Le complot des Tours de Notre-Dame

Le complot des Tours de Notre-Dame

L’accession au trône de Louis-Philippe Ier faillit être fatale à Notre Dame de Paris. Le 15 février 1831, une émeute populaire, qui venait de ravager pour la deuxième fois en quelques mois l’archevêché, tenta de mettre le feu au grand orgue de la cathédrale. Mais c’était compter sans Gilbert (1785-1858), grand sonneur et concierge des tours, qui réussit l’exploit de sauver l’instrument, sa personne et certainement beaucoup plus encore. Le courage est une qualité qui faillit bien le perdre une nouvelle fois le 4 janvier 1832. Ce jour-là, de jeunes gens sonnèrent à la grille d’accès aux tours, rue du Cloître Notre-Dame ; Gilbert, qui habitait sur place, leur ouvrit, et les laissant monter s’en retourna à ses chères études dans la pénombre de son cabinet, car notre concierge était aussi un savant homme. Mais voilà qu’un tintement de cloche l’alarma quelque temps plus tard. Il en avait presque oublié les visiteurs et une vive inquiétude le précipita dans l’étroit escalier à vis au débouché duquel il fut accueilli par un coup de pistolet dont la balle lui passa au-dessus de la tête. C’était des émeutiers qui mettaient le feu aux beffrois. Gilbert eut juste le temps de redescendre aussi vite qu’il pouvait et de refermer à clef la grille derrière lui pour aller avertir les autorités. Quand les secours arrivèrent, le feu prenait déjà en divers points de la charpente et particulièrement dans la tour sud qui abritait le bourdon Emmanuel pesant treize tonnes ; la chute de cette énorme cloche, épargnée par la Révolution, aurait immanquablement entraîné celle de la tour elle-même. Cet incendie aurait dû être le signal visible de loin d’une révolte populaire et militaire contre le régime de Louis-Philippe. C’était le premier d’une longue série de complots visant le roi qui venait d’échouer. On le nomma « le complot des Tours de Notre-Dame » et on peut croire que le procès retentissant qui s’ensuivit fit une inattendue et magnifique publicité au roman de Victor Hugo dont la deuxième édition définitive, augmentée de nouveaux chapitres, sortit au mois de décembre 1832. L’immense succès de Notre-Dame de Paris entraîna une prise de conscience dans l’opinion en faveur de la vieille cathédrale si puissante et si fragile à la fois, et la voir disparaître en quelques heures, elle qui avait traversé fièrement les siècles, paraissait désormais absurde au plus grand nombre. Mais comment réussissait-on autrefois à éteindre le feu à une pareille hauteur avant qu’il ne fût trop tard ?

Les architectes de Notre-Dame avaient pensé à tout : l’eau était sur place, stockée dans de grands bassins disposés sur la terrasse qui se cache derrière la colonnade entre les tours, à deux pas des portes donnant accès aux combles. Viollet-le-Duc, dans son Projet de restauration de Notre-Dame de Paris en 1843, évoque cette « cour des réservoirs » qu’on appelait aussi « l’aire de plomb ». En 1890, l’écrivain et journaliste Auguste Vitu (1823-1891), décrit dans Paris (un ouvrage illustré de 450 dessins d’après nature) ce lieu intéressant et méconnu en ces termes : Entre les deux tours, il existe une sorte d’esplanade qu’on appelle l’aire de plomb ou la cour des réservoirs. Des plaques de métal en couvrent le sol, et des bassins y contiennent de l’eau pour les premiers secours en cas d’incendie.

À l’évidence, ces réservoirs ont été jugés désuets et condamnés à une époque récente. Il n’en reste plus du côté nord qu’une trace ronde sur le pavement, à l’aplomb de laquelle une gouttière est toujours bien visible :

La cour des réservoirs du côté nord, à droite le pignon de la nef avec les portes donnant accès à "la forêt". La cour des réservoirs du côté nord, à droite le pignon de la nef avec les portes donnant accès à "la forêt".

Les bâtisseurs du Moyen Âge ne pouvaient imaginer qu’un jour lointain, depuis le sol, un voyant lumineux pût s’allumer sur un tableau de contrôle de détecteurs de fumée pour signaler un problème dans les combles. Ils ne pouvaient imaginer qu’une étrange machine pût faire retentir à la place d’un homme une alarme incendie qui ne fut prise au sérieux qu’à son deuxième déclenchement lorsque des flammes gigantesques ravageaient déjà la flèche et commençaient à s’étendre à l’ensemble de la toiture. La plus sophistiquée des technologies n’a hélas pas su remplacer un Gilbert et une citerne bien remplie à portée de main.

