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Billet de blog 3 sept. 2016

Rite, politique et cité

Le rite est une pratique sociale caractère sacrée ou symbolique. La société doit-elle se référer au sacré ou au profane ?

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Pour poursuivre une réflexion entamée depuis plusieurs billets, je ne pouvais pas passer sur  ce qui permet à mes yeux une porosité entre la religion et le politique. Pour illustrer mon propos, je vais relater une anecdote personnelle vieille de cinq ans maintenant car elle se situe en plein coeur du sujet que je veux aborder. Comment la religion passe de l’intime au politique.

Il y a cinq ans, donc, je me rends à Srinagar au Kashmir sachant trouver la ville et les montagnes désertées par le flot des touristes qui viennent en nombre admirer les lotus qui poussent sur les lacs depuis les house-boats qui se côtoient le long des berges au creux des montagnes himalayennes à la belle saison. C’est décembre et il y fait un froid de canard sous un plafond de brume qui rase le paysage au pied des montagnes pour presque donner l’impression de plaine nordique prise dans le gel mais c’est le meilleur moment pour se plonger dans l’âme Kashmiri. Tant pis pour les lotus mais les chants liturgiques qui emplissent la vallée depuis les mosquées sont d’une telle beauté...

Je séjourne d’ailleurs seul sur l’un de ces bateaux-hôtels qui appartient à un homme chaleureux, Mansour. Bon vivant, au sourire bienveillant qui pétille dans son regard vifs derrière des petites lunettes en demi-lune, il m’invite très vite à le rejoindre chez lui partager ses repas avec sa famille. Assis autour du tapis qui couvre la pièce, jour après jour, nous apprenons ainsi à nous connaitre. Mansour et son fils ainé, journaliste à Delhi mais en congé à ce moment me font découvrir tour à tour la région avec beaucoup de sollicitude. Des gens de la famille ou des amis se joignent à nous parfois et des conversations s’engagent qui traduisent une curiosité sur ce que je suis et d’où je viens avec une sincère intention de comprendre ce qui fait nos différences mais aussi ce qui nous relie. Rien que de très banal jusqu’au jour où un docteur en religion, présenté comme tel, vient à ma rencontre le matin de bonne heure à la façon d’un missionnaire comme il en pullule chez les chrétiens, pour me sensibiliser à la religion et à l’islam en particulier. 

Je saisis immédiatement son intention légitime à vouloir me présenter la nécessité d’entrer en religion et après quelques banalités échangées sur mon impression sur le Kashmir, il m’avoue connaitre l’occident pour avoir passé trois ans à Londres et me fait part de son inquiétude nous concernant dans le constat des églises désertées qui traduisent une perte de spiritualité propice à tous les égarements. C’est un homme intelligent, je le constate immédiatement, mesuré et très cultivé. Il me décrit la déliquescence de nos moeurs qui ne sacralise plus rien sinon l’argent et qui destructure jusqu’à la famille où pour un désaccord entre maris et épouses, le divorce devenu la règle, égare nos enfants qu’il compare à des herbes folles qui poussent dans une jungle où leur place devient incertaine. Constatant moi même une perte de repères et des sacrements sous nos latitudes, je ne peux pas lui donner tout à fait tort.

Il me demande alors pourquoi nous n’allons plus prier dieu et nous écartions des commandements. “Pourquoi vos églises sont-elles vides ?” insistera-t-il.

Je résume ici cette conversation qui durera plusieurs heures mais sa stratégie est claire et bien menée et il n’est pas question de lui répondre d’un revers de la main. Le respect qu’il m’a témoigné mérite qu’en retour j’en fasse de même.

Je lui réponds donc par une première question. Je lui demande si je m’égare en affirmant que dieu, est omniscient et omniprésent. Par son acquiescement, je poursuis en déclarant qu’il sait donc qui je suis, où je suis et même ce que je pense dans ce que j’ai de plus intime. En conséquence, je peux m’adresser à lui si l’envie m’en prend n’importe où et lui seul peut juger de ma sincérité. Donc, nul besoin d’un lieu spécifique pour se faire. Nul besoin d’église, de temple, de synagogue ou de mosquée alors, quelle est la signification d’un tel rite puisqu’il s’agit avant tout de cela ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un geste adressé à la communauté pour lui signifier son adhésion ? 

