Notre-Dame de Paris: une flèche pointue pour tous les amoureux du patrimoine

Le débat fait rage sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris, et plus exactement sur la réédification de la flèche qui formait la partie la plus spectaculaire de la toiture. Elle était en soi un monument et nous la devions à Eugène Viollet-le-Duc qui l’éleva en 1859 à l’emplacement d’une flèche d’origine démontée entre 1786 et 1792 pour prévenir son effondrement. Il faut dire que ce clocher, bâti en bois et en plomb au milieu du XIIIème siècle, avait plus de cinq-cents ans à la Révolution et qu’en ces temps troublés l’on songeait plus à détruire les monuments qu’à les restaurer.

Dans leur Projet de restauration de Notre-Dame de Paris de 1843, les architectes Lassus et Viollet-le-Duc écrivaient en première page dans leur lettre au ministre de la Justice et des Cultes :

Dans un semblable travail on ne saurait agir avec trop de prudence et de discrétion ; et nous le disons les premiers, une restauration peut être plus désastreuse pour un monument que les ravages des siècles et les fureurs populaires ! car le temps et les révolutions détruisent, mais n’ajoutent rien. Au contraire, une restauration peut, en ajoutant de nouvelles formes, faire disparaître une foule de vestiges, dont la rareté et l’état de vétusté augmentent même l’intérêt. Dans ce cas, on ne sait vraiment ce qu’il y a de plus à craindre, ou de l’incurie qui laisse tomber à terre ce qui menace ruine, ou de ce zèle ignorant qui ajoute, retranche, complète, et finit par transformer un monument ancien en un monument neuf, dépouillé de tout intérêt historique.

Pour illustrer leurs bonnes intentions, Lassus et Viollet-le-Duc livrèrent des dessins qui confortèrent sans nul doute les autorités à leur confier le chantier qui allait sauver l’un des monuments les plus emblématiques de France, celui qui est devenu au cours du XXème siècle le plus visité au monde. Examinons à notre tour ces dessins. Ils devraient être médités pour nous aider à faire les réflexions qui s’imposent après la catastrophe du 15 avril 2019 car ils sont toujours d’actualité puisqu’il s’agit aujourd’hui comme hier de reconstruire ce qui a disparu. Le dessin qui représente la façade occidentale restaurée nous donne à voir une flèche octogonale à un étage percé de baies surmontées d’un gâble. Elle a l’apparence d’une flèche gothique du XIIIème siècle que l’on pourrait qualifier de « classique » comme il en existait d’autres sur les belles églises de ce temps-là. Lassus et Viollet-le-Duc, grands admirateurs et grands connaisseurs de l’architecture médiévale, se sont inspirés des documents graphiques à leur portée pour redonner à Notre-Dame de Paris une flèche assez proche de celle qui avait bravé vaillamment les ouragans et la foudre des siècles durant.

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Comme on peut le voir, cette flèche par son style et par ses dimensions s’inscrit parfaitement entre les deux tours ; elle n’est ni trop haute ni trop sophistiquée, même si les architectes lui ont ajouté maints crochets dont elle était dépourvue autrefois ; elle a cette apparente simplicité et cette harmonieuse proportion, des qualités qui caractérisent Notre-Dame de Paris dont elle est l’une des composantes et en aucun cas un monument en soi. Elle est avant tout utile puisqu’au Moyen Âge c’est un clocher dont les sonneries rythment les heures canoniales de jour comme de nuit et annoncent la mise en branle des grosses cloches dans les tours. Nous savons qu’au XIVème siècle, la flèche abritait six petites cloches et qu’il revenait à un clerc de les faire tinter sur place alors qu’un laïc était en charge des sonneries dans les tours. Le temps passant, ces pratiques devinrent désuètes et au XIXème siècle il fut décidé de rebâtir une flèche sans qu’elle fût pour autant de nouveau un clocher. En 1859, Viollet-le-Duc se retrouvait seul à la tête du chantier de restauration de Notre-Dame de Paris, Lassus étant mort prématurément deux ans plus tôt. Loin de s’en tenir au projet de 1843 qui leur valurent de gagner le concours que l’on peut qualifier de « chantier du siècle », Viollet-le-Duc élève une flèche de son invention, plus haute d’une quinzaine de mètres que l’originale qui culminait à 78 mètres au dessus du sol de la cathédrale. La nouvelle flèche diffère également de la précédente par son style : elle n’est plus gothique mais d’un néogothique de pure imagination, d’un dessin qui n’a jamais existé au XIIIème siècle. Elle comporte désormais deux étages de baies superposées, les unes avec gâbles et les autres sans, une forêt de fins pinacles, une multitude de crochets sur les arêtes et une foule d’ornements religieux qui ont sûrement flatté le clergé et la société conservatrice du Second Empire. C’est ainsi que l’on trouve sur les arches de la nouvelle flèche des bourgeons de rose symbolisant la Sainte Vierge, une guirlande d’épines entre les deux galeries symbolisant la Sainte Couronne déposée après la Révolution dans la cathédrale, une couronne de roses et de lys rappelant la virginité perpétuelle de Marie qui trouve sa place sous la croix sommitale surmontée d’un coq contenant des reliques. Mais ce n’est pas tout. Viollet-le-Duc, qui était un athée notoire, a placé à la base de sa flèche aux quatre angles de la croisée les statues des douze apôtres groupées par trois sans manquer de se représenter lui-même tourné vers son chef-d’œuvre en saint Thomas alors que ses compagnons regardent Paris. Un lion, un taureau, un aigle et un ange symbolisant les quatre évangélistes complètent le décor.

