Langage des maux

Ce que ton corps me dit quand tu me parles derrière le masque de la comédie sociale.

LANGAGE DES MAUX

 

Avant même de savoir parler, l’obligation de communiquer se fait nécessité dès nos premières heures de la vie. Le corps exprime, dans ses postures, ses cris ou ses babils ou encore dans une gestuelle, nos contentements et nos souffrances, nos désirs et nos refus. Ensuite, par mimétisme nous adoptons le comportement de nos parents qui naturellement nous fournissent la cohérence de nos propos et une lecture du monde dans lequel viendra le jour de nos premiers pas. L’apprentissage est long car nombreux sont les codes qui entremêlent l’instinct et le culturel qui pour ce dernier varie sur une palette multicolore qu’il renouvèle sans cesse. 

Si au début le dialogue se circonscrit à la cellule familiale, très vite, après que les premiers mots enrichissent notre boite à outil à communication, il faut qu’il s’élargisse et s’inscrive dans une communauté plus large dans la socialisation que l’école nous impose. Ainsi se dessine ce qui nous sort de nos nids pour chercher d’autres référents formateurs parfois télescopant le moule de la pensée familiale. Naissent alors les premiers conflits qui nous accompagneront toute nos vies d’autant plus fortement si quitter le nid se révèle inquiétant.

Ce qui n’était qu’un vocabulaire embryonnaire se sophistique avec les acquis des longues années initiatiques intenses de l’enfance et de l’adolescence qui nous mènent à notre identité imbriquée dans celle du corps social et qui peut se révéler trop exiguë pour bon nombre d’entre nous. Du conflit familial, nous passons alors au conflits sociétaux qui s’exercent à des degrés différents selon la norme qui permet ou non de s’inscrire sans compromis trop couteux.

L’acquis de la parole n’empêche pas l’incompréhension et surtout le mensonge. Dans cette lutte acharnée qui oppose le désir grégaire et celui d’une existence propre, les mots sont parfois vains ou pas assez précis et ce d’autant plus si l’acquis du lexique se révèle insuffisant. Inconsciemment ou consciemment, nous tentons de mesurer la sincérité de notre interlocuteur dans son langage corporel afin de juger si les deux sont en résonance. Le regard, la gestuelle, l’attitude, la façon d’occuper l’espace, sont autant de critères d’évaluation qui au delà même de ce qui est dit, définissent la personne d’une façon sensible. Dans ce jeu à fleuret pas toujours moucheté qui place dans l’inconfort la sincérité en but avec le permis et l’interdit, le corps requière parfois aux subterfuges que sont les masques. Le vêtement peut en être un qui devient alors un complément soit pour protéger, soit pour signifier.

Si c’est vrai pour un individu, il prend une toute autre valeur quand il devient commun à un groupe social. Il signifie un malêtre commun qui s’exprime dans un code vestimentaire revendicatif. Il peut être l’affirmation d’un constat d’incompatibilité entre la norme et ce groupe et il est alors utile d’entendre ce qu’il nous dit sans posture ni apriori. Si la société se montre rigide, elle impose alors un rapport de forces qui éloigne toujours plus les antagonistes avec le risque de voir dégénérer un conflit dans une escalade redoutable dont il n’est pas besoin d’en décrire les aboutissements probables. C’est donc un constat d’échec pour une république qui se veut universaliste et qui butte sur la réalité des faits. La France oscille entre les deux pôles qui font son histoire moderne, la révolution et ses lumières d’un côté et à son colonialisme dominateur de l’autre.

De plus, pris dans une mondialisation, le pays se débat dans une crise identitaire qui ne se réduit pas au simple fait d’une immigration massive et mal digérée. La vérité impose de reconnaitre que c’est un mal qui découle de son alignement à une pensée anglo-saxonne triomphante qui oblige à abandonner sa spécificité égalitaire et fraternelle pour préférer l’économie dominante à celle de l’état sans lequel aucune justice sociale ne peut s’effectuer. C’est donc aussi et surtout une conséquence des reniements de ses principes qui rendent un discours civique inaudible. 

