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Billet de blog 2 février 2023

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REFORME DES RETRAITES : LE BAL DES FAUX-SEMBLANTS

Un débat hystérisé, des arguments démagogiques, des chiffres interprétés à la limite de la fake news, une focalisation sur l’âge légal, des comptes d’apothicaires, des fausses injustices : tel est le spectacle qu’offre le débat sur la réforme des retraites, loin des réalités et de l’enjeu d’un sujet de société majeur.

Philippe DUPUIS-ROLLANDIN

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voilà au moins un engagement que l’on ne pourra pas lui reprocher de ne pas tenir. Emmanuel Macron a mis sur les rails la réforme des retraites annoncée pendant la campagne. Sans surprise, elle déchaine les passions. Comme attendu, le mouvement de contestation atteint le degré 8, voire 9 sur l’échelle Richter des séismes sociaux et politiques.

Deux questions essentielles se posent : une réforme est-elle nécessaire ? Celle-ci est-elle à la hauteur des enjeux ?

A la première, la réponse est incontestablement positive en raison de l’inexorable dégradation du rapport démographique. Il y avait dans les années 70, 4 cotisants pour 1 retraité. Sous le double effet de la baisse de la natalité et de l’allongement de l’espérance de vie, il n’y en a plus que 1,7 et ce ratio est amené à encore se dégrader, l’espérance de vie continuant à progresser même si l’épidémie de Covid en a ralenti, ces dernières années, le rythme. Un système qui repose sur l’équilibre actifs-retraités ne peut pas survivre sans adaptation à un tel déséquilibre.

A la seconde question, la réponse est plutôt négative. La réforme des retraites, c’est une sorte de métronome politique, un « truc » qui revient à intervalles réguliers. Depuis le début du siècle, en moyenne, tous les 5 ou 6 ans : 2003, 2010, 2014 avec les mêmes ingrédients – âge, durée de cotisations – et crise sociale dont seule l’intensité est variable. Les postulants à la Présidence pour 2027 doivent savoir qu’ils devront aussi s’y coller. Ils doivent donc s’y préparer et se blinder, à la manière d’Emmanuel Macron qui, bravache, lance implicitement à ses adversaires : « même pas peur ».

Sur le fond, cette réforme est – pour l’essentiel – articulée autour de l’évolution des paramètres de l’âge légal et des annuités, corrigée par des mesures sociales liées aux carrières longues, à la pénibilité et aux congés parentaux des femmes.

Pour le gouvernement, la réforme est nécessaire et juste. Pour les opposants, elle est inutile et injuste. Les uns comme les autres se focalisent sur le passage de 62 à 64 ans de l’âge légal.

Une focalisation qui relève de la fixette et du fantasme.

Dans l’arène politique, le critère d’âge, c’est la muleta agitée sous le nez du taureau syndical. Pour le gouvernement, le passage à 64 ans est indispensable pour équilibrer et même sauver le système. Pour les opposants, c’est un sacrifice inhumain pour les classes populaires. « Métro, boulot, caveau » est un slogan des manifestations. On a envie de dire aux deux : « on se calme ». Couplé à l’accélération du calendrier du nombre de trimestres, ce report va entrainer, selon l’étude d’impact accompagnant le projet de loi, une augmentation moyenne de la durée du travail de 5 mois pour les hommes et 7 mois pour les femmes. Loin, très loin des 2 années affichées. « Tout ça pour ça » comme dirait Shakespeare.

Quant à l’idée que cet allongement ferait passer directement les travailleurs du boulot au tombeau, il faut juste connaitre ce chiffre : en moyenne, selon l’INSEE, les femmes profitent pendant 26,9 ans de leur retraite et les hommes de 23 ans, la durée la plus longue des pays de l’OCDE.

Pourquoi cette fixette sur l’âge alors qu’à l’évidence, le vrai critère structurant est celui des annuités ?

Pourquoi le Président et le gouvernement s’arc-boutent-ils sur ces 64 ans ? Pour complaire à la droite qui depuis des années a fait du recul de l’âge légal à 65 ans sa marque de fabrique, au point de voter chaque année au Sénat une disposition en ce sens ? Or, c’est toujours ce critère d’âge qui jette dans la rue les syndicats. En 2010, Nicolas Sarkozy et François Fillon l’ont éprouvé. Le plus malin a été François Hollande dont la réforme n’a pas touché à l’âge légal mais a fait progresser les annuités nécessaires et donc l’âge réel du départ à la retraite. De fait, dans le cadre du système actuel, l’âge légal est de 62 ans mais l’âge moyen de départ à la retraite est déjà de 62,9 ans et devrait mécaniquement progresser. Dans le secteur privé, l’âge moyen de départ est déjà de 63,9 ans…
En d’autres termes, le vrai cliquet pour allonger la durée de travail est d’augmenter le nombre d’annuités. Au départ, Emmanuel Macron affichait 65 ans avec une accélération douce du calendrier Touraine. Il a accepté de descendre à 64 ans en échange d’un coup de booster à l’augmentation des annuités pour atteindre les 43 ans en 2030. Pourquoi ne pas pousser la logique plus loin en abandonnant les « 64 ans » en contrepartie d’une nouvelle accélération de la montée vers les 43 ans en 2028-29, le calcul restant à faire ?  Complétement bloqués sur l’âge légal, plusieurs syndicats – en particulier la CFDT – sont prêts à discuter sur ce sujet. Hélas, les dernières déclarations de la Première ministre montre que, sur ce point, le gouvernement est, si on peut dire,….borné.