Tout cela est lourd et il a fallu pour édifier un pareil morceau de bravoure, pesant quelques 750 tonnes, sacrifier une partie de la charpente du XIIIème siècle qui n’aurait pu le supporter. C’est une trahison complète par rapport au projet de 1843. L’ego de l’architecte a pris le dessus sur l’humilité du restaurateur, son génie a exprimé là sa pleine mesure et son orgueil a été flatté : Viollet-le-Duc a construit sa flèche, il ne s’est pas contenté de refaire à l’identique, ou à peu près, ce que le maître d’œuvre du XIIIème siècle - dont le nom ne nous est pas parvenu - avait édifié. L’architecte qui aura en charge le chantier de reconstruction après le terrible incendie du 15 avril 2019 se trouvera donc dans le même cas que son prédécesseur au XIXème siècle : il devra rebâtir et non pas restaurer ce qui n’existe plus. Mais se contentera t-il de reproduire exactement ce que son célèbre prédécesseur avait fait ? Déjà des voix s’élèvent réclamant à corps et à cris la reconstruction à l’identique de la flèche de Viollet-le-Duc, celle que nous avons toujours connue et qu’on finissait presque par croire tout aussi authentique que les tours. Cette réaction est compréhensible : le concours international pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris qui se profile à l’horizon augure autant de fantastiques projets qu’il cause de grandes inquiétudes. On entend partout des architectes raisonnables dire qu’il faut absolument reconstruire la flèche de Viollet-le-Duc. Ils sont rassurants pour beaucoup. Mais si l’on restituait à la cathédrale la flèche disparue dans les flammes que ferait-on si ce n’est copier Viollet-le-Duc en refaisant du néogothique ? Il est important de ne pas confondre ce style avec l’art qui l’a inspiré : le XIXème a interprété le Moyen Âge à sa façon comme Hollywood a interprété l’Antiquité à la sienne. On ne devrait pas aujourd’hui se permettre les libertés que se sont autorisés les restaurateurs d’autrefois : les progrès de l’archéologie nous en empêchent et Notre-Dame de Paris est un chef-d’œuvre de l’art gothique universellement reconnu qui doit être enfin respecté dans son ensemble comme dans tous ses détails.  La liste des modifications opérées par Lassus et Viollet-le-Duc est longue. S’ils ont restitué les grandes statues de la façade occidentale abattues à la Révolution, ils n’ont pas hésité à détruire la balustrade qui couronnait la galerie des Rois sous le prétexte fallacieux qu’elle était du XIVème siècle et non pas du XIIIème siècle ! Et pour se justifier un peu plus sur cet acte criminel qui va à l’encontre de ce qu’ils prônaient dans leur lettre au ministre en vue de gagner le concours de 1843 - (« …Au contraire, une restauration peut, en ajoutant de nouvelles formes, faire disparaître une foule de vestiges, dont la rareté et l’état de vétusté augmentent même l’intérêt… » écrivaient-ils) -, Viollet-le-Duc déclara dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIème au XVIème siècle (1854-1868) que cette balustrade - qui était un chef-d’œuvre de légèreté comme on peut le voir sur une photographie de 1841 -, « tombait en ruine », ce qui est le comble de l’absurdité venant d’un homme dont la mission est de restaurer ! Et le comble de la mauvaise foi aussi car elle ne tombait pas plus en ruine que le reste comme nous pouvons le constater :

