C’est une histoire comme on aimerait ne plus avoir à les raconter… Elle commence il y a quelques années et s’accélère en 2015 quand la société Orbello  Holding Financière, qui gère déjà plus de quinze carrières en France, dépose une demande d’exploitation de l’ancienne carrière d’Archignat, dans l’Allier, près de Montluçon. Le projet que propose l’exploitant est impressionnant car il prévoit une emprise foncière de 78 hectares de terres agricoles et une extraction de 400 à 500 000 tonnes de granulats par an ; les matériaux transportés étant susceptibles d’engendrer une moyenne de 60 rotations de camions par jour. Évidemment bien davantage en pic de production. Les nuisances prévisibles, pour les habitants et l’environnement, sont tout aussi impressionnantes car les camions sont supposés devoir traverser le village d’Archignat et celui d’Huriel, labellisé « ville et métiers d’art », puis longer le groupe scolaire et le collège local. Il faudrait aussi ajouter la pollution liée aux particules fines, les nuisances sonores, la dégradation inévitable des infrastructures routières sur financement public, etc. Une histoire triste et banale, en somme... Ce qui est moins banal, en revanche, c’est que ce projet d’exploitation s’avère explicitement motivé par le besoin de granulats du chantier grand Paris. Il se trouve en effet que la société Orbello, aux ramifications étonnamment complexes (1), pour avoir obtenu un marché, cherche maintenant les moyens de produire suffisamment de granulats. Ce qui conduit le vivant - et nous en faisons partie ! – à subir une double peine. D’une part, en région parisienne,  le chantier pharaonique et coûteux (30 milliards d’euros) du grand Paris prévoit la construction de gigantesques centres commerciaux et de loisirs (EuropaCity) ainsi que celle d’un nouveau métro (75 gares, 200 km de lignes) et la mise en place de programmes immobiliers haut de gamme sur les meilleures terres agricoles d’Ile de France… Et d’autre part, dans l’Allier, il faudrait, pour alimenter ce chantier, accepter le trafic incessant de camions, la pollution, le saccage de la nature. Sans doute, d’ailleurs, devrions-nous parler d’une triple ou quadruple peine, au moins. Car la construction de ces nouveaux centres commerciaux repose évidemment sur l’espoir des promoteurs, de générer un rebond de croissance et donc de nouvelles frénésies d’achats et de consommation de loisirs et d’objets fabriqués souvent à l’autre bout du monde dans les conditions que l’on sait, sans beaucoup de souci pour les ressources rares extraites en Afrique, en Chine ou en Amérique du sud et traversant les mers sur des porte-conteneurs géants pour finir en super promotion le temps d’une campagne publicitaire. Quelle folie et quel gâchis !

 

Mais l’histoire de la réouverture de la carrière d’Archignat ne s’arrête pas là. Car la décision d’autoriser l’exploitation, prise par le préfet de l’Allier, le 22 novembre 2016, témoigne d’une conception singulière de la démocratie. Cette décision allait en effet à l’encontre de l’avis explicitement défavorable émis par les sept municipalités concernées ainsi que par la communauté de communes du pays d’Huriel. De plus cet arrêté, curieusement, ne tenait compte ni de l’avis négatif de la Fédération Allier Nature sur le volet « transport des matériaux/pollution » (2), ni du Schéma départemental des carrières (3), ni même des préconisations de la commission des carrières, réunie le 11 octobre 2016, en matière de transport de granulats (4)… Surtout, la signature du préfet, dont la main n’a pas dû trembler, revenait à rayer d’un trait de plume les avis de la population, recueillis entre le 21 mars et le 19 avril 2016 lors de l’enquête publique (246 avis à 92% défavorables à la réouverture de la carrière) !

 

Est-ce tout ? Hélas non… Car, pour engager les travaux sur le site, la société Orbello Holding Financière devait disposer d’une autorisation complémentaire, délivrée également, par le préfet, lui permettant de ne pas respecter la loi sur l’environnement censée pourtant protéger la biodiversité et certaines espèces animales ou végétales en danger (5). Il se trouve en effet que l’exploitation de cette carrière suppose la destruction d’au moins sept espèces d’oiseaux, quatre espèces de reptiles et six espèces d’amphibiens dont le « sonneur à ventre jaune », un petit crapaud menacé d’extinction sur l’ensemble de la planète. Or, pour instruire cette « demande de dérogation à la loi sur l’environnement » l’avis de la population est obligatoire depuis l’adoption, par la France, en 2004, d’une Chartre de l’environnement. Celle-ci prévoit dans son article 7 que « toute personne a le droit, /…/ d'accéder aux informations relatives à l'environnement détenues par les autorités publiques et de participer à l'élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l'environnement. ». Or les services de la Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL), s’ils ont effectivement appliqué la loi, l’ont fait toutefois d’une bien curieuse façon… La consultation a eu lieu exclusivement sur internet, du 12 au 26 septembre 2016, et dans un silence assourdissant. La préfecture semble avoir pris soin de n’en informer personne : ni les maires, ni les associations, et sans même parler des citoyens ordinaires censés sans doute n’avoir aucune opinion, alors qu’il eut pourtant été simple de faire connaître cette consultation, au moins par voie de presse. Il n’est évidemment guère étonnant, dans ces conditions extrêmes de démocratie, qu’aucune participation du public n’ait été enregistrée ! Les services préfectoraux ont eu beau jeu de conclure leur consultation par ce constat : « Aucun avis n’a été exprimé »… Sans commentaire car, en vérité, le contraire aurait relevé du miracle absolu. Pour que cette vraie-fausse consultation parvienne aux oreilles des citoyens que nous sommes, il eut fallu guetter tous les jours, matin et soir, une actualisation hypothétique du site de la DREAL et alors même que personne n’avait daigné prévenir quiconque de l’existence de cette probable consultation.