Et pourtant.

En 2019, le projet de réforme systémique - retraite à points – ne faisait pas référence à un âge légal. Il avait suscité beaucoup de débats mais avait recueilli l’adhésion de plusieurs syndicats dont la CFDT et avait été voté en première lecture à l’Assemblée. Il aurait pu aboutir mais tout est parti en vrille lorsque Edouard Philippe a sorti de son chapeau « l’âge pivot » de 64 ans, braquant Laurent Berger, provoquant blocages et contestations avant que le Covid emporte tout sur son passage.

Cette fixette sur l’âge légal est un mystère insondable, d’autant plus qu’elle frappe aussi les opposants à la réforme. A gauche, en particulier à LFI, on a le fétichisme des 60 ans. Jean-Luc Mélenchon a fait sa campagne là-dessus, une sorte de retour vers le futur des années Mitterrand.

L’ennui est que derrière le symbole, il y a les réalités. Le projet Mélenchon est comme les contrats d’assurance qui affichent les garanties et les couvertures dans les articles principaux mais qui, dans les lignes écrites en tout petits caractères en bas de pages, alignent les exclusions. Dans le contrat Mélenchon, il y a « retraite à 60 ans pour tous » en haut de l’affiche mais dans les petites lignes, il est précisé : « avec 40 années de cotisations ». Bref, dans le système Mélenchon, ceux qui feraient un peu d’études et commenceraient à travailler à 22, 23, 24 ans et au-delà, devraient donc attendre 62, 63, 64 ans et plus pour cesser leur activité sauf à accepter une décote importante. De la pure anarque politique.

La réforme est injuste, disent les opposants. Oui, il y a des injustices dans cette réforme mais ce ne sont pas forcément celles que l’on croit.

Selon les oppositions politiques et syndicales, la réforme fait peser l’effort sur les classes populaires et sur les femmes dont les carrières sont hachées. En rajoutant 2 années d’activités – en réalité comme on l’a vu quelques mois – on ampute d’autant les années de repos des travailleurs parce que leur espérance de vie est plus courte que celles des classes favorisées.

L’argument est biseauté. S’il est vrai qu’il y a un écart d’espérance de vie entre les ouvriers et les cadres, en moyenne de 7 ans, ce différentiel est partiellement corrigé par le dispositif carrière longue et les mesures sur la pénibilité permettant à ceux qui ont commencé à travailler jeune (14, 16 ans) et/ou exerçant des métiers pénibles de partir avant 64 ans  – 4 personnes sur 10 selon le gouvernement – et même dans certains cas, sans avoir les 43 années de cotisations.

Les opposants dénoncent aussi le fait que la réforme va amener à allonger la durée de travail des femmes de quelques mois de plus que les hommes. C’est exact et plusieurs ministres l’ont eux-mêmes remarqué. Mais il y a une inégalité que tout le monde connait mais que personne ne souligne : la différence d’espérance de vie entre les hommes et les femmes qui est de 6 ans au détriment des premiers (79,4 ans, versus 85,3 ans). Et cette différence concerne toutes les catégories sociales. Les femmes ouvrières vivent plus longtemps que leurs homologues masculins, de même que les femmes cadres ont une espérance de vie supérieure à celle de leurs collègues hommes. Il y a même une statistique contre-intuitive de l’INSEE qui montre que les femmes ouvrières ont une espérance de vie supérieure de 1,5 ans à celle des hommes cadres.

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1280972#:~:text=L'esp%C3%A9rance%20de%20vie%20des%20ouvri%C3%A8res%20d'aujourd'hui,les%20hommes%20ouvriers%2041%20ans.

En moyenne, les hommes ont 4 années de retraite en moins que les femmes. Qui se soucie de corriger cette inégalité. Où sont les passionarias de l’égalité femme-homme ? Que fait Marlène Schiappa au sein du gouvernement ? Qui demande, dans les cortèges, la correction de cette injustice inversée ?

Courageux mais pas téméraires, le Président et le gouvernement n’ont pas ouvert, au nom de l’efficacité et de la justice, la question des fameux régimes spéciaux. Le risque politique est trop grand. On sait ce que cela a coûté à celui qui a osé s’y attaquer. « Juppé, sors ou plutôt ne sors pas de ce corps ».

