil incendie ! Il est faux de dire que mes célèbres roses sont des « témoignages précieux de l’art gothique du XIIe siècle ». Elles ne peuvent l’être puisqu’elles sont toutes du XIIIe siècle ! Au XIIe siècle les roses étaient bien petites, c’est d’ailleurs moi qui ai eu avant tout le monde sur la façade la plus grande de mon temps, c’était autour de 1220. Les deux autres qui se font face dans le transept sont bien plus grandes encore et ont vu le jour quelques décennies plus tard. Elles sont certes très belles mais il ne reste plus grand-chose d'origine à la rose sud que Viollet-le-Duc a transformée à sa manière. Et c’est beaucoup moins bien qu’avant, je peux le prouver ! Esquinter comme ça le chef-d’œuvre du génial Pierre de Montreuil, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est une calamité !

La rose sud après dépose des vitraux et avant sa transformation par Viollet-le-Duc alors que s’achève la construction de la flèche (1859) La rose sud après dépose des vitraux et avant sa transformation par Viollet-le-Duc alors que s’achève la construction de la flèche (1859)
- Au chapitre suivant, qui est celui qui traite de ma regrettée charpente des XIIe et XIIIe siècles, « intégralement partie en fumée » comme il est écrit dans le texte, on peut lire dans la petite légende en haut à gauche, page 81 : « La « Forêt » de Notre-Dame, une des plus anciennes charpente (sic) de France, abritait le bourdon « Emmanuel » épargné par la catastrophe. » Je vous le demande : comment mon bon vieux bourdon de 13 tonnes, que la Révolution a épargné, a-t-il pu s’en sortir indemne si la charpente dans laquelle il était abrité a été anéantie par l’incendie ? Non, il ne s’était pas envolé pour Rome à temps, nous étions, c’est vrai, en ce 15 avril 2019 en début de semaine sainte, mais il y a longtemps que les cloches ne migrent plus à cette occasion. Si Emmanuel a été épargné, Dieu soit loué, c’est qu’il était toujours à sa place dans le beffroi de la tour sud, qui a d’ailleurs été refait au XIXe siècle. Imaginez un peu s’il était tombé, je n’aurais pu le supporter, je me serais effondrée sur sa dépouille !

- Et puisque nous parlons de cloches, j’ai été bien sonnée à la page 90 quand j’ai cherché à comprendre combien j’en avais autrefois dans mes tours et dans ma flèche : « Les deux tours et la flèche ont abrité sous l’Ancien régime 20 cloches… » Puis vient le décompte : « C’est de la tour sud que se faisaient entendre les notes les plus graves, données par les deux bourdons Emmanuel et Marie. Les huit cloches de la tour nord, prénommées Gabriel, Guillaume, Pasquier, Thibault, Jean, Claude, Nicolas et Françoise, continuaient dans le médium la gamme ascendante. Enfin, la flèche faisait résonner les aigus avec Catherine, Madeleine, Barbe et Anne. C’est donc 14 cloches, sur les 20 que possédaient les tours, qui pouvaient sonner à la volée. » Comprenne qui pourra ! Ce que je peux vous dire avec certitude c’est que depuis 2013 mon carillon a été renouvelé, que j’ai huit belles cloches aux reflets dorés dans la tour nord et qu’Emmanuel ne s’ennuie plus parce qu’une nouvelle Marie est près de lui dans la tour sud. Il ne faut donc pas tenir compte de ce que l’on peut lire plus loin : « Actuellement la tour sud ne contient plus que ce bourdon, Emmanuel. Fondu en 1686, il est l’une des plus belles cloches d’Europe et fait entendre un fa dièse. La tour nord abrite quatre cloches datant de 1856 – mais qui n’ont pas l’harmonie, la puissance, la pureté qu’on serait en droit d’attendre d’une sonnerie de cathédrale ! » Oui. Mais ça c’était valable jusqu’en 2012 et nous sommes en 2019.

Voilà, j’ai vidé mon sac. Pour cette fois. 

Philippe Machicote.

N.B. : Pour tous ceux qui sont intéressés par la reconstruction de la flèche de Notre-Dame et qui voudraient soutenir un projet sensé et respectueux pour la cathédrale, vous trouverez sur le site MesOpinions.com (mots-clés: flèche, Notre-Dame, Machicote), une pétition adressée au président de la République que vous pourrez signer.

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