 

La démocratie mérite mieux et les habitants d’Archignat, d’Huriel et des communes environnantes ne peuvent se résoudre à passer pour « pertes et profits » dans le marchandage tous azimuts généré par le projet du grand Paris. C’est pourquoi un collectif de citoyens et d’associations « StopCarrière03 » s’est créé pour tâcher de faire entendre une exigence : celle d’être entendus, d’être écoutés, d’être respectés. Et donc de pouvoir continuer à vivre au pays, dans l’environnement rural qui nous a été légué par les anciennes générations que nous nous devons de transmettre sans dommage aux futures. Ce collectif appelle à un moratoire immédiat sur les travaux de réouverture de la carrière d’Archignat, le  temps qu’une nouvelle consultation du public soit organisée et que les arguments des habitants soient réellement pris en compte, de manière démocratique, à hauteur des enjeux et en toute indépendance et transparence. D’autres actions suivront si la mobilisation le permet ! La réouverture de la carrière d’Archignat, par ce qu’elle révèle des processus de décision, et de notre rapport collectif à la nature et au vivant, nous concerne tou.te.s, en Creuse, dans l’Allier ou ailleurs… Il faut nous aider !   

 

La pétition appelant au moratoire, pour être signée et largement diffusée, bien sûr, vient d’être mis en ligne : C’est ici :

(1) Pour illustrer cette étonnante complexité, notons qu’Olivier Baglione, le président d’Orbello Granulats Allier, est également président d’Orbello Holding et service, sous gouverneur de l'entreprise Béton Vibre de Normandie, liquidateur de la société des carrières de Saint-Georges, gérant de la SIMB (collecte et traitement des eaux usées), président de Solutions Béton Préfabriqués, président d’Orbello Granulats Tourraine, gérant non associé à la société des bétons de Vallée de Seine, président d’Orbello Granulats Sarthe, président de la Sacocim, président de MEHAT (fabrication d’éléments en béton pour la construction), gérant de la SCI La Bretonnière, liquidateur de la Société Baglione du Tahun, gérant de la SCI du Fief du Moulin, gérant de la SCI La Jonchère, président de Baglione 35, président d’Orbello Granulats Loire, associé gérant de la SCI de Vritz, liquidateur de BCS, gérant non associé de la SCI d’Orbello, gérant non associé de la SCI GIR Vosges, liquidateur de Ouest Enrobés, associé gérant de la SCI de Marie, gérant de la SCI de Roasio, gérant de la SCI de Teille, président d’Orbello Granulats Anjou, président de PatEnergie, gérant non associé de la  SCI Mandalla, gérant de la SCI Baglione du Tremble, président de Baglione Granulats, président d’Orbello granulats Normandie. Au total, selon BFMTV, il semble donc mandataire de 34 sociétés. (source : http://dirigeants.bfmtv.com/Olivier-BAGLIONE-4398460/ consulté le 17 mars 2017).  On s’y perdrait ! D’ailleurs, sur le site « dirigeant.société.com », le même Olivier Baglione est présenté comme dirigeant « 42 entreprises dans le secteur d’activité de l’industrie extractive ».

(2) Lors de la commission des carrières la représentante de la Fédération Allier Nature a précisé que « sur le volet pollution, la FAN n’est absolument pas d’accord sur les mesures mises en place »

(3) Le Schéma départemental des carrières de l’Allier ne prévoit pas de tonnage destiné au chantier du Grand Paris, contrairement, par exemple, à celui du Cher.

(4) La commission des carrières (procès verbal de la séance du 11 octobre 2016) conditionnait un début d’exploitation à « l’effectivité d’une convention » avec un prestataire de services ferroviaires ainsi qu’un embranchement « opérationnel en lien avec SNCF réseau ». Cette condition préalable ne figure pas dans l’arrêté préfectoral du 22 novembre. L’exploitation peut démarrer immédiatement.

(5)Le code de l’environnement prévoit en effet la possibilité d’obtenir à des fins privés une dérogation « pour la destruction, l’altération, ou la dégradation de sites de reproduction ou d’aires de repos d’animaux d’espèces animales protégées », au titre de l’article L-411-1 et L-411-2.

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