Philippe DUPUIS-ROLLANDIN

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Billet de blog 12 octobre 2022

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L’EVIDENCE EUROPEENNE

La succession des crises – subprimes, Covid, énergie, Ukraine - depuis le début du XXIe siècle a démontré le caractère incontournable de l’Europe et a fait exploser le courant souverainiste. Les bonds en avant de l’intégration européenne initiés par Emmanuel Macron sont une stratégie gagnante pour la France.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mais où sont passés les souverainistes anti-Europe et anti-€uro ? Le souverainisme est ce courant de pensée politique qui considère que les pays perdent leur indépendance et leur souveraineté à cause de la mondialisation qui tend à abolir les frontières et impose des règles politiques, sociales et économiques contraires à leurs intérêts et diffuse une culture destructrice de leur propre culture. En Europe, ce mouvement concentre ses attaques sur l'Union européenne et sur « Bruxelles », ce repère de technocrates – ces Européistes – voués aux gémonies parce qu’ils ignorent la réalité des nations et celle des peuples.

Le souverainisme est le cousin germain du populisme et de l'extrême-droite. C'est cohérent, ces trois familles de pensées ayant pour point commun la détestation de tout ce qui est étranger, à commencer évidemment par les immigrés et les migrants - dont le déferlement remet en cause les identités nationales - et la mondialisation en ce qu’elle favorise les échanges de toute nature et une forme d’homogénéisation des modes de vies.

Le mouvement souverainiste en Europe a connu son heure de gloire au début des années 90 avec le débat sur le traité de Maastricht – que les opposants prononçaient « Mastrique » pour en souligner le caractère violent – et la création de la monnaie unique européenne. Mais son spectre sur l’échiquier politique était assez large, allant d’une partie de la gauche à la droite populiste et nationaliste. D’ailleurs, son héraut était Philippe Seguin, tout sauf un extrémiste. Pour lui, la création de l’€uro - et ce qu’il impliquait de règles budgétaires, économiques et politiques - était un abandon de souveraineté inacceptable. Il avait brillamment défendu ses thèses lors d’un mémorable débat face à François Mitterrand et cela avait affaibli le résultat positif du référendum sur l’adoption du traité.

Après sa mise en place, l’€uro a été, pendant des années, considéré par la sphère hétéroclite des souverainistes comme responsable de tous les maux : la hausse des prix, la désindustrialisation, le déficit de la balance commerciale, la rigueur budgétaire, la casse des services publics, etc.

Et puis, insidieusement la voix des souverainistes anti-€uro/Europe s’est affaibli au point de s’éteindre.

Les partis populistes et nationalistes en Europe qu’ils soient au pouvoir – Pologne, Hongrie – ou qu’ils s’en approchent – Suède, Italie, Danemark, France – ne parlent plus de quitter l’Europe, ni de sortir de l’€uro pour les pays qui sont dans la zone. Ils se sont recentrés – si on peut dire – sur leurs fondamentaux que sont la xénophobie, l’invasion migratoire, la défense de l’identité nationale et les valeurs conservatrices comme la remise en cause du droit à l’avortement ou le retour à la discrimination raciale ou homosexuelle.

Cette évolution est particulièrement sensible en France. En 2017, le programme économique de Marine Le Pen pour l’élection présidentielle était articulé autour de la sortie de l’€ et le retour au bon vieux franc. C’était la formule magique. En retrouvant notre souveraineté monétaire, on retrouverait notre liberté mais aussi notre puissance économique puisqu’avec une monnaie nationale dévaluée par rapport à l’€, nos produits redeviendraient compétitifs, donc on exporterait, on arrêterait les délocalisations, on créerait des emplois. Bref, un vrai cercle vertueux. Elle oubliait juste que notre dette, déjà abyssale, augmenterait dans la même proportion que notre monnaie nationale serait dévaluée, qu’elle serait insoutenable parce que les investisseurs internationaux ne parieraient pas un kopek sur le Franc en nous imposant des taux faramineux et que l’€ n’est pas en lui-même un obstacle à l’exportation comme les Allemands le démontrent tous les jours.

Et qu’advint-il de ce mirobolant projet ? A-t-il été pieusement conservé pour être ressorti pour l’élection présidentielle de 2022 ? Que nenni, il a été envoyé dans les poubelles de l’Histoire. Touchée par la grâce sans doute, Marine Le Pen décrète, un beau jour de 2020 dans une interview, que l’€uro c’est très bien, sous réserve de quelques réformes de gestion.

En Italie, Giorga Meloni qui vient de remporter les élections législatives avec son parti plus ou moins héritier des néo-fascistes et qui sera peut-être chef du gouvernement en portant haut l’étendard du populisme et du conservatisme n’a pas le projet de sortir l’Italie de l’€ et encore moins de l’Europe.

En Suède, le même courant de pensée qui est au centre d’une coalition gagnante n’a pas un mot contre l’Europe. Les gouvernements « ilibéraux » de Hongrie et de Pologne ferraillent avec Bruxelles sur le respect de l’Etat de droit et les discriminations mais n’entendent nullement sortir de l’Europe.

Quelle est la raison de ce discret et peu assumé revirement ?