L’image la plus saisissante de l’incendie du 15 avril 2019 fut sans conteste la chute de la flèche de Viollet-le-Duc. Gilbert, qui avait bien connu l’architecte, mais qui mourut un an avant qu’il n’élevât son chef-d’œuvre, n’a donc pas pu le voir pour nous donner son avis mais il est bon de l’écouter parler de la flèche d’origine, un clocher qu’il vit démonter dans son enfance quand son père était alors grand sonneur de Notre-Dame : « Sur la plate-forme octogone que l’on aperçoit au centre de la croisée, s’élevait autrefois une flèche ou clocher couvert en plomb, d’une construction élégante et hardie ; son inclinaison vers le sud-est, faisait craindre une chute prochaine, lorsque l’autorité municipale, au lieu d’appliquer à sa restauration une somme prise sur les revenus des fabriques des paroisses, dont elle s’était arbitrairement emparée, ordonna la destruction de cette flèche en 1793, pour disposer du plomb en faveur du gouvernement révolutionnaire. » (Antoine-Pierre-Marie Gilbert, Description historique de la basilique métropolitaine de Paris, 1821). Une construction « élégante et hardie » qui disparut en 1793. Une date que le ministère de la Culture semble ignorer puisqu’on peut lire sur son site officiel (https://www.culture.gouv.fr/Restaurer-Notre-Dame-de-Paris/En-images/Notre-Dame-de-Paris-petite-histoire-de-la-fleche) ceci :

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On est libre de donner plus de crédit au témoignage de Gilbert qu’aux contradictions du ministère de la Culture comme on est libre de croire maintenant plus volontiers que les beffrois des tours de Notre-Dame sont bien du milieu du XIXe siècle et non pas du XIIIe siècle ainsi que l’affirment certaines publications des plus sérieuses. Et on a le droit d’être surpris à l’exposition Hommage à Notre-Dame de Paris à la Cité de l’architecture et du patrimoine lorsque, sachant que les tours de Notre-Dame n’excèdent pas 69 mètres, il est affirmé dans un cartel que la statue en cuivre de saint Thomas, sous les traits de Viollet-le-Duc, était perchée « à plus de 80 mètres de hauteur » alors qu’elle se trouvait près de quarante mètres plus bas à la base de la flèche, au niveau du faîtage :

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Des étourderies ? certainement. Mais quand il est affirmé dans la même exposition que « Les symboles des évangélistes étaient placés en partie inférieure de la base de la flèche sur des poteaux en bois verticaux, vestiges de la flèche du XIIIe siècle » ce n’est plus de l’étourderie et on aimerait qu’on nous dise d’où vient cette trouvaille puisqu’il n’y a jamais eu de poteaux verticaux en cet endroit avant Viollet-le-Duc, les photographies anciennes en témoignent assez, sans compter que l’architecte a détruit entièrement la charpente médiévale de la croisée (mais aussi du transept) pour en bâtir une nouvelle qui pût supporter une flèche plus haute et plus lourde que la précédente. À qui profite cette affabulation ? Est-ce pour essayer de nous faire croire qu’il y avait dès le XIIIe siècle des sculptures posées ainsi aux angles de la croisée et que Viollet-le-Duc n’aurait fait en somme que restituer un décor disparu depuis longtemps ? Sinon, à quoi auraient bien pu servir des poteaux en bois verticaux fichés là ? On ne sait. Mais ce qui est probable c’est que M. Gilbert doit se retourner dans sa tombe lui qui s’efforçait il y a déjà deux siècles de corriger les erreurs des autres dans sa Description historique de la basilique métropolitaine de Paris. Dommage que l’histoire ait oublié un tel homme. 

Le côté sud de Notre-Dame, photographie d'Hippolyte Bayard, 1847 - Musée Getty, Los Angeles Le côté sud de Notre-Dame, photographie d'Hippolyte Bayard, 1847 - Musée Getty, Los Angeles

PS: Pour tous ceux qui veulent redonner à Notre-Dame son authenticité médiévale, vous pouvez signer la pétition pour la reconstruction de la flèche d'origine sur le site MesOpinions.com (mots-clés : Philippe Machicote, flèche ou Notre-Dame).

Philippe Machicote

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