Il réfléchit mais ma question le laisse pantois. Visiblement, il ne sait pas trop quoi répondre sinon qu’il insiste sur la nécessité de montrer sa piété à son dieu. Je ne le lâche pas en persistant sur le fait, qu’il sait déjà tout cela pour les raisons invoquées plus haut et enfonce le clou en lui demandant si ce n’était pas une façon de régler autour de la communion du rite, le rythme de la cité. je l’informais alors que dans ma langue, le français, qui prenait racine dans le latin et le grec, cité se disait en grec polis et ce qui concernait la gestion de la polis avait donné le mot politique et que celle-ci était dissociée chez nous du rite religieux. après quelques résistances, il finit par consentir à demi-mot à cette nuance culturelle qui différenciait notre approche à la religion avec une moue désapprobatrice. Je lui déclare alors que pour moi et sans doute pour d’autres croyants, sans préciser que je n’en étais pas, que le monde pouvait être notre temple et que la plus belle des prières pouvait aussi consister dans le respect de la création. Mahomet lui même n’avait-il pas déclaré que toute terre était une mosquée ? Après tout, un mauvais croyant pouvait toujours se rendre dans un lieu de culte, suivre les rites juste pour ne pas être mis au ban de la communauté. On pouvait donc supposer qu’aller à un lieu de culte était un geste principalement adressé aux hommes et secondairement à dieu ou les deux à la fois, tout dépendait de l’intention. C’était donc peut être un geste plus politique que spirituel pour certains. J’avais envie de poursuivre pour affirmer que les hypocrites se devaient d’aller dans les lieux de culte pour des raisons évidentes mais je me retins pour ne pas franchir la ligne qui fait verser un propos dans la provocation inutile.

Comprenant que ma conversion ne serait acquise si facilement, la conversation revint à des conventions plus civiles et nous finîmes par nous quitter en se souhaitant le meilleur pour chacun.

La religion est un dogme qui a toujours besoin du rite pour assoir son autorité. Celui-ci ne consiste pas seulement dans une gestuelle communément effectuée, une procession, un pèlerinage, une fête et ne se limite pas uniquement à des moments consacrés. Il correspond aussi à un quotidien qui lui a une emprise certaine sur nos conditionnements et nos rythmes de vie. Il indique ce qui doit être sacralisé et ce qui doit être banni, dessine les contours du devoir, de l’admis et du proscrit. Il crée le lien indispensable à la cohésion comme une chorégraphie sociale. Partout où je me rends, j’observe comment il définit le langage d’un peuple et comment il inspire sa façon d’envisager le monde. Les symboles qu’il recèle. Je garde une neutralité en ce qui le concerne par respect pour l’unité culturelle qui fait l’harmonie de ceux chez qui je me rends sachant que je ne peux pourtant pas gommer ce que je suis. Je sais à l’avance combien ajouter mon rituel d’occidental peut briser cette harmonie et il m’arrive même de participer à leurs rites pour affirmer mon respect pour ces gens. Si ce docteur en islam me l’avait demandé, je serais volontiers, moi l’agnostique athée, allé avec lui à la mosquée si celui-ci me l’avait demandé à la condition que cela reste un geste de partage hors religion me concernant et admis comme tel. J’accompagne bien mon ami Moorthy, hindu du sud de l’Inde lorsqu’il me sollicite pour aller parfois sur trois jours de voyage à une puja de dix minutes dans un temple au fin fond du Tamil Nadu, comme j’ai effectué le pèlerinage de Sabarimala dans le Kerala avec un autre pour saluer Ayyapa alors qu’il savent l’un comme l’autre combien je suis hors des religion.

Les rites sont les vertèbres de la colonne religieuse qui soutiennent les civilisations. Elles sont donc un axe essentiel à la marche d’un peuple dans la plupart des pays du monde qui par conséquent ne peuvent dissocier religion et politique. Vu ainsi, ça n’aurait pas de sens pour eux de détruire ce qui érige un peuple dans son projet.

La France est un pays très particulier et presque unique dans sa relation avec la religion et ses rites. Raison qui la rend incompréhensible pour bien du monde. Voilà un pays qui n’a eu de cesse de vouloir s’affranchir du religieux politique, qui s’est déchiré à ce sujet et qui par sa loi sur la laïcité a espéré circonscrire le religieux dans la sphère de l’intimité. Loi qui mit un terme aux nombreux conflits qui ont jalonné son histoire avec l’émergence d’un autre référent, uniquement politique celui-là et basé sur le rationalisme. La république a donc son propre rite ainsi que sa propre liturgie.