Simplement, l’Europe – l’Union européenne pour être précis – s’est imposé comme une évidence. L’évidence est qu’elle seule peut garantir la souveraineté et la place de chacun de ses membres dans un monde de plus en plus incertain, dangereux dominé par des grands ensembles – Etats-Unis, Chine, Inde – et fragilisé par des puissances dangereuses comme le démontre en ce moment la Russie.

Face à ces ensembles, il est devenu évident qu’individuellement, aucun pays - ni le plus grand (Allemagne), ni le plus orgueilleux (la France) et encore moins les moyens et les petits - n’a le niveau nécessaire pour affronter seul ces géants et exister.

Ce sont les crises mondiales depuis le début du siècle qui ont lentement et sûrement imposé cette évidence.

La crise financière de 2008 a fait des dégâts mais elle aurait conduit à une apocalypse de type 1929 sans l’€uro et la politique volontariste de la Banque Centrale Européenne avec le fameux « whatever it takes » de son Président Mario Draghi, qui a ainsi inventé le « quoi qu’il en coûte ». Aucune banque centrale nationale n’aurait été en capacité d’assurer un tel soutien à son économie et surtout à sa monnaie. Le franc, la lire et même le mark auraient sombré.

Rebelote en 2020 avec la crise du Covid. Tout a basculé le jour où Christine Lagarde, présidente de la BCE a remis en route « le quoi qu’il en coûte » de son prédécesseur et où la Commission européenne a suspendu les « critères de Maastricht », ces fameux critères au nom desquels, en 2012, sous l’influence de la rigoriste Allemagne, les Européens ont ruiné la Grèce coupable de quelques arrangements avec l’orthodoxie budgétaire. Il est évident que sans cet appui de la monnaie européenne, Emmanuel Macron n’aurait pas pu lancer son extraordinaire politique « du quoi qu’il en coûte » - imitée par de nombreux pays - qui a maintenu sous cloche l’économie et lui a permis de repartir dès que l’épidémie a été sous contrôle.

C’est Emmanuel Macron qui a initié l’emprunt européen de relance de 750 milliards d’€ et a pour cela tordu le bras d’Angéla Merkel, horrifiée à l’idée d’un endettement communautaire qui profiterait à tous les pays même les plus laxistes, « les pays du club Med » - Italie, Espagne – comme disait son prédécesseur Helmut Kohl.

C’est enfin une stratégie européenne de reconquête industrielle – initiée aussi par Emmanuel Macron – sur des secteurs aussi sensibles que les batteries, les semi-conducteurs et les médicaments – qui permet d’amorcer une sortie de la dépendance à la Chine.

Au-delà de l’aspect économique, la maitrise de la pandémie doit beaucoup à l’Europe, en particulier la stratégie vaccinale. Initiée également par le Président de la République, la politique groupée d’achat des vaccins a permis aux pays européens de disposer de grandes quantités de doses de vaccins et d’organiser une vaccination qui a permis au continent de sortir plus vite que les autres de la crise sanitaire.

Enfin, la guerre en Ukraine est une nouvelle illustration du caractère incontournable de l’Europe. C’est en partenaires – même s’il y a des tiraillements – que les Européens déploient le soutien militaire à l’Ukraine. C’est aussi en européens – selon l’expression désormais consacrée – que s’organise la sortie de la dépendance de l’UE au gaz et au pétrole russes dans laquelle l’Allemagne s’était inconsidérément engagée et avait – en raison de son poids économique – entrainé l’Europe. On peut regretter qu’il n’y ait pas eu de politique énergétique européenne avant.

L’Europe est donc bien le fer de lance de notre souveraineté, une souveraineté partagée certes mais entre une souveraineté partagée et une marginalisation, un déclin voire une tiers-mondialisation de nos pays, le choix est vite fait.

Ce n’est pas un hasard si tant de pays comme nos lointains et cousins pauvres des confins du continent - entre autres Monténégro, Macédoine, Albanie, Moldavie et évidemment Ukraine -veulent y entrer.

C’est d’ailleurs à leur intention et parce qu’ils ne sont pas en situation d’intégrer l’UE que le Président de la République a poussé à la création de la Confédération politique européenne, reprenant un concept initié par François Mitterrand.

Emmanuel Macron fait partie de cette lignée de présidents – Giscard d’Estaing, Mitterrand – qui ont compris l’enjeu européen et ont fait progresser significativement l’Europe. VGE a consolidé la relation avec l’Allemagne, posant les fondations de l’€uro avec le système monétaire européen, développant les coopérations et élargissant la focale en créant le G7. François Mitterrand a accroché définitivement l’Allemagne à l’Europe, a permis la création de l’€uro et toute l’intégration que cela implique. Ces deux présidents ont eu la chance d’avoir en face d’eux, coté Allemagne, les deux Helmut – Schmidt et Kohl – aussi clairvoyants qu’eux sur l’Europe, ce qui n’a pas été le cas de Nicolas Sarkozy et de François Hollande qui ont eu à affronter Angela Merkel, sorte de mur de Berlin – si on peut dire – inébranlable.

En 2027, le bilan des deux quinquennats d’Emmanuel Macron sera tiré. Ce bilan sera évidemment contesté, décrié, jeté dans les flammes de l’enfer par les uns, encensé par les autres. Il sera de toute façon contrasté.

Mais il y a un point sur lequel tout le monde pourra s’accorder, c’est celui de sa capacité à avoir fait avancer l’Europe sur la voie de son affirmation économique et politique dont profitent tous ses membres à commencer par la France.

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