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Quand on parle de Viollet-le-Duc, on ne manque pas de nous rabâcher sa désormais trop fameuse formule : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » Ce n’est pas ce Viollet-le-Duc là qu’il faut citer mais celui de 1843 qui disait tout le contraire ! Voyez ci-dessous les effets désastreux qu’une pareille maxime autorise : 

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C’est fort d’un tel principe que l’on a pu au XIXème modifier la rose du transept sud, diminuer de moitié une douzaine de grandes fenêtres pour rajouter des oculi - que l’architecte du XIIIème siècle avait finalement éliminé pour faire rentrer plus de lumière dans l’édifice -, rajouter des tabernacles sur les arcs-boutants, inventer de nouvelles modénatures, supprimer des fleurons et reconstruire une flèche fantaisiste. On lit et on entend trop souvent que la cathédrale est un monument de différentes époques et que par conséquent une création du XXIème siècle sur la croisée du transept serait parfaitement légitime. Il n’est rien de plus pernicieux et de plus faux que cette allégation ! Notre-Dame de Paris est un monument gigantesque qui a été bâti progressivement entre la deuxième moitié du XIIème siècle et la première moitié du XIVème siècle. C’est donc un joyau gothique du Moyen Âge qui n’a pratiquement pas été altéré jusqu’au XVIIIème siècle. Le siècle suivant, qui est paradoxalement celui de la grande restauration, a laissé sur la cathédrale des traces navrantes qui sont certes celles de grands architectes mais avant tout celles d’une époque qui avait fait du Moyen Âge une mode. On montre du doigt aujourd’hui ses excès et ses fantaisies. On raille ses approximations et son mauvais goût tout en rendant grâce au XIXème de nous avoir sauvé l’une des plus belles et des plus singulières cathédrales qui soit. Lassus et Viollet-le-Duc eux-mêmes ont prouvé que les erreurs du XVIIIème siècle n’étaient pas irréversibles : ils ont rendu au portail du Jugement, affreusement mutilé par Soufflot à la fin du règne de Louis XV, son aspect du XIIIème siècle. À l’heure où la toiture de la cathédrale n’est plus, la flèche disparue et la voûte de la croisée effondrée, ne serait-il pas temps de revenir sur les erreurs du passé et de les corriger pour rendre à la cathédrale l’aspect que les architectes du Moyen Âge lui ont donné au terme de longues décennies de recherches esthétiques et d’évolutions techniques ? Notre-Dame de Paris ne doit pas passer pour être un monument du XIXème siècle comme on le lui reproche trop souvent et encore moins pour un que le XXIème siècle aura défiguré un peu plus. Il est digne d’être traité avec les techniques de notre temps et les leçons que nous avons tirées du passé. Le résultat final de cette nouvelle grande restauration pourrait - et devrait - rendre à Notre-Dame de Paris l’aspect qu’elle a eu pendant des siècles avant que la fureur, l’ignorance et l’orgueil n’altèrent sa beauté primitive. On peut refaire la flèche du XIIIème siècle ou du moins une flèche très proche de l’originale. Mais ce ne sera pas la flèche d’un président de la République ou celle d’un architecte qui lui donnera son nom. Ce sera la flèche de Notre-Dame de Paris.

Outre des relevés d’experts du XVIIIème siècle, Viollet-le-Duc avait pour la reconstruire les enluminures d’un Fouquet, les peintures d’un Raguenet, les dessins de Silvestre et de Garneray, les gravures de Mérian et le plan de Turgot ; nous pouvons nous aussi nous en inspirer et juger avec le recul nécessaire le grand architecte qu’il fut. Et il ne fut jamais aussi grand qu’en 1843 lorsqu’il se mettait humblement au service du bien commun.

 

Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet : L'ile Saint-Louis, l'ile de la Cité et Notre-Dame de Paris, 1752 Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet : L'ile Saint-Louis, l'ile de la Cité et Notre-Dame de Paris, 1752

 N.B. : Pour tous ceux qui sont intéressés par la reconstruction de la flèche de Notre-Dame et qui voudraient soutenir un projet sensé et respectueux pour la cathédrale, vous trouverez sur le site MesOpinions.com (mots-clés: flèche, Notre-Dame, Machicote), une pétition adressée au président de la République que vous pourrez signer.

Philippe Machicote

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