Pris dans le rapport de forces entre puissances qui se disputent les lois et la domination d’une mondialisation qui définissent le pouvoir des uns et des autres, chacun se sert du religieux pour mobiliser le plus largement possible au delà même des divergences politiques. Le panarabisme incarné un temps par le parti BAAS ayant échoué à cause de ses divisions internes, les volontés politiques se tournent donc sur l’unité religieuse musulmane qui pourtant soulève bien des problèmes, ne serait-ce qu’entre chiites et sunnites, mais qui entend pousser sa cause partout où l’islam est présent. C’est une force politique qui répond à une autre, qui entend de son côté depuis Washington contraindre le monde musulman à accepter sa domination et sa reddition concernant les résistances à la création d’Israël en terre musulmane. 

La religion a donc bien une place centrale dans ce jeu international comme vecteur des synergies politiques. La neutralité confessionnelle française pose donc problème à tout le monde. A la fois du côté américain et anglo-saxon qui, comme l’a déclaré George Bush, divisait le monde avec les bons dont l’Amérique bien sur d’un côté, et celui des méchants de l’autre en ajoutant que qui n’était pas avec lui était contre. Intimation on ne peut plus claire pour refuser toute neutralité, qui éclaire aussi cette campagne culpabilisante qu’ils mènent au sujet du supposé ridicule français. Le camp occidental, euphémisme pour ne pas dire chrétien, lance ses fidèles au nom des valeurs qu’il est sensé représenter, ce à quoi répondent les musulmans dans le même esprit. La démocratie devient ainsi abusivement une valeur chrétienne pour l’islam qui ne voit plus en elle que le cheval de Troie de l’impérialisme croisé.

C’est, résumé dans les trois derniers billets de manière condensée, ma réponse à tout ce qui a fait la campagne de médiapart concernant les nombreux plaidoyers qui se sont succédés avec une répétition systémique sur le signal d’E. Plenel en faveur d’une normalisation au vêtement à connotation religieuse au nom d’une liberté de conscience qui me semble exagérément dénoncée comme en danger. Je ne prêche absolument pas une quelconque croisade ou un appel en défense au grand remplacement comme certains dogmatiques se sont empressé de vouloir m’imputer. J’appèle simplement à une réflexion qui met en balance des éléments qui font défaut dans la présentation habituelle et qui obligent à un angle d’éclairage d’autant plus surpuissant sur certains détails que beaucoup d’autres se retrouvent dans l’ombre. 

Comme Chirac et De Villepin ont été les derniers à nous avoir épargné l’alignement sur la doctrine américaine, j’ai voulu à mon tour plaider pour cette neutralité qui commence dans nos rues dans le respect de ce que la république nous a légué d’extraordinaire avec la loi sur la laïcité qu’il ne faudrait pas réécrire en loi sécularité. L’esprit d’une loi ne résidera jamais dans l’interprétation de sa lettre mais dans ce qui a emmené un pays à la rédiger. Les querelles en orthodoxie n’occulteront jamais ce fait. Ce débat ne peut que contribuer qu’à plus de crispations qui pourraient un jour pousser des législateurs à la rendre encore plus restrictive. Le rite républicain est le tronc commun qui permet aux autres de s’y inscrire et chercher à l’infléchir n’est rien d’autre qu’une forme de coup d’état par une religion qui cherche à s’imposer dans la cité, la polis et donc sa politique. 

M. Plenel, pas plus qu’un autre, ne peut s’ériger en gardien de l’orthodoxie d’une loi. Toutes sont, dans une démocratie, de façon ponctuelle, un cadre sans cesse repoussé par les évolutions sociétales derrière lesquelles elles son toujours en remorque. En faire un dogme, c’est faire fatalement un procès en hérésie aux évolutions et à la respiration d’un peuple qui se voit alors contraint par une loi imposée du haut sur le bas. Quand une loi s’impose du haut, nous sommes dans la définition d’un totalitarisme, voir d’une dictature et même si certains dictateurs peuvent être qualifiés d’éclairés, je m’inspirerais de ce maitre à penser qu’était Audiard pour dire avec lui: “ si il y a des poissons volants, ils ne constituent pas pour autant la majorité du genre” et de ce fait préfère ne pas prendre le risque à les suivre.

Ce qui nous unit nous renforce, ce qui nous divise nous affaiblit. Le rite républicain français a inscrit la neutralité confessionnelle pour que celle-ci soit du domaine de l’intime. Nier cette vérité, c’est prendre la responsabilité de rallumer les conflits religieux.

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