Une sortie du nucléaire en France détruirait-elle des emplois en diminuant la compétitivité des industries intensives en électricité? C'est en tout cas ce que prétend Henri Proglio, PDG d'EDF, qui a déclaré récemment que si la France sortait du nucléaire, «500.000 emplois dans les entreprises actuellement localisées en France et très gourmandes en énergie, comme l'aluminium, [...] risqueraient de partir à l'étranger». Pire, selon l'Uniden, qui représente les industries consommatrices d'énergie en France, «près de deux millions d'emplois [seraient] menacés ou fragilisés par la sortie du nucléaire, dans les secteurs consommateurs d'électricité». Dans les deux cas, l'argumentation est que la sortie du nucléaire (ou même la baisse de la part de ce dernier) augmenterait le prix de l'électricité pour les industriels, qui réduiraient alors massivement leurs effectifs. De quoi dissuader plus d'un électeur de voter pour des candidats favorables à la sortie, ou même à une baisse de la part du nucléaire... Sauf que, pour qui prend le temps d'étudier les chiffres disponibles, ces argumentations ne tiennent pas la route.

D'une part, il reste à prouver qu'une sortie du nucléaire entraînerait une hausse du prix de l'électricité, par rapport à un scénario de maintien de la part du nucléaire à son niveau actuel –sachant que le prix de l'électricité augmentera dans tous les cas par rapport à aujourd'hui, tout le monde s'accorde là-dessus, car des investissements importants sont nécessaires (1). Je n'aborderai pas ici cette question, difficile à traiter scientifiquement à cause de l'opacité du coût du nucléaire en France (2), sauf pour observer que c'est surtout la libéralisation des marchés électriques qui a poussé à la hausse le prix de l'électricité en Europe au cours des dernières années, bien plus que les choix techniques faits dans les différents pays. Je me contenterai donc de discuter de la deuxième étape du raisonnement: une hausse de prix de l'électricité dans l'industrie serait-elle mauvaise pour l'emploi?

Pour traiter cette question, observons comment l'emploi dans les secteurs intensifs en électricité (papier, chimie, métallurgie) a évolué dans les pays européens, et en particulier s'il a diminué plus vite dans les pays où le prix de l'électricité a augmenté le plus (graphique ci-dessous). Grâce à Eurostat, on dispose pour un ensemble de pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Italie et Royaume-Uni, les données n'étant pas complètes pour les autres) de l'emploi dans ces secteurs et du prix de l'électricité pour les clients industriels, ceci pour la période 1995-2008.

Prix de l'électricité hors TVA pour les clients industriels en €/kWh, consommation de 2000 MWh/an.
Emploi dans les IEE (industries intensives en électricité): chimie, métallurgie et papier (indice 1 en 1995)

 

Que constate-t-on? Tout d'abord, une tendance quasi-généralisée à la baisse de l'emploi dans ces secteurs, sauf en Italie. Ensuite, les pays où le prix de l'électricité est relativement bas (comme la France) ne s'en sortent pas mieux que les autres, et l'évolution de l'emploi n'a rien à voir avec celle du prix de l'électricité: ce dernier a augmenté continûment en Italie où l'emploi s'est maintenu, alors qu'en Grande-Bretagne la baisse massive de l'emploi a commencé bien avant la hausse du prix de l'électricité. De même, en Allemagne, la hausse du prix de l'électricité de 53% au cours des années 2000 n'a pas empêché l'emploi de résister mieux qu'en France, où ce prix est resté pratiquement stable.

Ces observations sont confirmées par une analyse statistique simple des mêmes données: dans aucun des secteurs, le prix de l'électricité n'explique statistiquement l'évolution de l'emploi. Si ces secteurs ont perdu des emplois, c'est principalement du fait de l'automatisation. A cet égard, une hausse du prix de l'électricité aurait le mérite de freiner le processus de remplacement du travail par de l'énergie, si néfaste pour l'emploi comme pour l'environnement. Quant à l'effet net sur l'emploi d'une sortie du nucléaire, il dépendra principalement de ce qui viendra le remplacer: nul ou négatif si le nucléaire est principalement remplacé par les énergies fossiles, même avec capture et stockage du CO2, positif s'il est surtout remplacé par les économies d'énergies et les renouvelables, qui génèrent bien plus d'emplois par euro dépensé (3).

(1) Selon la très pro-nucléaire Union française de l'électricité, en cas de maintien de la part du nucléaire, le prix de l'électricité en France augmentera tout de même de 33% en 20 ans.

(2) Lire cependant le chiffrage de Benjamin Dessus en pdf

(3) Philippe Quirion, - 30% de CO2 = + 684 000 emplois - L’équation gagnante pour la France

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Comment utiliser les statistiques pour prouver n'importe quelle proposition, aussi absurde soit elle .

Le simple bon sens (dont on sait il est vrai qu'il ne constitue pas une qualité très prisée par les économistes) est suffisant pour se convaincre que dans les industries consommatrices d'énergie l'augmentation du coût de l'énergie dissuade les entreprises de s'implanter et rend plus difficile les opérations en affectant les coûts de base.

On peut avoir peur du nucléaire, mais ce n'est pas avec des arguments de ce genre que l'on démontrera qu'il faut se passer du nucléaire