Dans les arguments qu’ils s’envoient mutuellement à la figure, les protagonistes évitent le sujet comme s’il y avait entre eux, sur ce point, une alliance objective sur la base de l’astucieuse « clause du grand-père ».

Et pourtant quelle injustice au profit d’une minorité ! Dans ses projections financières, le gouvernement explique que la réforme permettra, lorsqu’elle sera en pleine application, de réaliser 18 milliards d’€ d’économies bruts par an dont il faudra retrancher 4 à 5 milliards d’€ en raison des mesures sur les carrières longues et la pénibilité. En net, il y aura donc 13 à 14 milliards d’€ d’économies, ce qui devrait équilibrer le régime.

L’étude d’impact – déjà citée - qui accompagne le projet de loi est intéressante par ce qu’elle dit mais aussi parce qu’elle ne dit pas. Silence radio sur le coût du maintien des régimes spéciaux de la SNCF, la RATP, EDF et les entreprises énergétiques. Mais la Cour des comptes s’est penchée sur le sujet. Résultat : le maintien de ces régimes coûte 6 milliards d’€ par an, c’est-à-dire à peu près la moitié des économies attendues par la réforme. Ce coût est le résultat de la perte de cotisations liée au départ anticipé des agents et, par voie de conséquence, du versement de leur pension sur une période plus longue.

Ceux qui manifestent contre le report de leur âge légal de la retraite devraient avoir conscience qu’ils le doivent, statistiquement pour moitié, aux agents des transports publics qui, par ailleurs, leur pourrissent la vie à longueur d’années avec leurs grèves à répétition.

C’est aussi une injustice catégorielle. Dans les transports, ces régimes spéciaux ne s’appliquent qu’à la SNCF et à la RATP et sont justifiés par la pénibilité de ces métiers (horaires décalés, travail de week-end, continuité du service, etc.). Si on comprend bien, c’est un plaisir de conduire des bus dans les rues de Lille, Strasbourg, Nantes, Bordeaux - dont les chauffeurs sont au régime général - alors que c’est un enfer dans celles de la Capitale et de ses banlieues. Le monopole de la SNCF est écorné. Depuis 2021, la compagnie ferroviaire italienne Trenitalia fait circuler des TGV entre Paris et Lyon. Les agents de la compagnie italienne sont au statut de droit commun, ce qui signifie qu’il est facile de conduire des TGV italiens mais pénible de piloter les trains rapides tricolores.

Les opposants syndicaux dénoncent aussi l’avantage que la réforme donne aux classes supérieures qui pourront partir sans avoir les 43 annuités en raison du couperet de 67 ans, âge auquel la retraite est de droit à taux plein, même si toutes les annuités n’ont pas été cotisées. Ce point existe dans le système actuel.

De fait, ceux qui commenceront à travailler à 25 ans après de longues études pourront partir avec 42 années de cotisations. Injustice, privilège ?

Cela se discute. Les études sont un investissement, pas une partie de plaisir.

C’est un investissement parce que sortir de l’université ou d’une grande école à bac+4,5 ou 6 ans, c’est la perspective et, dans certains cas, l’assurance d’accéder à des emplois valorisants, choisis et de réaliser une carrière attractive en bénéficiant de rémunérations élevées.

Mais les années d’études ne sont pas ou ne sont plus des années d’insouciance, c’est du travail et plus la spécialité est pointue, plus c’est prenant. Ces années-là ne sont pas prises en compte.

La vie d’étudiant est de plus en plus une vie de galère, ponctuée par la recherche de petits boulots pour survivre, de logements plus ou moins indignes et de conditions sociales difficiles. Les années Covid ont révélé la précarité étudiante. Les associations étudiantes mais aussi sociales ont montré que de plus en plus d’étudiants ont recours aux banques alimentaires et fréquentent les Resto du cœur et le gouvernement a créé le repas à 1 € dans les restaurants universitaires.

Bien sûr, tous les étudiants ne sont pas logés à cette même triste enseigne – inégalité entre ceux de milieux favorisés et les autres - mais les années étudiantes ne sont pas des années de farniente aux frais de la princesse, c’est du travail qui n’est pas pris en considération et qu’il y ait, en fin de parcours, un relatif bonus pour une minorité n’est pas exorbitant.

Outre ces fausses injustices masquées par un débat où l’hystérie politique l’emporte sur l’intérêt général, l’échange se limite à des aspects comptables et des calculs d’apothicaires alors qu’en filigrane, la retraite pose la question du rapport au travail, sa place dans la société. Comment croire qu’un mouvement de cette ampleur contre cette réforme ne repose que sur la perspective de travailler quelques mois de plus en fin de carrière ? Encore un rendez-vous manqué.

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