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Billet de blog 21 nov. 2011

Sortir du nucléaire: bon ou mauvais pour l'emploi?

Sortie du nucléaire décidée en Allemagne, en Suisse, au Japon (de fait), bientôt sans doute en Belgique, abandon des projets de centrales aux Etats-Unis, délais et surcoûts monumentaux pour l'EPR en Finlande passé d'un coût prévisionnel de 3 à 6,6 milliards d'euros, mise en évidence à travers l'exemple iranien de la difficulté à éviter le passage du nucléaire civil à la bombe atomique...

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Sortie du nucléaire décidée en Allemagne, en Suisse, au Japon (de fait), bientôt sans doute en Belgique, abandon des projets de centrales aux Etats-Unis, délais et surcoûts monumentaux pour l'EPR en Finlande passé d'un coût prévisionnel de 3 à 6,6 milliards d'euros, mise en évidence à travers l'exemple iranien de la difficulté à éviter le passage du nucléaire civil à la bombe atomique... Ce contexte très défavorable pour l'électronucléaire explique sans doute que les défenseurs de cette énergie passent à l'offensive.

Ainsi Henri Proglio, PDG d'EDF, vient-il de déclarer: «Une telle décision menacerait 400 000 emplois directs et indirects de la filière nucléaire, 500 000 emplois dans les entreprises actuellement localisées en France et très gourmandes en énergie, comme l'aluminium, qui risquerait de partir à l'étranger. Il faut y ajouter 100 000 emplois futurs provenant du développement du nucléaire mondial à partir de la France. Au total, 1 million d'emplois seraient mis en péril.»

Cette estimation est-elle rigoureuse ? Commençons par le chiffre de 400 000 emplois (en fait 410 000) dans la filière nucléaire, qui provient d'une étude de PWC pour Areva et résulte de l'agrégation de 125 000 emplois directs dans l'électronucléaire en 2009 en France, plus 114 000 emplois indirects («soutenus par les commandes aux fournisseurs») et 171 000 emplois «induits», définis comme «alimentés par les dépenses des employés directs et indirects». Cette définition, qui permet de gonfler artificiellement l'estimation totale, ne correspond pas à l'usage habituel du terme «emplois induits» et ne permet pas de comparaison avec d'autres études. Pour ce faire, mieux vaut se limiter aux 125 000 emplois directs –chiffre d'ailleurs inférieur aux 165 000 emplois estimés dans la filière en 1982.

L'un des principaux centres de recherches allemand, le DIW, évalue à 264 000 les emplois directs dans les renouvelables électriques dans ce pays en 2009 -–2,1 fois plus que dans l'électronucléaire en France. En divisant ces chiffres par la production d'électricité, on arrive à 2,5 emplois par TWh dans les renouvelables en Allemagne contre 0,3 dans l'électronucléaire en France –8 fois plus. En France même, malgré tous les obstacles mis en œuvre pour freiner le développement des renouvelables, l'Ademe estime à 88 000 le nombre d'emplois directs équivalent temps-plein dans ce secteur en 2009 –70% des emplois directs dans l'électronucléaire la même année. De manière peut-être optimiste, l'Ademe estime même que ce chiffre devrait atteindre 110 000 en 2012 dans notre pays, soit quasiment le niveau de l'électronucléaire.

Venons-en aux 500 000 emplois «qui risqueraient de partir à l'étranger» dans l'industrie intensive en électricité. Le nombre d'emplois en jeu dépend bien sûr du seuil que l'on prend pour définir qu'une industrie est intensive en électricité, mais l'essentiel n'est pas là. Est-ce qu'une sortie du nucléaire en France menacerait l'emploi dans ces industries? Selon la base de données STAN de l'OCDE, en 2007 (dernière année disponible), il y avait 1,5 fois plus d'emplois en Allemagne qu'en France toutes activités confondues, pour une population en âge de travailler 1,4 fois supérieure. Qu'en est-il dans les industries intensives en électricité ? Il y avait 2,1 fois plus d'emplois en Allemagne qu'en France dans la production de papier, 3,7 dans la chimie hors pharmacie, 2,5 dans l'acier et 3,9 dans les métaux non-ferreux, dont l'aluminium mis en avant par Henri Proglio.

Dans les deux pays, les effectifs dans ces secteurs diminuent régulièrement depuis des décennies, principalement à cause de l'automatisation, mais dans chacun de ces secteurs sauf la chimie, la baisse est plus rapide en France : -19% en dix ans dans le papier en France contre -9% en Allemagne, -13% contre -10% dans l'acier et -30% contre -7% dans les métaux non-ferreux. Dans la chimie, la baisse atteint le même rythme (-19%) dans les deux pays. Les chiffres ne permettent donc pas de mettre en évidence un impact positif du nucléaire sur l'emploi dans les industries électro-intensives.

Quant aux «100 000 emplois futurs provenant du développement du nucléaire mondial à partir de la France», nul ne sait d'où vient ce chiffre. Au total, le million d'emplois menacé par la sortie du nucléaire n'a donc guère de réalité.

L'impact sur l'emploi d'une telle sortie dépendrait bien sûr des modalités retenues: il sera d'autant plus positif que l'accent sera mis sur les énergies renouvelables et les économies d'énergie, particulièrement créatrices d'emplois. Ainsi, un chiffrage de la mise en œuvre du scénario négaWatt aboutit à une création nette de plus de 600 000 emplois en France à l'horizon 2020, après déduction des emplois détruits. On ne peut que regretter que les partisans de l'atome préfèrent agiter des chiffons rouges plutôt qu'avancer des arguments rigoureux.
Philippe Quirion, économiste, chargé de recherches au CNRS, CIRED

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