Privatiser l'émotion ?

 

Les cendres de Notre Dame ne sont pas encore froides, qu'on se bouscule autour du tronc. Les dispensés d'ISF se précipitent pour accéder au corbillon, que personne d'ailleurs ne leur tendait, pour y aller de leur écot. Les voilà lancés dans une course encore jamais vue : la générosité.

Premier à débouler, Pinault jette100 millions, et voilà qu'au virage déboule Arnault avec 200 millions, suivis à la corde par les Béttencourt avec 200 millions aussi (c'est chaud !). Dans le peloton on a aussi Total avec un don à neuf chiffres... Mais attention, on va pas s'emballer tout de suite, peut-être que, tapi dans l'ombre, un inconnu (Américain, Quatari ?)guigne le podium. On ne sait jamais.

On a presque un peu de commisération pour les humbles : le modeste Decaux et ses 20 millions, les deux petits Bouygues qui réunissent 10 millions. Bon, mais l'essentiel est de participer. Comme Groupama avec sa forêt de mille et quelques chênes séculaires (de Normandie) qu'elle s'apprête à offrir. Même si on pressent que la décision a été prise en conseil d'administration par des mecs qui ont encore leurs dix doigts -parce qu'un menuisier vous dira qu'une poutre de chêne sèche à raison d'un cm par an sur deux faces (il faut donc attendre 15 ans pour une poutre de 30 cms)- . Bon, mais ce qui compte, c'est le geste.

Même l'Eglise s'y met, c'est dire. Le christianisme est une école d'abnégation, charité et modestie font pléonasme, et on sait combien il est peu aisé d'avoir un portefeuille sous la soutane au moment de la communion. Reste le solennel.  Alors, le pape a appelé à "la mobilisation de tous". Comme quoi, on peut rester sobre et généreux avec l'argent des autres. Bon, mais ce qui compte c'est l'intention.

Rien d'original à ce qui précède : toutes ces indications sont dans Le Figaro. Pages "Economie". Pas le service "Culture" ou la rubrique "Communion nationale". Economie. http://www.lefigaro.fr/conjoncture/une-souscription-internationale-et-d-innombrables-cagnottes-pour-rebatir-notre-dame-de-paris-20190416

Tiens. Je dois être bizarre d'y voir quelque chose de bizarre. En ces heures de recueillement je m'en veux considérablement de ce mauvais esprit qui m'amène à me demander si derrière cet élan spontané, il n'y aurait pas autre chose que de l'élan spontané ?

Même si on ne saurait contrarier des mécènes dont l'essentiel du boulot dans l'entreprise consiste a expliquer aux salariés qu'ils ne peuvent "rien faire" pour les augmenter, je cultive un doute. Ce doute, certes m'appartient, mais il a été mûri à l'aune du cynisme dont ont fait montre ces entreprises. Appliquées à se montrer habiles pour fuir l'impôt par la petite porte, les voilà qui reviennent par la fenêtre pour s'empresser autour du bien commun. Quelque chose me chagrine. C'est sournois.

Le premier sentiment qui me vient, c'est celui d'une dépossession. Je ne me défais pas de cette vague impression que ces gens là, me semblent moins empressés autour de leur chéquier, qu'autour d'autre chose comme une entre-soi de bâtisseurs en gants blancs. Une sorte de privatisation de l'émotion. Hormis le Pape et son appel aux autres, on ne sent pas la piétaille invitée à ce banquet de l'altruisme.

C'est bête,dans tout cet étalage d'élan partagé, je ressens plutôt une ambiance Davos que "Charlie". Comme s'il manquait un je-ne-sais-quoi, qui ferait que Notre Dame participerait d'un partage et non pas d'un enjeu qui ne dit pas son nom. Une course à l'échalote altruiste. C'est diffus.

Altruisme, vraiment ? Calculette en mains, je fouine dans les zéros. Il y en a beaucoup et je me suis peut-être planté (à cet égard, je compte sur un lecteur de ce billet, s'il y en a un, pour vérifier l'opération) mais je constate :  prenons Arnault, il est en tête, et moi aussi j'aime les vainqueurs. Si l'on rapporte au Smic sa fortune estimée à 77,2 milliards d'euros (Forbes 2019), c'est comme si une personne gagnant 1000 euros donnait 3,80 euros. Désolé. C'est brutal. Je sens le coup de froid. Je dis merci quand même car je ne voudrais pas qu'on pense que j'incrimine ici ceux qui touchent 1000 euros et s'apprêtent à en donner 3,90 pour se hisser sur le podium.

C'est bien. On trouvera le geste généreux, peut-être même jusques autour des ronds-points. Mais on va me trouver goujat ici : avec une fortune personnelle de 30 milliards, voilà Pinault, loin derrière dans le virage, avec un modeste équivalent-3 euros pour une personne au Smic. Mais on ne saurait oublier non plus que la fraude fiscale présumée de la famille Pinault est estimée (nov 2018) à 2,5 milliardshttps://www.mediapart.fr/journal/economie/160318/le-systeme-pinault-une-evasion-25-milliards-deuros?onglet=full. Rapporté à cette dette, c'est comme s'il mettait 40 euros sur la table. A lui le podium ? Ou la disqualification ? Parce qu'après tout, ces 100 millions, il est supposé les devoir si la fraude est un jour avérée. On sent que les arbitres vont ferrailler, demander le ralenti.

Mais on ne va pas s'arrêter sur ces cas particulier. Rendons Grâces. Appelons de nos voeux la renaissance de Notre-Dame-à-Tous, qu'elle retrouve la splendeur de ces époques où les nobles avaient le droit de rentrer à cheval à l'Eglise. Je parle de l'équidé, du canasson. Je ne veux pas vous perdre avec mon mauvais esprit, je ne fais aucune allusion au cheval de Troie.

 

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