Tout sonne faux depuis les politiques eux mêmes qui pratiquent la prévarication et l’immunité pénale comme au niveau économique qui voit les riches s’arroger les privilèges et le pouvoir décisionnel dans ce qui fait la nouvelle féodalité qui se veut moderne. Les services publics exsangues ne répondent plus aux attentes des populations à qui on répète qu’il n’y a pas d’alternative dans une économie moderne et ouverte. C’est un pays qui se fragmente, se disperse et se perd dans l’abandon de ses valeurs sous l’impulsion d’une classe politique qui, dans une hypocrisie sans nom, nous intime de penser cette identité sur le droit du sang en contradiction totale avec le droit du sol qui a été pourtant jusqu’alors la règle dans notre république. Cette politique renvoie du reste les populations issues de l’immigration à leur propre droit du sang dans une approche communautaire qui pose à terme forcement le problème du territoire.

La vérité est que la république française n’est plus qu’une parodie d’elle même qui se débat dans son délitement et sa disparition planifiée. Cette polémique identitaire n’est qu’un soubresaut grotesque avant l’inéluctable dilution dans le dominium “occidental” sous l’égide de l’impérialisme américain. Il est loin le temps du gaullisme et de l’indépendance qui faisait sa doctrine. Il aura suffit d’une union européenne féodale et sa monnaie spéculative pour mettre un mouchoir sur nos redditions. Si le discours républicain reste, il résonne comme une tartufferie qui, elle, est la véritable raison des sarcasmes à notre encontre hors de la propagande de nos colonisateurs anglo-saxons. La France n’a plus rien à dire au monde, son temps est fini, sa parole n’en n’est plus une, elle a mis ses valeurs en bourse, jusqu’à la démocratie qui n’est plus qu’une coquille vide.

Fort de ce constat, je contemple les effets délétères s’opérer avec inquiétude sur les perspectives d’avenir. Les injustices croissantes ravagent les esprits et les colères qui s’accumulent dans les frustrations générales. J’observe les scissions saper les derniers fondements d’une république à l’agonie et cherche en vain de quoi entretenir l’espoir d’un sursaut collectif. Alors, si je comprends le besoin de refuge d’une population qui signifie sa visibilité sur une valeur religieuse, je ne peux m’empêcher d’y voir un avatar de la chouannerie contemporaine. Dans ce “dialogue” où se reflètent en négatif les identités des uns et des autres, je ne peux que compter les points sans pouvoir être acteur. 

Mon combat et mes espoirs se situent dans l’universalisme tant décrié des deux côtés mais je mesure combien il devient difficile de tenir un tel discours tant le passif est devenu lourd et qu’au plan de nos dirigeants, l’intelligence et la profondeur font défaut. Les discours de Le Pen, Sarkosy, Valls, en pointe de tous ceux qui leur emboitent le pas sont irresponsables et dangereux. Nul besoin de les qualifier pour ce qu’ils sont, ce serait perdre son temps dans une litanie négative et c’est de positif dont nous avons besoin comme de rassembler.

Il est peut être temps de tomber les masques et de nous regarder. Se battre sur la légalité d’un geste sans en comprendre le sens ne permet pas le dialogue indispensable à une solution pacifique. Il incite à tenir ses positions, à figer les uns et les autres dans la posture et au final s’affronter.

Rien n’est simple et il est évident que le problème qui dure depuis tant de temps, concernant la colonisation, les engagements du pays dans les guerres impérialistes, dans le traitement des populations qui restent dans la fatalité d’un immigration éternelle, finisse fatalement par décourager les plus endurcis mais une démocratie n’est pas un lieu ni un aboutissement, c’est un chemin qui suit un cap symbolisé par trois étoiles dans notre firmament auxquelles ils faut ajouter la neutralité laïque qui portent chacune un nom qui sont liberté, égalité et fraternité. Aucun de nous ne posera les pieds sur ne serait-ce qu’une de ces étoiles mais les suivre nous guide. S’en détourner et nous voilà égarés. 

Les lumières s’éteignent une à une et les astres palissent. Saurons-nous les rallumer ?

Voilà, je termine ici mon quatrième billet en réponse à la déferlante de ceux qui défendent une position tranchée sur un aspect du problème de l’ostentation religieuse pour signifier mon désaccord. Je n’adhère pas à l’unique vision légaliste et à l’approche de la légitimité mais plutôt sur sa signification. J’ai tenté de faire un peu le tour de la problématique pour qu’une réflexion se fasse sans passion ni a priori. Il manquera certainement bien des choses qui m’auront échappées. Je ne prétends donner ni leçon ni jugement et laisse chacun à sa propre conscience mais il m’avait semblé qu’un certain nombre d’éléments faisaient défaut pour appréhender la globalité des enjeux. Il m’apparut nécessaire d’en faire part, voilà qui est fait.

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